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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la tortue mouchetée au Canada – Mise à jour

Habitat

Besoins en matière d’habitat

La tortue mouchetée, espèce avant tout aquatique, fréquente divers types de milieux : des lacs, des étangs permanents ou temporaires, de petits cours d’eau à faible débit, des bourbiers, des marais, des marécages, des mouillères, des canaux artificiels, des terres agricoles, des rives et les baies du lac Érié (Kofron et Schreiber, 1985; Petokas, 1986; Rowe, 1987; Ross et Anderson, 1990; Rowe et Moll, 1991; Pappas et Brecke, 1992; Ernst et al., 1994; Power et al., 1994; Herman et al., 1995; Joyal et al., 2001; Gillingwater et Brooks, 2001 et 2002). En général, l’espèce préfère les eaux de faible profondeur, eutrophes, à substrat riche en matière organique et à végétation dense (Ernst et al., 1994; Herman et al., 1995), mais on la rencontre parfois dans des boisés secs.

Durant la saison active, les tortues mouchetées se déplacent sur la terre ferme entre milieux aquatiques (Ruben et al., 2001) dans le but de trouver des sites convenables pour se chauffer au soleil et nidifier (Joyal et al., 2001; Bury et Germano, 2002; Semlitsch et Brody, 2003). Outre ces déplacements, elles manifestent une grande fidélité à leurs sites (Piepgras et Lang, 2000). En Nouvelle-Écosse, l’espèce est souvent associée à des sols tourbeux et des eaux foncées, la productivité secondaire de ces milieux étant, dans la région, généralement plus élevée que celle des eaux claires (Power et al., 1994). En Nouvelle‑Écosse, la plupart des sites occupés par la tortue mouchetée sont également fréquentés par des castors, et on croit que ceux-ci jouent un rôle important dans le maintien du niveau des eaux (Herman et al., 2003).

La tortue mouchetée a besoin de lieux hors de l’eau où elle peut s’exposer au soleil. Elle se chauffe sur des rondins, des rochers, des tapis de tourbe ou sur les berges. Lorsqu’elle se déplace sur la terre ferme, dans les boisés secs, elle s’arrête également dans des aires dégagées pour se chauffer (Joyal et al., 2001). Les tortues juvéniles se chauffent sur des tapis de sphaigne (McMaster et Herman, 2000), sur des touffes de carex, dans des baissières envahies par les aulnes et dans les eaux peu profondes entourant des masses de racines émergentes (Pappas et Brecke, 1992). La végétation entourant les plans d’eau que recherche la tortue mouchetée varie considérablement, mais se compose généralement d’espèces poussant bien dans des milieux très eutrophes.

Les adultes hivernent dans des plans d’eau permanents (Joyal et al., 2001) et, dans certains cas, dans des baissières ou des étangs saisonniers (Power, 1989). Au Québec (St-Hilaire, 2003) et en Nouvelle-Écosse, ils hivernent en groupes denses, où on a compté jusqu’à 14 individus (Herman et al., 2003). En Nouvelle-Écosse, les individus ont tendance à revenir au même site d’hivernage chaque année (Herman et al., 2003). Durant l’hiver, les tortues mouchetées se déplacent très peu (quelques mètres) (Ernst et al., 1994). Les exigences écologiques d’hivernage demeurent peu connues pour la majeure partie de l’aire de répartition de l’espèce.

La tortue mouchetée a également besoin de milieux terrestres; elle peut parcourir plus de 2,5 km sur la terre ferme à la recherche d’un site de nidification (Jennifer McNeil et Tom Herman, comm. pers., le 24 janvier 2005) et peut nidifier jusqu’à 410 m de tout plan d’eau (Joyal et al., 2001). L’espèce nidifie généralement dans des boisés secs de conifères ou de feuillus mélangés.

Adultes

Les tortues mouchetées adultes ont besoin à la fois de milieux terrestres et de milieux aquatiques. Dans le sud du Maine, l’espèce préfère les étangs permanents et les lacs (Joyal et al., 2001). Au Nebraska, les adultes passent la majeure partie du temps dans ce type de milieux (Bury et Germano, 2002). On croit qu’ils y trouvent de la nourriture en abondance. Les adultes ont moins besoin que les tortues juvéniles de lieux pour se cacher ou pour se réfugier, car ils sont moins exposés à la prédation. Au cours de la saison active, les adultes utilisent plusieurs plans d’eau; dans le sud du Maine, ils peuvent parcourir ainsi jusqu’à 6 760 m (Joyal et al., 2001), probablement pour trouver de la nourriture ou un partenaire. Au printemps, les femelles adultes peuvent parcourir jusqu’à 1 620 m dans le Maine (Joyal et al., 2001) et jusqu’à 7 000 m en Nouvelle-Écosse (Jennifer McNeil, comm. pers., le 24 janvier 2005) pour nidifier. En Nouvelle-Écosse, la tortue mouchetée vit principalement dans des milieux humides riverains, associés à de petits cours d’eau ou des lacs, dont le niveau d’eau est maintenu par des barrages de castors (Herman et al., 2003). À l’île Pelée, les adultes fréquentent surtout le réseau de canaux et de milieux humides de l’intérieur; ils sont rarement observés sur les rives du lac Érié (Ben Porchuk, comm. pers., le 1er avril 2005). Au Québec, on a observé une femelle ayant parcouru 1 700 m entre son site de nidification et son habitat d’estivage et une autre ayant parcouru près de 2 000 m pour atteindre son gîte d’hivernage (St-Hilaire, 2003).

Tortues juvéniles

Au Nebraska (Bury et Germano, 2002), dans le sud du Maine (Joyal et al., 2001) et au Minnesota (Pappas et Brecke, 1992), les tortues juvéniles passent la majorité du temps dans des marais, où elles ont probablement plus de chances d’échapper aux prédateurs. À cause de leur petite taille, les tortues juvéniles sont plus vulnérables à la prédation que les adultes et ont donc un plus grand besoin de refuges pour accroître leurs chances de survie. Pappas et Brecke (1992) ont mené des recherches dans les dunes Weaver, dans le comté de Wabasha, au Minnesota, et ont constaté que les individus de moins de 100 mm de longueur préfèrent les milieux où ils trouvent un couvert abondant et ne s’éloignent pas du bord de l’eau, où la végétation offre beaucoup plus de refuges que l’eau libre, alors que ceux de plus de 100 mm de longueur occupent plus fréquemment des microhabitats en eau libre.

En Nouvelle-Écosse, on trouve des juvéniles aux mêmes endroits que les adultes, mais les unes et les autres n’occupent pas les mêmes microhabitats et se distribuent différemment selon les saisons (McMaster et Herman, 2000). Les tortues juvéniles sont le plus souvent associées à des tapis flottants de sphaigne et des couverts arbustifs abondants. McMaster et Herman (2000) ont observé que les plus jeunes (de un à sept ans) sont plus souvent à découvert que ceux de onze à treize ans, ce qui semble infirmer l’hypothèse voulant que les jeunes recherchent davantage un couvert pour échapper aux prédateurs.

Nouveau-nés

Les nouveau-nés quittent le nid entre la fin de septembre et le début d’octobre (Standing et al., 1999; Herman et al., 2003). Dans la majeure partie de l’aire de répartition de l’espèce, les nids sont généralement creusés dans le sable ou dans un sol organique meuble. En Nouvelle-Écosse, les femelles nidifient de préférence sur les plages de galets des lacs et sur des affleurements rocheux de matériau fracturé par le gel, et en second lieu sur le gravier au bord des routes. Les nouveau‑nés doivent parfois parcourir une grande distance pour gagner un plan d’eau : on a observé une distance de plus de 200 m en Nouvelle‑Écosse (Standing et al., 1999) et de plus de 400 m dans le sud du Maine (Joyal et al., 2001). Cela explique peut‑être que certains nouveau-nés passent la nuit sur la terre ferme. Sur terre, les nouveau‑nés sont plus exposés à la prédation par des mammifères et des oiseaux.

Une fois que les nouveau‑nés ont atteint un plan d’eau, ils s’installent à la marge, ne s’aventurant jamais loin de l’abri offert par la végétation aquatique, le bois flottant ou la végétation terrestre surplombant l’eau. L’élément le plus caractéristique de l’habitat des tortues juvéniles est la présence d’un dense tapis de sphaigne sous un couvert surplombant (McMaster et Herman, 2000). Le nombre peu élevé d’observations de nouveau-nés pourrait s’expliquer en partie par la tendance qu’ont ceux-ci à se cacher sous un couvert organique flottant (Pappas et Brecke, 1992). Cependant, l’explication la plus plausible et la plus généralement admise est le taux élevé d’échec de la nidification (Congdon et al., 1983) et le faible taux annuel de survie des nouveau-nés et des tortues juvéniles en raison de la prédation (Pappas et Brecke, 1992).

On ignore dans quel type de milieux les nouveau-nés passent l’hiver. Des études réalisées en Nouvelle‑Écosse sur les déplacements des nouveau‑nés peu après leur émergence du nid indiquent que la plupart d’entre eux ne cherchent pas immédiatement un point d’eau, ce qui porte à croire qu’ils pourraient hiverner sur la terre ferme (Standing et al., 1997; McNeil et al., 2000). Des expériences en laboratoire réalisées récemment au Nebraska sur la résistance au froid et à la déshydratation de nouveau‑nés de l’espèce ont conduit Dinkelacker et al. (2004) à la conclusion que l’hivernage sur la terre ferme est possible dans la mesure où le milieu demeure suffisamment humide pour prévenir la déshydratation. Bien que le fait n’ait jamais été observé, il est possible, mais probablement rare, que des nouveau-nés hivernent sur la terre ferme.


Tendances en matière d’habitat

Dans le sud de l’Ontario et du Québec, on assèche et on aménage les milieux humides depuis le début du xixe siècle. Cette destruction continuelle des milieux humides menace la survie de la population de tortues mouchetées des Grands Lacs et du Saint-Laurent. Le développement s’accompagne d’un accroissement du trafic routier et de la construction de nouvelles routes. On signale des tortues tuées sur les routes dans tout le centre‑sud de l’Ontario (Bob Johnson, Constance Browne, Mike Hall, John Haggeman, Kim Barrett, Glenda Clayton, Lauren Trute, David et Carolyn Seburn et Sandy Dobbyn, comm. pers., le 25 mai 2004; Jim Trottier, comm. pers., le 31 mai 2004; Chris Burns, comm. pers., le 4 juin 2004; Angie Horner, comm. pers., le 6 juin 2004; Joël Bonin, comm. pers., le 9 juin 2004; Ben Porchuk, comm. pers., le 1er avril 2005) et au Québec (St-Hilaire, 2003; Desrochers et Picard, 2005). De plus, les femelles pondent souvent dans le gravier des accotements routiers (Standing et al., 1999), ce qui met en péril non seulement leur propre vie mais aussi celle des petits.

L’aménagement continu des milieux humides fragmente l’habitat de la tortue mouchetée de même que ses populations, isolant ces dernières les unes des autres et empêchant leur rétablissement par une immigration de source externe. Il subsiste quatre très petites « populations » dans la grande agglomération de Toronto (Bob Johnson, comm. pers., le 7 juin 2004). On peut supposer qu’il n’y a plus d’échange génétique entre ces populations, séparées les unes des autres par des aménagements commerciaux et résidentiels. L’absence de mentions de tortues juvéniles ou de femelles nidifiant pour la grande agglomération de Toronto donne à croire que la plupart des milieux propices à la nidification ont été dégradés ou détruits ou qu’il n’y a pas de recrutement. On peut craindre que l’étalement urbain continuera de fragmenter les milieux propices à l’espèce dans d’autres régions de l’Ontario et au Québec.

En Nouvelle-Écosse, les deux principales modifications du milieu depuis la colonisation par les Européens sont la fragmentation des forêts et la modification des régimes hydrologiques (surtout pour la production d’électricité); il est presque certain que ces deux facteurs ont eu des impacts majeurs sur les tortues (Herman et al., 2003). La modification des régimes hydrologiques est particulièrement préoccupante car elle peut nuire aux déplacements saisonniers des tortues et à leur capacité de nidifier, de se nourrir et d’accéder aux sites d’hivernage (Herman et al., 2003). L’intensification des activités humaines liées aux routes, à la construction de chalets et à l’agriculture a entraîné une augmentation de la fragmentation et de la dégradation de l’habitat.


Protection et propriété

En Ontario et au Québec, l’habitat de la tortue mouchetée est protégé en partie du fait qu’il se trouve dans des parcs provinciaux (Rondeau, Killarney, Algonquin, Long Point, Gatineau), des parcs nationaux (Pointe-Pelée, Îles-de-la-Baie-Georgienne) et des réserves nationales de faune (Big Creek, Long Point et Sainte-Claire). Ces parcs et réserves assurent la protection de l’habitat essentiel de l’espèce; cependant, comme ils ne sont pas contigus, cette protection pourrait se révéler insuffisante. Leur capacité à servir de refuge est incertaine; leur discontinuité ne facilite pas le déplacement des individus de l’un à l’autre. De plus, le développement de réseaux routiers dans ces parcs contribue à la mortalité des tortues (Ashley et Robinson, 1996; Gillingwater et Brooks, 2001 et 2002; Norm Quinn, comm. pers., le 25 mai 2004). Il est possible que les populations de tortues mouchetées vivant à l’intérieur des parcs soient en déclin, comme c’est le cas dans le parc national Kejimkujik (Jennifer McNeil et Tom Herman, comm. pers., le 24 janvier 2005) et dans le parc national de la Pointe-Pelée (Constance Browne, comm. pers., le 25 mai 2004). Il est également possible qu’ils s’agisse de populations vestiges vieillissantes (Ben Porchuk, le 1er avril 2005).

L’une des sous-populations de la Nouvelle-Écosse se trouve dans le parc national et lieu historique national Kejimkujik. Les deux autres se trouvent dans des paysages exploités. Au lac McGowan, en 2003, une partie importante de l’habitat essentiel de l’espèce (102 ha) a été protégée par la compagnie forestière locale propriétaire du terrain. La protection de sept cents hectares additionnels a été assurée par le gouvernement provincial en 2004. Bien que ces initiatives aient permis de protéger la majeure partie de la sous-population du lac McGowan, une partie de l’habitat de cette dernière, dont une aire d’hivernage essentielle, se trouve sur des terrains privés non protégés (Tom Herman, comm. pers., le 24 janvier 2005). La sous-population de la rivière Pleasant, dont l’habitat se trouve en majeure partie sur des terrains privés affectés à une variété d’utilisations, a fait l’objet d’une campagne intensive d’intendance à l’échelle communautaire au cours des deux dernières années (Caverhill, en cours, cité par Tom Herman et Jennifer McNeil, comm. pers., le 24 janvier 2005). (Les renseignements sur la population de la Nouvelle-Écosse ont été fournis par Tom Herman et Jennifer McNeil, comm. pers., le 24 janvier 2005.)