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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la tortue mouchetée au Canada – Mise à jour

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COSEPAC
Résumé

Tortue mouchetée
Emydoidea blandingii

Information sur l’espèce

La tortue mouchetée (Emydoidea blandingii) est une tortue d’eau douce de taille moyenne, largement confinée au bassin des Grands Lacs. Elle vit dans des lacs, des étangs temporaires ou permanents, des cours d’eau et des milieux humides. Elle est le seul représentant du genre Emydoidea, de la famille des Émydidés. Sa carapace, en forme de dôme et lisse, peut atteindre 27,4 cm de longueur. Elle est grisâtre à noire avec des taches ou des mouchetures brun roux à jaune réparties de façon aléatoire. Ces marques tendent à s’atténuer avec l’âge et peuvent disparaître complètement. Le plastron est jaune vif, et chaque écaille présente une tache noire dans le coin extérieur et postérieur. Il est articulé, et certains individus arrivent ainsi à fermer complètement leur carapace. Chez le mâle, le plastron est concave, ce qui facilite l’accouplement, alors que chez la femelle, il est plat. Les adultes des deux sexes ont la mâchoire inférieure et la gorge jaune vif, caractère le plus distinctif de l’espèce.

 

Répartition

Au Canada, la population de tortues mouchetées des Grands Lacs et du Saint-Laurent est répartie dans le sud et le centre-sud de l’Ontario, où elle s’étend vers le nord-ouest jusqu’à la rivière Chippewa, dans l’ouest du district d’Algoma, et vers l’est jusqu’à l’extrême sud-ouest du Québec. Cependant, l’aire de répartition ontarienne de la tortue mouchetée est discontinue : l’espèce est absente de la péninsule Bruce et de la région voisine au sud et au sud-ouest; elle est également absente de l’extrême sud-est de la province et de certains secteurs au nord du lac Ontario. La population du Québec semble concentrée dans le parc de la Gatineau et les environs, près de la frontière sud-ouest de la province, sur la rive nord de la rivière des Outaouais.

On trouve une petite population isolée en Nouvelle-Écosse, à la limite nord-est de l’aire de répartition de l’espèce. La population de Nouvelle-Écosse est la plus isolée de toutes. Elle est confinée à deux bassins hydrographiques, dans le centre du secteur sud-ouest de la province. Elle comprend au moins trois sous-populations distinctes; l’une se trouve dans une zone protégée, le parc national Kejimkujik, et les deux autres se trouvent dans des paysages humanisés à l’extérieur du parc. Ces sous-populations sont génétiquement distinctes, et les échanges génétiques entre elles sont limités (environ 1,8 à 5,8 individus par génération).

Aux États-Unis, la tortue mouchetée est présente dans les États du nord jusqu’au Missouri, depuis le Nebraska jusqu’en Ohio et au Michigan. Il existe également de petites populations localisées dans l’État de New York, du Massachusetts, du New Hampshire et du Maine. Les populations américaines sont souvent isolées les unes des autres par des barrières naturelles, comme de grands plans d’eau (par exemple les Grands Lacs), ou par des barrières artificielles, comme des zones résidentielles, des développements commerciaux et des routes.

 

Habitat

En Nouvelle-Écosse, la tortue mouchetée montre une préférence pour les eaux foncées, associées à une productivité secondaire relativement élevée. Cela n’est pas toujours le cas dans le bassin des Grands Lacs et du Saint-Laurent, où l’espèce est souvent observée dans des eaux claires et eutrophes. Un individu peut fréquenter plusieurs lacs, cours d’eau, marécages ou étangs interreliés, et parcourir ainsi plus de 6 760 m au cours d’une saison. La tortue mouchetée fréquente principalement les eaux peu profondes, où on trouve toutes les classes d’âge. Les adultes et les tortues juvéniles ont cependant des préférences légèrement différentes : les adultes s’observent généralement en eaux libres ou à végétation plutôt clairsemée, tandis que les tortues juvéniles, qui ont un comportement plus discret, préfèrent une végétation aquatique abondante avec des sphaignes, des nénuphars et des algues. La tortue mouchetée creuse son nid dans une variété de substrats meubles, dont le sable, le sol organique, le gravier ou les galets. Elle hiverne dans des étangs permanents d’environ un mètre de profondeur en moyenne ou dans des cours d’eau à écoulement lent. Il est possible que les nouveau-nés aient une certaine résistance au gel, car ils passent parfois la nuit sur la terre ferme après leur émergence du nid, même à la fin d’octobre. On pense qu’ils passent peut-être le premier hiver à terre.

 

Biologie

Les femelles atteignent la maturité sexuelle à l’âge de 14 à 25 ans. Elles produisent une couvée de trois à dix-neuf œufs une fois par année au maximum, souvent moins fréquemment, jusqu’à l’âge de 75 ans, parfois plus. Les tortues mouchetées adultes et juvéniles ont une plage de tolérance thermique étroite, ce qui pourrait expliquer qu’on les voit souvent se chauffer au soleil. Les embryons ont également une plage de tolérance thermique étroite; les œufs incubés à moins de 22 °C ou à plus de 32 °C ne se développent pas normalement. Le sexe des individus est déterminé par la température d’incubation : les œufs incubés à 28 °C et moins produisent des mâles, alors que les œufs incubés à plus de 29 °C produisent des femelles. Les femelles pondent en juin, et l’éclosion a lieu entre la fin de septembre et le début d’octobre. Au Canada, la saison active de la tortue mouchetée est courte en raison du climat, et le succès de la nidification est par conséquent limité. Les températures descendent souvent sous le seuil critique pour un développement embryonnaire normal, ou elles baissent avant que le développement soit achevé. Comparativement aux autres tortues, la tortue mouchetée a une longévité exceptionnelle et atteint la maturité à un âge très avancé. Au Canada, elle peut mettre 25 ans à atteindre la maturité et vivre plus de 75 ans à l’état sauvage. Ces particularités de son cycle vital, auxquelles s’ajoutent un faible taux de reproduction et, par conséquent, un faible taux de recrutement, rendent l’espèce vulnérable à toute augmentation, même légère (<5 p. 100), de la mortalité chez les adultes.

 

Taille et tendances des populations

L’effectif du bassin des Grands Lacs et du Saint-Laurent ne peut être estimé avec précision. On pense qu’il se situe aux alentours de 10 000 individus, mais c’est là une estimation très approximative. La taille de la population du Québec n’a pas été estimée, mais les données disponibles indiquent que celle-ci est très petite. La densité des populations de tortues mouchetées est faible, peut-être inférieure à un adulte par kilomètre carré, et les populations sont souvent isolées les unes des autres. Si l’on se fie aux études sur les tendances des populations et de leur habitat menées ailleurs, la population des Grands Lacs et du Saint-Laurent serait elle aussi en déclin à cause de la destruction et de la fragmentation de son habitat.

En Nouvelle-Écosse, chez la population longuement étudiée du parc national Kejimkujik, les individus atteignent la maturité sexuelle très tard (de 20 à 25 ans), vivent très longtemps (plus de 70 ans), produisent des couvées réduites (11 œufs en moyenne) et connaissent un faible succès de nidification (moins de 50 p. 100). Cette population a décliné en raison de la dégradation de son habitat, des captures, de la mortalité sur les routes et d’autres facteurs anthropiques. Une analyse de viabilité des populations réalisée récemment a révélé un déclin alarmant de la population du parc national Kejimkujik. L’analyse, fondée sur les données de survie et de reproduction de la population, montre que des mesures de gestion sont essentielles pour renverser cette tendance. On estime qu’il ne reste plus que 210 à 245 tortues mouchetées adultes en Nouvelle-Écosse.

Des modèles élaborés à partir de données démographiques recueillies au cours d’une étude à long terme des populations de tortues mouchetées du Michigan indiquent que chez une espèce aussi longévive et à maturité aussi tardive, le taux annuel de survie doit être d’au moins 76 p. 100 chez les tortues juvéniles (individus âgés de deux à 14 ans) et d’au moins 96 p. 100 chez les adultes pour que la population demeure stable. Au Canada, où l’espèce atteint la maturité à un âge plus avancé qu’au Michigan, il faut probablement un taux de survie plus élevé pour assurer la stabilité des populations.

 

Facteurs limitatifs et menaces

La prédation des nids par les ratons laveurs, les mouffettes, les renards et les coyotes est la principale cause d’échec de la nidification. Il existe peu de prédateurs des tortues mouchetées adultes; la taille des adultes et la résistance de leur carapace découragent la plupart des tentatives de prédation. Les températures fraîches en été peuvent également être un facteur d’échec de la nidification et peuvent réduire le nombre de nouveau-nés viables. On a découvert récemment que les larves de sarcophages pouvaient également faire des ravages dans les nids. En Nouvelle-Écosse, les femelles pondent souvent sur les plages de galets des lacs, et les nids sont exposés à être inondés les années particulièrement pluvieuses.

Le développement des milieux humides et des milieux secs qui les entourent constitue une perte considérable de milieux propices aux adultes et aux juvéniles de l’espèce et peut entraîner la destruction de sites de nidification. Les femelles à la recherche d’un lieu pour pondre sont attirées par le gravier des accotements routiers, ce qui met en péril non seulement leur propre vie, mais aussi celle des petits.

La tortue mouchetée n’est pas agressive, et son menton et sa gorge jaune vif en font une des plus belles tortues. Aussi est-elle très prisée comme animal de compagnie. Aux États-Unis, des petits de l’année élevés en captivité se vendent à un prix relativement élevé, et certains sont prêts à enfreindre la loi pour toucher le gain de la vente d’individus sauvages. La plupart du temps, ce sont des adultes qui sont capturés parce qu’ils sont plus faciles à trouver et à capturer et qu’on en obtient un prix plus élevé. Le prélèvement d’individus reproducteurs pose une grave menace pour la survie d’une espèce aussi longévive, car les fluctuations du taux de survie dans cette classe d’âge ont un impact majeur sur la stabilité de la population.

 

Importance de l’espèce

La tortue mouchetée est le seul représentant du genre Emydoidea. Son aire de répartition mondiale est l’une des plus restreintes de toutes les tortues d’Amérique du Nord. Une grande partie (20 p. 100) de l’aire de répartition mondiale de l’espèce se trouve dans le sud et le centre-sud de l’Ontario et dans l’extrême sud-ouest du Québec. Ces deux provinces ont donc une grande responsabilité en matière de conservation de l’espèce.

Depuis 1987, la population de Nouvelle-Écosse fait l’objet d’études intensives qui ont permis d’amasser des données importantes sur la démographie et le cycle vital de l’espèce. On observe chez les populations isolées de Nouvelle-Écosse une grande variation génétique et une importante différenciation par rapport aux populations de l’aire principale de l’espèce. Les populations de Nouvelle-Écosse peuvent donc présenter un intérêt du point de vue de l’évolution de l’espèce.

La tortue mouchetée a été mise en vedette sur des affiches de conservation en Nouvelle-Écosse, au Québec, au Michigan, au Wisconsin, au Minnesota et ailleurs. Elle revêt également une importance en recherche fondamentale; elle a notamment fait l’objet de la plus longue étude sur une population de tortues (à l’E.S. George Reserve, au Michigan), qui vise à tester des hypothèses sur le vieillissement. L’espèce suscite donc un vif intérêt en gérontologie.

 

Protection actuelle ou autres désignations de statut

La tortue mouchetée a été désignée en Nouvelle-Écosse comme espèce menacée par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) en 1993. En 2000, les autorités de la Nouvelle-Écosse lui ont attribué le statut d’espèce en voie de disparition (endangered). En Ontario, elle a été désignée espèce menacée (threatened) en 2004, à la suite d’une recommandation du Comité de détermination du statut des espèces en péril de l’Ontario (CDSEPO). Son habitat est protégé en vertu de la Déclaration de principes de la Loi sur l’aménagement du territoire de l’Ontario, et l’espèce figure dans le processus d’aménagement forestier de l’Ontario. Au Québec, NatureServe Québec a attribué à la tortue mouchetée la cote S1, et le Comité aviseur sur les espèces menacées et vulnérables a recommandé le statut d’espèce menacée en 2003; la tortue mouchetée devrait être inscrite en 2006.

Aux États-Unis, la tortue mouchetée est considérée par NatureServe comme étant en péril dans 15 des 16 États où elle est présente. Elle est classée espèce disparue (extirpated), SX, au Rhode Island, espèce gravement en péril (critically imperiled), S1, dans trois États, espèce en péril (imperiled), S2, dans six États, espèce vulnérable (vulnerable), S3, dans cinq États et espèce non en péril (secure), S4, seulement au Nebraska.