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Programme de rétablissement de la baleine noire (Eubalaena glacialis) de l’Atlantique Nord dans les eaux canadiennes de l’Atlantique

1.4.4. Biologie générale et écologie

Histoire naturelle

Des techniques de détermination de l’âge des cétacés à dents et de quelques cétacés à fanons ont été mises au point, mais aucune ne s’est révélée efficace pour les baleines noires de l’Atlantique Nord (Kraus et Rolland, 2007). Un rétrocalcul fondé sur les premières naissances répertoriées indique que les baleines noires de l’Atlantique Nord vivent régulièrement plus de 30 ans. La baleine noire de l’Atlantique Nord la plus âgée qu’on connaisse est une femelle adulte qui avait atteint au moins 70 ans d’après son dossier de photographies prises de 1935 à 1995 (Hamilton et al., 1998). L’âge moyen à la maturité sexuelle des femelles est inconnu, contrairement à l’âge moyen de la première parturition, qui se situe actuellement autour de 10 ans (Kraus, 2002). Il est arrivé qu’une femelle donne naissance à son premier petit à l’âge de 5 ans (Knowlton et al., 1994). L’âge à la maturité sexuelle des mâles, estimé d’après la détermination de la paternité de quelques baleineaux, se situe autour de 15 ans (Frasier, 2005). Brown et al. (1994) ont déduit de la morphologie génitale et de la génétique que le ratio mâles/femelles dans cette  population était d’environ 50/50.

La plupart des petits naissent dans les eaux côtières du nord de la Floride et de la Géorgie (Kraus et al., 1986b). Depuis 1980, le nombre de baleineaux observés chaque année a varié entre un creux de un en 2000 à un pic de 31 en 2001, sans qu’il y ait de tendance manifeste. Entre 1980 et 1992, de 11 à 12 petits sont nés chaque année en moyenne (Knowlton et al., 1994). Puisque certaines mères et leurs nouveau-nés échappent aux recensements faits en hiver au large de la Géorgie et de la Floride, on doit, pour évaluer avec précision la production annuelle de baleineaux, effectuer des recensements dans les aires d’alimentation situées plus au nord, notamment dans la baie du cap Cod, dans le Grand chenal Sud et dans la baie de Fundy. Au moins deux femelles ont eu des petits de façon continue sur une période de 28 ans, ce qui indique que la vie reproductive des baleines noires de l’Atlantique Nord doit durer au moins aussi longtemps.

Les raisons pour lesquelles les mères et leurs baleineaux privilégient l’habitat relativement peu profond proche des côtes sous les basses latitudes sont inconnues. Il est possible que ce soit le fait d’être à l’abri des prédateurs (comme l’épaulard, Orcinus orca), la chaleur relative de l’eau qui leur permet de conserver leur énergie, l’exposition réduite à la turbulence de surface, la facilité d’orientation et de navigation, et un niveau moindre de perturbation due aux avances de mâles trop entreprenants. L’importance des avantages que procure ce type d’habitat ne semble pas aussi grande pour les femelles qui ne sont pas enceintes, les mâles adultes ou la plupart des juvéniles, car ces classes sont sous-représentées dans les aires de mise bas. Ces avantages perdent de leur importance après la saison de mise bas, car on ne voit presque jamais de baleines noires de l’Atlantique Nord sur la côte est des États-Unis au sud du cap Hatteras (env. 35 oN) de la fin du printemps à la fin de l’automne (Winn et al., 1986).

L’accouplement des baleines noires de l’Atlantique Nord n’est pas encore parfaitement compris, mais semble déterminé en grande partie par l’espacement des mises bas (intervalles de 3 à 5 ans). Un tel espacement signifie que le ratio effectif des sexes est d’à peu près une femelle en ovulation pour quatre mâles, ce qui crée une forte concurrence chez les mâles pour les occasions d’accouplement. La parade nuptiale est le comportement le plus énergique observable chez cette espèce. Les groupes de parade nuptiale (groupes actifs en surface) peuvent compter 40 individus ou plus lorsque de nombreux mâles essaient de se rapprocher suffisamment de la femelle convoitée pour s’accoupler (Kraus et Hatch, 2001). Les mâles semblent se faire concurrence pour les positions à côté de la femelle, qui sont les meilleures pour profiter de chaque occasion d’accouplement qui se présente lorsqu’elle remonte en surface pour respirer (Kraus et Hatch, 2001). D’après les rares données disponibles, il semble que pendant un épisode de parade la femelle puisse recevoir de fréquentes intromissions de plusieurs mâles différents, ce qui peut susciter une forte compétition entre le sperme des mâles. Les facteurs sociaux, comme la nécessité de participer à des activités nuptiales en surface, peuvent également influer sur les déplacements individuels.

Le moment et la durée des activités de parade nuptiale, qui sont observées entre août et octobre, laissent perplexe. En effet, les premières mises bas sont observées en décembre au large de la Géorgie et de la Floride, et elles se poursuivent jusqu’au début de mars. La durée d’une gestation chez les baleines noires de l’Atlantique Nord est inconnue. D’après l’estimation faite par Best (1994) à partir de données sur la chasse à la baleine, la durée d’une gestation chez les baleines franches australes est de 12 mois. Comme les dates où ont lieu les parades nuptiales observées ne correspondent pas à cette estimation, il se peut que les parades dans la baie de Fundy ne soient que des « jeux préliminaires » et que la conception se produise ailleurs en décembre. Les observations du comportement d’accouplement indiquent une forte concurrence entre les mâles, et la participation à des groupes actifs en surface exige probablement beaucoup d’énergie. Ainsi doit-on envisager une autre hypothèse : que ces jeux préliminaires permettent aux mâles de s’entraîner en vue de l’emporter sur leurs concurrents. Pour répondre à ces questions, il faudra mieux connaître les habitats d’hivernage des baleines noires de l’Atlantique Nord et améliorer les méthodes d’évaluation de la gestation chez les femelles de l’espèce.

Migration et déplacements

Il existe cinq zones connues d’habitat à utilisation intensive pour les baleines noires de l’Atlantique Nord. Winn et al. (1986) ont proposé un modèle en six phases pour expliquer les déplacements saisonniers nord-sud des baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord. La plupart des femelles adultes donnent naissance à leurs petits dans les eaux côtières du sud-est des États-Unis, entre Brunswick en Géorgie et cap Canaveral en Floride, pendant les mois d’hiver (Kraus et al., 1986b). Les mâles et les femelles n’ayant pas mis bas sont rarement signalés dans cette zone, et leurs allées et venues l’hiver restent en gros inconnues (Kraus et al., 1988). Ils sont peut-être largement dispersés plus au nord le long de la côte est des États-Unis jusqu’à la baie du cap Cod (Winn et al., 1986) et la partie centrale du golfe du Maine (Northeast Fisheries Science Center, données inédites). Des baleines noires adultes et des jeunes des deux sexes ont été aperçus dans la baie du cap Cod pendant l’hiver et le printemps, mais le nombre d’animaux observés chaque année représente moins de 30 % de la population connue (Hamilton et Mayo, 1990).

Depuis les aires de mise bas, les femelles accompagnées de leur baleineau entreprennent une migration vers le nord pendant les derniers mois de l’hiver et les premiers mois du printemps, certaines paires se déplaçant le long de la côte. Au printemps, on observe des regroupements de baleines noires se nourrissant et socialisant dans le Grand chenal Sud à l’est du cap Cod et dans les baies du cap Cod et du Massachusetts (Winn et al., 1986; Hamilton et Mayo, 1990; Kenney et al., 1995). En juin et en juillet, les baleines se dirigent vers les aires d’alimentation situées à l’embouchure de la baie de Fundy et dans l’ouest du plateau néo-écossais, où une très forte proportion de la population connue est vue en août et en septembre (Winn et al., 1986). À partir d’octobre, on observe une migration constante vers le sud, certains animaux traversant le golfe du Maine et passant au large du cap Cod (Winn et al., 1986). De récentes données ont élargi notre compréhension du schéma des migrations et des déplacements des baleines noires de l’Atlantique Nord. Par exemple, des individus ont été observés dans la baie de Fundy (Laurie Murison, comm. pers.) et dans le sud-est du golfe du Saint-Laurent (Jack Lawson, comm. pers.) jusqu’à la fin de décembre et leurs chants ont été enregistrés dans le bassin Roseway (Mellinger et al., 2007). D’autres ont été vus en été et en automne le long de la côte de la Gaspésie, ce qui indique qu’ils se déplacent entre les parcelles d’habitat connues au Canada atlantique et le golfe du Saint-Laurent (Canadian Whale Institute et NEAq, données inédites).

1.4.5. Besoins en matière d’habitat[1]

La baleine noire de l’ouest de l’Atlantique Nord se trouve principalement dans les eaux côtières et les eaux des plateaux. Les besoins en habitat de la baleine noire peuvent être déduits à partir de la répartition saisonnière de la population ainsi que des types d’activités observées dans les secteurs fréquentés par l’espèce. Il semble que les exigences en matière d’habitat diffèrent considérablement en fonction de l’âge, du sexe et de l’état génésique des baleines, si l’on en juge par les indices de ségrégation existant entre les diverses classes de baleines (Brown, 1994).

Presque toute la population migre vers le nord pour l’été. Mais comme on ne sait rien de ce qui permet aux baleines noires de s’orienter pendant leurs déplacements, il est difficile d’évaluer l’importance des caractéristiques océanographiques et topographiques le long des corridors de migration. Winn et al. (1986) ont découvert que même sous de hautes latitudes, les baleineaux se tiennent beaucoup plus près du rivage que les baleines qui ont dépassé le stade de baleineau. Les avantages liés à la migration à proximité des côtes seraient vraisemblablement atténués à la fin de l’automne, quand la plupart des baleineaux d’un an sont sur le point d’être sevrés (Hamilton et al., 1995). Les possibilités de s’alimenter en cours de route pourraient aussi avoir une incidence sur le parcours emprunté pour se rendre à la prochaine destination.

Il est plus facile, du moins en principe, de définir les exigences de la baleine noire dans les aires d’alimentation. Plusieurs chercheurs ont tenté de définir les valeurs seuils des densités critiques de proies nécessaires à une alimentation efficace des baleines noires(voir la section sur le comportement d’alimentation ci-dessous). On suppose que la répartition et les déplacements des baleines noires durant une grande partie de l’année sont conditionnés principalement par ladistribution du gros zooplancton qui constitue leur proie.

Winn et al. (1986) ont tenté de définir l’habitat recherché par les baleines noires en établissant des corrélations entre la répartition des mentions d’observations (pondérée en fonction de l’effort) et le comportement (alimentation et socialisation), d’une part, et divers facteurs environnementaux (profondeur de l’eau, température de surface de la mer et relief du fond marin), d’autre part. Leurs conclusions générales sont que les baleines préfèrent des profondeurs de 100 à 150 m, généralement mais pas toujours au-dessus de fortes dénivellations du fond marin. Les températures de surface étaient habituellement comprises entre 8 et 15 oC. Gaskin (1987) a formulé l’hypothèse selon laquelle les baleines noires trouvent les conditions d’alimentation qu’elles recherchent dans les zones frontales entre les masses d’eau homogènes et les masses d’eau stratifiées (voir aussi Murison, 1986). Les baleines noires sont rarement observées aux endroits où la température de surface de la mer est supérieure à18 oC (Kraus et al., 1993).

Dans la baie de Fundy, on trouve les baleines noires surtout dans la partie supérieure du bassin de Grand Manan, dans des eaux de 90 à 240 m de profondeur ayant une température de surface comprise entre 11 oC et 14,5 oC et une thermocline peu importante (Murison et Gaskin, 1989; Gaskin, 1991). Cependant, il semble que les caractéristiques relatives à la profondeur et à la température ne soient, au mieux, que des indicateurs de facteurs ayant une incidence plus directe. L’élément déterminant serait fort probablement la formation et le maintien de concentrations denses de copépodes calanidés, qui sont à leur tour régies par des caractéristiques et des mécanismes physiques, comme les limites de zones frontales, la stabilité verticale et la stratification dans la colonne d’eau, ainsi que le relief du fond(Woodley et Gaskin, 1996). Quand les premières baleines noires arrivent dans la baie de Fundy, au début de l’été, leur répartition a tendance à suivre un modèle dynamique, les individus se tenant souvent en eau peu profonde, à proximité du rivage. On observe une dispersion similaire à l’automne, où l’on voit parfois des baleines en eau très peu profonde(p. ex. alentour de l’île Campobello, près des barres rocheuses au sud de Grand Manan). Ces tendances correspondent à l’absence de concentrations suffisantes de copépodes dans le bassin de Grand Manan; la densité de ces « bancs » de copépodes augmente à mesure que l’été avance et atteint un sommet à la fin de l’automne, puis elle diminue(Murison, 1986). À l’extérieur de la baie de Fundy, on a observé chez des baleines noires portant un émetteur satellitaire une affinité pour les lisières des bancs et les bassins, les zones de remontée d’eau et les fronts thermiques.

1.4.6. Comportement d’alimentation

Les baleines noires se nourrissent de zooplancton, qu’elles filtrent avec leurs fanons en nageant la bouche ouverte. Les fanons sont une série de lames cornées issues de la mâchoire supérieure. En raison de la morphologie des fanons et du besoin de nager lentement pour pouvoir pousser efficacement de grands volumes d’eau à travers ceux-ci, les baleines noires ne peuvent s’alimenter qu’à partir d’un éventail restreint d’espèces zooplanctoniques (Baumgartner et al., 2007). Elles localisent les agrégations de proies à la surface (écrémage) ou en profondeur (jusqu’à 200 m). Dans la baie de Fundy, les baleines noires se nourrissent parfois au fond, comme en témoigne le fait qu’elles font surface avec de la vase sur la tête. Des baleines noires y ont été détectées au sondeur acoustique s’alimentant à des profondeurs de 80 à 175 m lors de plongées durant de 5 à 14 minutes (Baumgartner et Mate, 2003). 

Les baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord se nourrissent de divers organismes, mais leur alimentation semble reposer plus particulièrement sur le copépode Calanus finmarchicus à ses derniers stades de développement, où il est plus gros et plus riche en huile (C-IV et C-V) et au stade d’adulte (Murison et Gaskin, 1989; Mayo et Marx, 1990; Kenney et Wishner, 1995; Baumgartner et al., 2003a; Michaud et Taggart, 2007). Cette dépendance est corroborée non seulement par la découverte de parties dures du copépode dans les matières fécales (Kraus et Prescott, 1982; Murison, 1986; Kraus et Stone, 1995) et par la forte densité de copépodes repérés à proximité de la route de baleines en train de s’alimenter, ou exactement sur leur passage (Murison et Gaskin, 1989; Mayo et Marx, 1990), mais également par le fait que les regroupements de baleines noires au printemps, à l’été et à l’automne se produisent surtout aux endroits où l’on observe de grandes densités de ces copépodes (Kenney et al., 1986, 1995; Michaud et Taggart, 2007; Wishner et al., 1988).

Les copépodes se regroupent en fortes concentrations, tant sur le plan vertical que sur le plan horizontal, aux endroits où les marées, les vents ou les courants dominants forment des convergences, ou dans des secteurs où des parcelles d’eau de température, de salinité et de densité différentes se rencontrent pour former des fronts (Wishner et al., 1988; Kenney et Wishner, 1995). Ces 20 dernières années, on a observé des changements importants dans la répartition printanière et estivale des baleines noires, ce qui donne à penser qu’elles réagissent à des changements dans la densité de leurs proies. Par exemple, elles semblent avoir préféré la baie de Fundy au bassin Roseway entre 1993 et 1997 (NEAq, données inédites), et aucune baleine noire n’a été trouvée dans le Grand chenal Sud durant les relevés de 1992 (Kenney, 2001).

Le zooplancton, au lieu d’être réparti de façon homogène, est regroupé en essaims dans la colonne d’eau. Lorsqu’ils ont échantillonné des couches discrètes ciblées par les baleines noires dans la baie de Fundy, Baumgartner et Mate (2003) et Baumgartner et al. (2003b) ont trouvé des copépodes à des niveaux d’abondance se chiffrant à plusieurs ordres de grandeur au-dessus des niveaux présents ailleurs. La variabilité spatiale de leur présence était associée à une couche de fond bien mélangée, et la profondeur des plongées donnait à penser que les baleines visaient des concentrations denses de copépodes là où les conditions aidaient à la formation de couches discrètes, comprimées verticalement. La concentration peut augmenter encore du fait que le zooplancton recherche certains niveaux d’intensité lumineuse ou d’autres conditions physiques particulières pendant ses migrations verticales diurnes. Les mécanismes sous-tendant la formation et le maintien des essaims de zooplancton sont mal compris. Ils constituent un champ dynamique de la recherche sur les baleines noires et de la recherche dans le vaste domaine de l’océanographie biologique.

Ainsi, la baleine noire est très dépendante de proies dont l’intervalle de tailles est limité et qui sont regroupées en bancs dont l’emplacement, dans l’écosystème de l’Atlantique, est variable et imprévisible. Il semble que les quatre habitats d’alimentation septentrionaux présentent des conditions qui favorisent la création de bancs très concentrés de copépodes. Par contre, des variations annuelles marquées caractérisent la production de copépodes, et donc l’abondance des baleines noires, dans chacun de ces habitats(Brown et al., 2001; Kenney, 2001). La baleine noire peut s’être adaptée à cette imprévisibilité grâce à une couche de graisse faisant office de réserve calorique (Moore et al., 2001) et à sa capacité de parcourir de longues distances en relativement peu de temps (Mate et al., 1997; Slay et Kraus, 1999; Kraus, 2002; Baumgartner et Mate, 2005)



[1]Sauf indication contraire, l’expression « baleine noire » est utilisée dans l’ensemble du présent document pour désigner la population de baleines noires de l’Atlantique Nord (Eubalaena glacialis).