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Programme de rétablissement de la baleine noire (Eubalaena glacialis) de l’Atlantique Nord dans les eaux canadiennes de l’Atlantique

1. Contexte (suite)

1.8. Menaces

Depuis que la chasse à la baleine a pris fin dans les années 1930, les collisions avec des navires et les enchevêtrements dans des engins de pêche fixes constituent les facteurs les plus évidents ayant un effet négatif sur le taux de croissance de la population de baleines noires de l’Atlantique Nord. Des 75 cas de décès bien documentés de baleines noires entre 1970 et janvier 2007, 8 (environ 11 %) étaient attribuables à l’enchevêtrement dans des engins de pêche, 28 (37 %) à des collisions avec des navires, 21 (28 %) à des « causes inconnues » et 18 (24 %) à la « mortalité néonatale » (Knowlton et Kraus, 2001; NEAq, données inédites). Des 28 cas de collisions documentés avec des navires, 21 (75 %) se sont produits au cours de la période entre 1991 et janvier 2007; ils représentent 50 % du nombre connu de baleines noires mortes pendant cette période. Le nombre total réel de morts attribuables aux activités humaines est inconnu, mais il est certainement plus élevé que le nombre observé, puisque certaines carcasses de baleine noire ne sont pas retrouvées. Par exemple, une baleine noire qui meurt après s’être prise dans un engin de pêche est plus susceptible de s’enfoncer en mer à cause de son mauvais état de santé et de l’amenuisement subséquent de sa couche de lard. Par conséquent, il a été suggéré que jusqu’aux deux tiers des cas de décès de baleines noires d’origine anthropique ne sont pas détectés (Moore et al., 2007).

La seule mortalité « naturelle »observée à l’heure actuelle est la mortalité néonatale, quoiqu’il faille supposer que des décès naturels attribuables à la vieillesse se produisent également. La catégorie des décès attribuables à des causes « inconnues »inclut les animaux dont la carcasse n’a pas été récupérée, dont la carcasse était dans un état de décomposition trop avancé pour pouvoir identifier la cause du décès ou dont la carcasse n’a pas révélé de cause évidente malgré une nécropsie détaillée.

La mortalité résultant des collisions avec des navires et des enchevêtrements dans des engins de pêche aurait des conséquences particulièrement importantes si elle touchait principalement les femelles. Étant donné que les femelles accompagnées de baleineaux sont généralement observées dans les eaux du littoral, il est plausible que les femelles adultes soient plus vulnérables aux menaces que représentent les collisions avec les navires et les enchevêtrements dans des engins de pêche. Les morts connues pour les cinq dernières années indiquent une mortalité plus importante pour les femelles(NEAq, données inédites).

1.8.1.  Menace passée – chasse à la baleine

Les baleines noires ou baleines franches ont joué un rôle de premier plan dans le développement de l’industrie baleinière dans l’est de l’Amérique du Nord. Les baleiniers désignaient cette baleine du nom anglais de « right whale » parce qu’elle était la bonne baleine à abattre du point de vue économique, bien que l’origine exacte de ce nom soit inconnue. Cette baleine était facile d’approche, flottait après avoir été abattue et fournissait de grandes quantités de produits, comme l’huile et les fanons. La population a par conséquent été décimée et elle était commercialement épuisée dès le XIXe siècle. La loi la protège contre la chasse baleinière commerciale depuis les années 1930.

Les Basques ont commencé à chasser les baleines dans les eaux canadiennes de l’Atlantique au XIVsiècle. On croit qu’ils recherchaient des espèces comme la baleine noire. La chasse baleinière aux États-Unis a été la clé de voûte de l’industrie baleinière mondiale tout au long des XVIIIe et XIXe siècles. Dans l’ouest de l’Atlantique Nord, la baleine noire a été chassée dans les eaux côtières depuis la Floride jusqu’au Labrador, y compris dans le détroit de Belle-Isle et le golfe du Saint‑Laurent (Aguilar, 1986; Reeves et al., 1999; Reeves, 2001). Elle a également été vue et chassée l’été dans les eaux pélagiques, notamment près du rebord oriental du Grand Banc et dans une zone située directement à l’est et au sud‑est du cap Farewell, qui constitue la pointe sud du Groenland (Reeves et Mitchell, 1986). Il y a peu de preuves que des activités de chasse à la baleine noire aient jamais eu lieu dans les zones actuelles d’utilisation intensive, soit la baie de Fundy (Reeves et Barto, 1985), le plateau néo-écossais (Mitchell et al.,1986) et le Grand chenal Sud (Reeves et Mitchell, 1986; Reeves et al.,1999).

Fait intéressant, aucune baleine noire n’a été vue depuis plus d’un siècle dans les zones traditionnelles de chasse basque à la baleine du détroit de Belle-Isle, entre le Labrador et Terre-Neuve, région où l’aire de cette espèce semble avoir chevauché celle de la baleine boréale (Aguilar, 1986; Cumbaa, 1986). On a généralement supposé que les balénidés chassés l’été dans cette région étaient des baleines noires, alors que l’espèce chassée entre la fin de l’automne et le printemps était la baleine boréale (Tuck et Grenier, 1981; Cumbaa, 1986; Reeves et Mitchell, 1986).Des analyses récentes d’ADN extrait de matériel osseux révèlent qu’une très forte proportion des baleines capturées par les baleiniers basques à Red Bay, au Labrador, étaient des baleines boréales plutôt que des baleines noires (Rastogi et al., 2004; Frasier et al., 2007). Ces résultats contredisent les vues antérieures selon lesquelles les baleiniers basques capturaient des baleines noires et des baleines boréales en proportion égale dans cette région, ce qui en retour donne à penser que les effectifs de la population de baleines noires étaient déjà relativement faibles bien avant le début de la chasse commerciale (Frasier et al., 2007).

1.8.2.  Collisions avec des navires

L’importance des collisions avec des navires comme cause principale de mortalité chez la baleine noire est reconnue depuis les années 1970 (Reeves et al., 1978; Kraus, 1990; Kraus et al., 2005; Moore et al., 2007). Depuis 1970, 75 carcasses ont été signalées, dont au moins 28 étaient des individus morts à la suite d’une collision avec un navire (Knowlton et Brown, 2007). De ces 28 individus, 21(75 %) ont été tués entre 1991 et janvier 2007; ils représentent 50 % du nombre total de baleines noires mortes durant cette période. En plus de lamortalité directe, on note qu’environ 7 % des individus de la population auraient sur le dos ou le pédoncule caudal des « blessures graves » provoquées par les hélices des navires. Par conséquent, le nombre total réel de morts résultant de collisions avec des navires est inconnu; toutefois, il est sans doute plus élevé que le nombre observé puisque certains individus blessés ne sont pas retrouvés et que certaines carcasses sont en trop mauvais état pour que l’on puisse déterminer la cause de la mort (Moore et al., 2007). De plus, la morbidité et la baisse de productivité et de longévité chez les animaux ayant une blessure « non mortelle » ou « peut‑être mortelle » (p. ex. coupures faites par une hélice, entailles profondes, nageoire caudale sectionnée) doivent être prises en compte lorsque l’on évalue l’incidence totale des collisions avec des navires. Sept des 28 morts (25 %) attribuables à des collisions avec des navires se sont produites en eaux canadiennes entre 1987 et 2006. 

On connaît mal les mécanismes modulant la capacité des baleines de détecter un navire et de prendre des mesures pour éviter de se faire frapper. Tout porte à croire que le seuil d’audition des baleines noires englobe les fréquences produites par les navires (Knowlton et Brown, 2007). Il ne faut peut-être pas s’étonner de ce que les baleines noires ne réussissent pas toujours à éviter les navires qui s’approchent d’elles, sachant que les sons émis par la plupart de ceux‑ci se propagent vers la poupe et les flancs; la partie devant l’étrave est sans doute l’emplacement le plus calme. L’effet de masque du bruit imputable aux conditions météorologiques (vent, vagues et précipitations) est inconnu. Il est également soutenu que la baleine noire, de par sa longue durée de vie, n’a pas eu la possibilité d’adopter un nouveau comportement en réaction à la présence de navires, étant donné que le trafic maritime est un élément assez nouveau de son habitat et que la vitesse des navires a augmenté dans les dernières décennies.

La plupart des secteurs fortement fréquentés par les baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord sont situés à l’intérieur ou aux abords des grands couloirs de navigation menant à des ports de l’est des États‑Unis et du Canada (Knowlton et Kraus, 2001). Des mesures d’intendance qui permettent de réduire la menace de collisions avec des navires en eaux canadiennes ont toutefois été adoptées. Par exemple, des chercheurs ont utilisé les indications fournies par des relevés intensifs et certaines activités de pistage radioélectrique pour montrer que les baleines noires sont observées le plus fréquemment et en plus grand nombre dans la partie la plus profonde de la baie de Fundy, ce qui les place à l’intérieur ou aux abords du secteur visé par le dispositif de séparation du trafic dans la baie de Fundy (Knowlton et Brown, 2007; Mate et al., 1997; Vanderlaan et al., 2008). Comme les baleines sont très mobiles, leurs pérégrinations les amènent souvent à croiser d’autres couloirs de navigation, y compris le bassin Roseway, situé dans le secteur ouest du plateau néo‑écossais, et ceux qui se trouvent à l’est d’Halifax (Mate et al., 1997). Le dispositif de séparation du trafic dans la baie de Fundy a été amendé en vue de réduire la probabilité relative d’une collision entre une baleine noire et un navire (p. ex., voir Knowlton et Brown, 2007). Vanderlaan et al. (2008) estiment que la probabilité d’interaction dans le couloir de navigation de sortie a été réduite de 90 % en moyenne. 

Des études du rapport entre, d’une part, la taille et la vitesse des navires et, d’autre part, les blessures et le taux de mortalité des baleines noires attribuables aux collisions avec ceux‑ci ont récemment été menées. Il a déjà été établi que la collision d’une baleine noire avec un navire de petite ou de grande taille peut entraîner sa mort ou lui causer des blessures parfois mortelles, comme l’a révélé l’état morbide observé chez une baleine heurtée par une embarcation de plaisance de 12,8 m (Knowlton et Brown, 2007). À mesure que le nombre de cas documentés de collisions avec des navires à une vitesse connue augmente, les analyses indiquent que les collisions à moins de 13 nœuds (26 km/h) offrent une plus grande probabilité aux victimes d’éviter des blessures graves ou la mort (Knowlton et Brown, 2007). Vanderlaan et Taggart (2007) ont analysé les données sur les collisions de baleines noires avec des navires et ont conclu qu’une collision à une vitesse de plus de 15 nœuds (28 km/h) résultait en la mort presque certaine de la victime. Inversement, ils ont établi que le taux de mortalité était inférieur à 50 % lorsque la collision se produisait à moins de 11,8 nœuds (22 km/h).

1.8.3.  Enchevêtrement dans des engins de pêche

L’enchevêtrement et l’emprisonnement de baleines noires (et d’autres cétacés) dans des engins de pêche fixes (et d’autres câbles dans l’eau) sont reconnus comme un danger depuis très longtemps. Par exemple, dès 1909, une jeune baleine noire s’est prise dans un parc de pêche dans le port de Provincetown (Massachusetts), de sorte que les pêcheurs locaux ont pu la tuer à l’aide d’un harpon à tête explosive (Allen, 1916). Dans les années 1970, les mentions de baleines emprisonnées par des filets et des lignes à homard, et capturées dans des parcs de pêche au hareng, ont été considérées comme des cas exceptionnels par Reeves et al. (1978), mais les évaluations plus rigoureuses faites ultérieurement par Kraus (1990), Kenney et Kraus (1993) et Knowlton et Kraus (2001) ont montré que les interactions avec des engins de pêche sont considérées comme une source importante de blessures graves et de mortalité, et comme un facteur déterminant qui contribue à ralentir le rétablissement de la population de baleines noires (Kraus et al., 2005).

La plus récente analyse des marques a révélé que plus de 75 % des baleines noires portent des cicatrices dues à un engin de pêche à un moment ou à un autre de leur vie et que le taux d’accumulation des cicatrices a augmenté dans les années 1990 (Knowlton et al., 2005). Aucun biais lié au sexe n’est apparu, mais on a constaté un biais lié à l’âge, les victimes comptant un nombre disproportionné de juvéniles (Knowlton et al., 2005). Il est difficile d’attribuer les enchevêtrements à un lieu géographique ou à un type d’engin particulier parce que les baleines sont très mobiles et que l’engin en cause est souvent non marqué. Il a toutefois été établi que les cordages verticaux et horizontaux des engins de pêche fixes (filets maillants et casiers) utilisés au Canada et aux États‑Unis (Johnson et al., 2005) sont les plus souvent en cause dans les enchevêtrements de baleines noires. Peu de données sur le risque d’enchevêtrement dans des ouvrages aquacoles sont disponibles, mais l’on sait qu’au moins un cas d’enchevêtrement d’une baleine noire dans un tel ouvrage s’est produit en 1990 (MPO, NMFS, données inédites).

Depuis 1988, au moins deux cas de mortalité de baleines noires sont attribuables à l’enchevêtrement dans des engins de pêche en eaux canadiennes (Knowlton et Kraus, 2001; NEAq, données inédites). Le nombre total réel de décès résultant de l’enchevêtrement à l’échelon de l’aire de répartition de l’espèce est inconnu. Toutefois, il est certainement plus élevé que le nombre observé en eaux canadiennes et en eaux américaines (huit cas documentés), établi à partir de l’analyse des données d’enchevêtrement pour la période 1980‑1999. La dernière fois que les baleines blessées ont été vues, elles étaient encore vivantes mais traînaient des engins de pêche dont elles n’avaient pu se déprendre; ces cas se sont probablement soldés par la mort de l’animal (Knowlton et Kraus, 2001).

Des chercheurs ont utilisé les données sur les observations de baleines noires dans les eaux canadiennes de l’Atlantique et les données des journaux de bord des pêcheurs aux engins fixes pour établir les points de chevauchement saisonnier des baleines et des activités de pêche (Taggart et. al., 2005). Par le passé, on considérait que la plus grande partie des activités de pêche pratiquées dans ces eaux avait lieu à un moment de l’année lorsque des baleines noires n’y étaient pas présentes (WWF/MPO, 2000). Cependant, à la lumière des données d’observation plus détaillées qui ont été recueillies, de l’examen des engins de pêche retirés de baleines noires et de la pratique de nouvelles pêches aux engins fixes en été et en automne, il est évident que le risque d’enchevêtrement de baleines noires dans des engins de pêche en eaux canadiennes est plus élevé qu’on ne le croyait auparavant.

Les efforts consacrés à la libération des baleines au Canada et aux États‑Unis ont permis de dégager quelques individus emprisonnés, notamment dans des parcs de pêche au hareng (NEAq, PCCS, données inédites). Mais il est notoirement difficile de libérer les baleines prisonnières des engins de pêche en haute mer; ces efforts sont souvent infructueux et ne garantissent pas que l’animal survivra. Ces efforts devraient cependant se poursuivre même lorsque des changements dans les pratiques de pêche permettant d’éviter les cas graves d’enchevêtrement auront été mis en œuvre.

1.8.4.  Perturbations et dégradation de l’habitat

On a évoqué la possibilité que la dégradation de l’habitat contribue à ralentir le rétablissement de la population de baleines noires de l’Atlantique Nord (Reeves et al., 1978; Kraus, 1985; Gaskin, 1987; Kraus et al., 2005; Kraus et Rolland, 2007). Le concept de la dégradation de l’habitat, ou de la réduction de sa qualité, englobe une foule de phénomènes à court et à long terme : exposition aux contaminants d’origine marine et terrestre, exposition à des niveaux de bruit excessifs et changements dans les proies dus à l’activité de l’homme.

Dans le cadre des programmes de rétablissement de la baleine noire, deux points méritent d’être soulignés en ce qui concerne la dégradation de l’habitat. Premièrement, on ne peut pas supposer que les baleines noires se déplacent tout simplement lorsqu’un certain seuil de perturbation est atteint dans une partie de leur aire de répartition. Un tel déplacement aurait probablement pour conséquence une réduction du succès de reproduction et/ou une mortalité accrue.Deuxièmement, les effets de divers types de dégradation sont probablement cumulatifs et/ou synergiques. Bien que l’on reconnaisse l’importance potentielle des effets cumulatifs et synergiques(Bunch et Reeves, 1992; Pearce et Wallace, 1995; Mangel et al., 1996), il est extrêmement difficile voire impossible de documenter et de décrire ces effets à partir de données empiriques.

Contaminants

Les baleines noires étant des animaux spécialisés qui se nourrissent uniquement d’organismes zooplanctoniques relativement petits et situés à la base du réseau trophique, elles ont moins tendance à accumuler de grandes concentrations de contaminants organiques que la plupart des autres mysticètes (baleines à fanons) (Woodley et al., 1991). En outre, les mysticètes présentent en général des concentrations tissulaires de contaminants plus faibles que les odontocètes (baleines à dents) (O’Shea et Brownell, 1994). Si les contaminants ont une incidence sur la survie ou sur le succès de la reproduction d’une population de baleines à fanons, ces effets restent à détecter et à décrire. Cela ne signifie pas pour autant que ces contaminants n’ont pas d’effets. Il est extrêmement difficile d’établir un tel lien de cause à effet chez un mammifère sauvage de cette taille, dont l’abondance est faible et pour lequel il est impossible d’appliquer les approches expérimentales ou épidémiologiques classiques.Même si l’exposition aux contaminants n’avait pas d’effets néfastes directs sur la baleine noire, on ne peut pas éliminer les risques d’effets indirects dus à l’alimentation.

Bien que le nombre de poussées d’algues nuisibles dans l’ouest de l’Atlantique Nord ait augmenté dans les dernières années et que des cas de décès de rorquals à bosse (Megaptera novaeangliae) dans la baie du cap Cod aient été attribués à la présence de biotoxines dans les poissons dont ils se nourrissent, aucun cas de tort causé à des baleines noires par des poussées d’algues nuisibles n’a été signalé à ce jour (Rolland et al., 2007). En théorie, la saxitoxine – une phycotoxine paralysante – pose un risque pour les baleines noires. Il est probable que le mode d’alimentation de ce cétacé, qui filtre le plancton avec ses fanons, empêche l’ingestion des petites cellules alguaires (Rolland et al., 2007).

Le risque que posent les substances perturbatrices du système endocrinien pour les baleines noires n’a pas été établi. Il est possible que la présence de ces baleines dans des zones côtières les expose à des produits chimiques de ce type provenant du ruissellement, de débordements d’égouts ou d’autres sources. Il a été prouvé que l’exposition d’animaux domestiques, d’animaux sauvages, d’animaux de laboratoire et de l’homme à des dérégulateurs endocriniens durant les premiers stades de développement perturbe les fonctions de leurs systèmes reproducteur et immunitaire (Colborn et al.,1993). Parmi les produits chimiques préoccupants qui pourraient nuire à la baleine noire figurent l’éther diphénylique polybromé (ignifuge), les esters phtaliques (plastifiants), les alkylphénols éthoxylés (surfactifs) et les composés organostanniques (agents antisalissures : Reeves et al., 2001).

Des composés organochlorés, en particulier des toxaphènes, du DDT et des BPC, ont été trouvés dans le gras des baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord, mais on ne juge pas leurs concentrations préoccupantes(A. Westgate, comm. pers.). Les concentrations de composés organochlorés se répartissent selon la tendance habituelle chez les cétacés : on trouve de faibles concentrations chez les baleineaux, des teneurs légèrement plus élevées chez les juvéniles, les teneurs les plus élevées chez les mâles adultes et des concentrations faibles à moyennes chez les femelles adultes (Woodley et al., 1991; A. Westgate, comm. pers.). Les femelles transmettent une partie de leur charge de composés organochlorés à leurs petits pendant la gestation et la lactation. Par contre, les mâles continuent d’accumuler ces composés tout au long de leur vie.

Plusieurs sources de contaminants ponctuelles et diffuses existent ou sont soupçonnées d’exister au Canada atlantique, notamment les rejets d’eaux usées à partir des navires, les activités d’aquaculture, l’écoulement terrestre, les activités pétrolières et gazières et le dragage (qui provoque une remobilisation des contaminants présents dans les sédiments) pour n’en nommer que quelques-uns. Gaskin (1987) a attiré l’attention sur le fait que la circulation des courants dans la baie de Fundy et dans le golfe du Maine, où s’alimentent les baleines noires, se fait en milieu semi‑fermé pendant au moins une partie de l’année. Cela signifie que des gradients de contaminants peuvent s’établir à partir du rivage jusqu’au large. De récents examens des données sur les contaminants dans la baie de Fundy indiquent clairement qu’il y a lieu de s’inquiéter(Percy et al., 1997). Un large éventail de contaminants, y compris ceux mentionnés ci‑dessus, sont présents dans l’environnement et la chaîne alimentaire.

 Perturbations acoustiques

Chez les baleines noires, comme c’est le cas de toutes les baleines à fanons, l’ouïe est essentielle pour communiquer, naviguer et localiser des proies. Bien que la production de sons et le comportement du rorqual à bosse et de la baleine noire du Sud aient fait l’objet de recherches poussées, les chercheurs n’ont que récemment étudié ces aspects de l’écologie de la baleine noire de l’Atlantique Nord (Parks et Clark, 2007). Bien que le niveau de bruit ambiant dans l’habitat de la baleine noire puisse parfois être élevé, par exemple en raison d’une tempête ou de l’action des vagues, la hausse du niveau des bruits anthropiques préoccupe. La durée et l’intensité de ces bruits sont les deux composantes en cause. Certains bruits sont très intenses mais de courte durée (p. ex. certains types de sonar et d’activités de prospection sismique), alors que d’autres sont intenses et de longue durée (p. ex. navigation commerciale) (Parks et Clark, 2007).

Les effets d’un niveau de bruit accru sur les mammifères marins varient, mais ils peuvent comprendre l’adaptation, le changement de comportement (y compris le déplacement), la perte temporaire ou permanente de l’ouïe, le masquage acoustique et même la mort (Richardson et al., 1995). Un niveau accru de bruit peut masquer d’importantes communications sociales (p. ex. cris sexuels, interactions mère‑baleineau), et en limiter la portée (Parks et al., 2006), ce qui en retour peut réduire les possibilités d’accouplement (p. ex. chez le béluga, Delphinapterus leucas, Erbe et Farmer, 1998).

Quantité de sources anthropiques produisent, dans les eaux canadiennes de l’Atlantique, des sons dont la fréquence varie de 12 Hz à 22 kHz et qui entrent donc dans la gamme de fréquences que la baleine noire peut déceler (la fréquence fondamentale des sons émis par la baleine noire se situe entre 50 Hz et 2 kHz; Parks, 2003). Dans les parcelles d’habitat d’utilisation intensive de la baleine noire au Canada, les sources de bruit les plus préoccupantes à ce jour sont imputables aux navires de transport commercial et aux bateaux d’observation des baleines, aux activités de prospection pétrolière et gazière, aux manœuvres navales (détonations), à l’utilisation de dispositifs de harcèlement acoustique dans les installations d’aquaculture, à la construction en mer et aux détonations à terre. Plusieurs types de sonar sont utilisés dans les parcelles d’habitat de la baleine noire, dont des sonars militaires actifs et passifs, des sonars de pêche et des sonars de cartographie du fond marin.

Il a été suggéré que les baleines noires se seraient habituées au bruit constant des navires dans l’Atlantique Nord, ce qui les rendrait moins aptes à éviter ceux qui arrivent vers elles. Il a également été soutenu que les baleines noires n’ont aucune raison d’éviter les navires, étant donné qu’elles n’ont aucun prédateur naturel et que la présence de ces navires dans leur habitat est récente à l’échelle de leur durée de génération. Nowacek et al. (2004) ont muni plusieurs baleines noires d’un enregistreur acoustique à capteurs multiples pour mesurer leur réaction aux navires de passage et connaître leur réaction à l’exposition contrôlée à des sons, y compris des enregistrements des bruits des navires, des chants de baleine et d’un signal d’alerte. Nowacek et al. (2004) ont découvert qu’elles réagissaient vivement au signal d’alerte et légèrement aux chants de baleine, mais ne montraient aucune réaction aux bruits des navires en cours d’approche.

Aucune étude directe des effets, sur la baleine noire, du bruit provenant de sources autres que les navires n’a été entreprise en eaux canadiennes. Les canons à air utilisés pour la prospection sismique des gisements de pétrole produisent un niveau de bruit intense qui soulève des préoccupations à l’égard de la conservation de ce cétacé. Dans le cadre d’une étude préliminaire, on a observé des baleines à fanons qui ont modifié leur comportement en réaction à des sons provenant de canons de prospection sismique (MPO, 2004). Le bruit provenant des plateformes de production pétrolière et des installations de forage d’exploration au large peut également être préoccupant (Richardson et al., 1995), car il a généralement tendance à être de faible fréquence (< 500 Hz). Des études ont révélé que les odontocètes évitent les dispositifs de harcèlement acoustique (p. ex. Morton et Symonds, 2002), mais aucune donnée sur les réactions des baleines à fanons n’a été recueillie. Des études ont révélé que le dynamitage aux fins de la construction en mer peut endommager des composantes de l’ouïe chez les baleines à fanons (Ketten et al., 1993).

Perturbations imputables à la présence d’embarcations

À part les perturbations acoustiques, la présence d’embarcations – que ce soit des gros navires commerciaux, des bateaux d’observation des baleines, de petites embarcations de plaisance, des bateaux de pêche ou des navires scientifiques – dans l’habitat de la baleine noire soulève de nombreuses préoccupations. En plus de la pollution par le bruit et du risque de collisions avec des navires, décrits ci‑dessus, la présence d’embarcations dans les parcelles d’habitat importantes peut modifier le comportement des baleines noires (p. ex. perturber les interactions sociales tel l’allaitement) ou pourrait les éloigner des zones riches en nourriture (p. ex. comme dans le cas de la baleine grise, Eschrictius robustus, Bryant et al., 1984).

Changements dans les ressources alimentaires

Le risque de sous‑alimentation des baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord est étroitement lié à la qualité de leur habitat et à la possibilité qu’elles ont d’utiliser un habitat favorable sans être gravement perturbées par les activités humaines. Cette question a été examinée au départ par Kenney et al. (1986), qui ont suggéré que des ressources alimentaires inadéquates pourraient conduire soit à une réduction du taux de croissance individuel, allongeant le temps nécessaire pour atteindre la maturité sexuelle, ou à une insuffisance des réserves de graisse dont les femelles ont besoin pour la gestation ou la lactation, et donc à une hausse de la mortalité chez les baleineaux. À l’heure actuelle, on ne sait pas si l’un ou l’autre de ces changements se produit dans la population de baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord.

L’épaisseur du lard peut être un indice utile pour évaluer l’état de santé des baleines noires. Les chercheurs qui observent les baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord constatent de façon régulière une différence qualitative dans l’apparence de ces baleines comparativement à celle des baleines franches australes, ces dernières semblant avoir le corps plus large et plus robuste (avec un « collier de gras » dans la région dorsale du cou).La mise en corrélation de l’épaisseur de la couche de lard dans différentes classes de baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord avec le succès de reproduction (Angell, 2005) a démontré que l’épaisseur du lard et la forme du dos reflètent le bilan énergétique d’un individu et que les fluctuations marquées dans le succès de reproduction sont probablement liées à la qualité de l’alimentation.

Le changement climatique à l’échelle planétaire pourrait avoir une incidence à la fois sur la répartition locale des baleines noires au printemps et en été dans le golfe du Maine (Kenney, 1998b) et sur le taux de mise bas dans la population de l’ouest de l’Atlantique Nord (Kenney, 1998a).