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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l’Albatros à pieds noirs (Phoebastria Nigripes) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

À l’instar de la plupart des oiseaux de mer pélagiques, l’Albatros à pieds noirs est une espèce à stratégie K qui vit longtemps et qui présente les caractéristiques suivantes : couvée de petite taille, faible fécondité (généralement < 0,5 poussin élevé par couple nicheur par année; Whittow, 1993; Furness, 2003), croissance lente des poussins, longue période de soins parentaux, maturité sexuelle tardive, taux de survie élevé chez les adultes (souvent > 90 p. 100 par année pour la plupart des espèces). L’espèce est donc très vulnérable à la mortalité chez les adultes. Par contre, un changement dans l’efficacité de la reproduction aura un impact beaucoup moins prononcé sur la dynamique de la population, et il faudra un laps de temps considérable pour que cet impact devienne évident (Tasker et al., 2000; Furness, 2003).

Historiquement, l’espèce était principalement menacée par les braconniers, qui la chassaient pour les plumes et les œufs; près de 300 000 oiseaux ont ainsi été tués entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle (observation rapportée dans Lewison et Crowder, 2003, d’après Rice et Kenyon, 1962b; Spennemann, 1998 et Cousins et Cooper, 2000). Parmi les autres grandes menaces figuraient l’altération de l’habitat due à l’occupation militaire et à l’introduction de lapins domestiques et de végétation non indigène, et le contrôle des populations d’oiseaux nicheurs pendant les préparations en temps de guerre et les opérations militaires connexes (McDermond et Morgan, 1993; Cousins et Cooper, 2000). Dans les années 1950 et 1960, les programmes de contrôle pour protéger les avions dans l’île Midway, de même que les collisions avec des bâtiments, des antennes et d’autres infrastructures, ont causé la mort de dizaines de milliers d’Albatros à pieds noirs et d’Albatros de Laysan (USFWS, 2005a).

Environ 90 p. 100 de la population mondiale d’Albatros à pieds noirs nichent dans seulement 4 sites (l’île Laysan, l’atoll de Midway, le récif Pearl et Hermes, les hauts-fonds French Frigate; USFWS, 2005a); c’est pourquoi l’espèce est particulièrement vulnérable aux menaces localisées (p. ex. la fuite d’hydrocarbures des bateaux coulés pendant la Seconde Guerre mondiale; USFWS, 2005a) pendant la saison de nidification. Toutefois, les adultes non reproducteurs et les oiseaux immatures qui restent en mer toute l’année peuvent servir de « tampons » contre la disparition due à des événements stochastiques locaux.

Prises accessoires dans les pêches à la palangre et au filet dérivant

Les pêches qui visent la capture d’espèces commerciales sont préoccupantes à l’échelle internationale pour de nombreux poissons et autres espèces sauvages à cause de la prise accessoire d’espèces non commerciales (Hall et al., 2000; Tasker et al., 2000; Furness, 2003; Gilman et Freifeld, 2003; Lewison et al., 2004). Depuis 2 décennies, les prises accessoires par les pêches à la palangre soulèvent des inquiétudes liées à la conservation des oiseaux de mer partout dans le monde, surtout dans l’océan Antarctique, où 17 taxons d’albatros sont touchés (voir par exemple Weimerskirch et Jouventin, 1987; Brothers et al., 1999; Gilman et al., 2005). Aujourd’hui, la pêche à la palangre est la méthode de capture la plus courante dans le monde et représente les plus grands efforts de pêche industrielle dans le Pacifique Nord (USFWS, 2005a).

Dans le Pacifique Nord, la pêche industrielle à la palangre a augmenté de manière stable depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle est pratiquée en eaux nationales et internationales. Sur la côte ouest des États-Unis et du Canada, 6 pêches commerciales à la palangre sont pratiquées dans l’aire de répartition des Albatros à pieds noirs pendant et après la saison de nidification : la pêche pélagique aux thons (Thunnus spp.) et à l’espadon (Xiphias gladius) près des colonies d’Hawaii; la pêche démersale aux poissons de fond dans la mer de Béring et le golfe d’Alaska; la pêche démersale au flétan du Pacifique (Hippoglossus stenolepis) en Alaska; les pêches démersales aux sébastes (Sebastes spp.) et au flétan en Colombie-Britannique (Melvin et al., 2001; Smith et Morgan, 2005). On a signalé la capture d’au moins 6 espèces d’oiseaux de mer dans ces pêches, dont les 3 espèces d’albatros vivant dans le Pacifique Nord : le Fulmar boréal (Fulmarus glacialis) et l’Albatros de Laysan (ces 2 espèces sont les plus souvent capturées en Alaska), et l’Albatros à pieds noirs (espèce la plus souvent capturée en Colombie-Britannique) (Melvin et al., 2001; Smith et Morgan, 2005). L’activité d’observation de ces pêches varie : de 0 p. 100 (pêche états-unienne au flétan) à 19 p. 100 (pêche canadienne au flétan; Smith et Morgan, 2005) des hameçons utilisés ont été examinés.

Dans les pêches hawaïennes, au moins 23 000 Albatros à pieds noirs ont été tués de 1990 à 1994 (USFWS, 2005a). Au cours des 5 années suivantes (de 1994 à 1998), de 6 827 à 11 622 oiseaux de plus ont été capturés (Cousins et Cooper, 2000). Dans la mer de Béring et le golfe d’Alaska, environ de 310 à 600 Albatros à pieds noirs ont été pris pendant la pêche aux poissons de fond, de 1993 à 1997 (Stehn et al., 2001; Melvin et al., 2001). Ces données indiquent que 1 p. 100 de la population mondiale d’Albatros à pieds noirs a été capturée annuellement dans les années 1990 (Cousins et Cooper, 2000). D’après les calculs de Lewison et Crowder (2003), entre 5 200 et 13 800 Albatros à pieds noirs par année ont été capturés dans les années 1990 dans l’ensemble du Pacifique Nord. Ces calculs sont fondés sur les données d’observation de la flotte pélagique des États-Unis et sur les estimations de l’effort de pêche du Japon, de Taïwan et de la Corée. Les valeurs calculées sont contestées, car l’observation est nulle pour ce qui est de la pêche au flétan des États-Unis ou d’autres pays et de < 5 p. 100 pour ce qui est de la pêche aux poissons de fond des États-Unis. Le suivi par satellite de 4 Albatros à pieds noirs capturés au large de la Californie a révélé un degré élevé de chevauchement spatial entre l’aire de répartition de l’espèce et les zones pêchées dans les années 1980, mais pas dans les années 1990 (Hyrenbach et Dotson, 2003). Ces résultats laissent entrevoir que la mortalité des Albatros à pieds noirs était plus élevée dans les années 1980 que dans les années 1990.

Au Canada, l’Albatros à pieds noirs est l’oiseau de mer le plus vulnérable à la prise accessoire à cause du haut degré de chevauchement spatial et temporel de son aire de répartition avec les zones de pêche à la palangre (Wiese et Smith, 2003; Smith et Morgan, 2005). Une analyse spatialement et temporellement explicite des pêches au flétan et aux sébastes de 2000 à 2002 a estimé une mortalité annuelle de 55 à 253 Albatros à pieds noirs. Cette analyse tient compte de la couverture et de l’activité inégale d’observation (Wiese et Smith, 2003). Cette estimation représente de 2 à 4 p. 100 de la population canadienne annuelle maximale d’été de 2 500 à 4 000 individus, comme l’indiquent Morgan et al. (2000). Les taux de prise accessoire d’Albatros à pieds noirs en Colombie-Britannique (de 2000 à 2002) ont varié de 0,0007-0,0054 (flétan) à 0-0,316 (sébastes) oiseaux tués par des milliers d’hameçons (Wiese et Smith, 2003). Les taux estimés de prise accessoire au Canada sont plus faibles que ceux de la pêche états-unienne à l’espadon (de 0,16 à 0,59), comparables à ceux de la pêche états-unienne aux thons (de 0,005 à 0,024) et le double de ceux de la pêche alaskaise aux poissons de fond (de 0,0002 à 0,015; Melvin et al., 2001; Lewison et Crowder, 2003). La différence de mortalité annuelle totale d’Albatros à pieds noirs entre les États-Unis et le Canada est due à une plus petite zone de pêche et au nombre moins élevé de bateaux avec permis de pêche au Canada.

L’effort de pêche à la palangre, les zones ciblées et la réglementation des prises accessoires sont souvent liés entre eux, du moins en ce qui concerne les pêches canadiennes et états-uniennes. Par exemple, pour freiner la prise accessoire d’oiseaux de mer, la Colombie-Britannique, l’Alaska et Hawaii ont tous mis en œuvre des mesures obligatoires d’atténuation à la fin des années 1990. En 2001, la pêche hawaïenne de l’espadon à la palangre a été fermée, à cause principalement de la mortalité chez les tortues de mer. Les estimations ultérieures du nombre d’Albatros à pieds noirs dans les prises accessoires ont chuté pour atteindre moins de 100 oiseaux par année. Toutefois, la plus grande partie de la flotte hawaïenne de pêche à l’espadon s’est alors déplacée vers la Californie, où les bateaux californiens n’avaient pas encore à suivre de mesures d’atténuation malgré le chevauchement considérable de l’aire de répartition de l’Albatros à pieds noirs et des zones de pêche. Des Albatros à pieds noirs ont donc été pris par cette pêche (72 oiseaux dans 469 filets; US National Marine Fisheries Service, 2004). Les bateaux californiens ont été réglementés en 2004, et l’effort de pêche a de nouveau été concentré à Hawaï après la réouverture de la pêche à l’espadon (USFWS, 2005a). En Alaska, les règlements adoptés en vue de prévenir la capture d’Albatros à pieds noirs ont réduit considérablement les prises accessoires (Melvin, comm. pers., 2006). Au Canada, un règlement obligeant l’utilisation de mesures d’évitement des oiseaux de mer par la pêche à la palangre a été adopté en 2002. Cependant, aucune étude n’a examiné l’efficacité du règlement.

Avant un moratoire en 1992, la pêche hauturière des calmars au filet dérivant dans le Pacifique Nord capturait environ 3 500 à 4 500 Albatros à pieds noirs par année (Johnson et al., 1993). La pêche légale des saumons au filet maillant dérivant dans le Pacifique Nord est encore pratiquée, de même que la pêche illégale des calmars au filet dérivant. La prise accessoire de Puffins fuligineux et d’oiseaux de la famille des Alcidés est documentée dans la littérature portant sur les pêches légales (voir par exemple Uhlmann et al., 2005). Les pêches légales sont pratiquées à l’ouest du 180e degré de longitude et affectent les Albatros à pieds noirs pendant leur dispersion post-reproduction à partir d’Hawaï et les oiseaux nicheurs qui se nourrissent dans les colonies du Japon. Il n’existe aucune donnée sur les pêches illégales. Seules des observations de membres de l’US Coast Guard qui font de la surveillance aérienne dans la région renvoient à la présence d’Albatros de Laysan dans les prises accessoires des pêches illégales (D. Hyrenbach, comm. pers., 2006).

La compétition avec les flottes commerciales est une autre interaction possible chez l’Albatros à pieds noirs. Comme les calmars forment jusqu’à 30 p. 100 du régime alimentaire de l’espèce, cette dernière entre en compétition avec les pêches pélagiques de calmars. Comme c’est probablement le cas avec l’Albatros à queue courte (USFWS, 2005c), l’effet des pêches commerciales sur la base alimentaire de l’Albatros à pieds noirs peut être ignoré. Les charognes sont d’importantes proies pour les Albatros à pieds noirs, et toute compétition est probablement compensée par l’accès aux déchets des bateaux de pêche (voir par exemple Tasker et al., 2000; Furness, 2003).

L’enchevêtrement d’autres oiseaux de mer dans des engins de pêche « fantômes » (perdus ou jetés) tels que les filets en monofilaments a été documenté (Tasker et al., 2000), et il se peut qu’il soit une cause de mortalité chez l’Albatros à pieds noirs, mais il n’existe aucune donnée sur ce facteur de risque.

On dispose de peu de données démographiques sur des Albatros à pieds noirs morts à partir desquelles on pourrait estimer les effets des prises accessoires au niveau des populations. Cependant, dans le cadre d’un programme de sauvetage des oiseaux en Colombie-Britannique, on a recueilli 13 Albatros à pieds noirs de 2002 à 2003 (7 mâles et 6 femelles). On a découvert que, parmi ces oiseaux, 12 étaient juvéniles ou immatures (ces observations sont fondées sur un examen de la bourse de Fabricius et du plumage) (Environnement Canada, données inédites). La mortalité par pêche peut comprendre d’autres effets démographiques, par exemple la disparition du partenaire. Chez l’Albatros à pieds noirs, les adultes peuvent rater jusqu’à 5 saisons de reproduction avant de former un nouveau couple après la perte de leur partenaire, ce qui diminue le succès de reproduction au cours d’une vie (Lewison et Crowder, 2003; Mills et Ryan, 2005).

Déversements d’hydrocarbures

Les oiseaux de mer en Colombie-Britannique sont vulnérables aux déversements d’hydrocarbures, tant petits et chroniques que gros et catastrophiques (Burger et al., 1997). En général, les oiseaux sont plus touchés par les petits déversements chroniques (dont le rejet délibéré de déchets pétroliers) que par les grands déversements catastrophiques. En effet, le moment, la fréquence et l’emplacement des déversements sont de meilleurs prédicteurs d’impact que l’envergure des déversements (Burger, 1993; Wiese et Robertson, 2004). Les Albatros à pieds noirs sont sensibles aux marées noires, car ils se réunissent souvent sur l’eau lorsqu’ils cherchent de la nourriture, surtout autour des bateaux de pêche (voir la sous-section Comportement). Ainsi, le mazoutage des Albatros à pieds noirs est un phénomène réel, et ce, même s’ils sont pélagiques – par exemple, des oiseaux adultes mazoutés ont été observés dans la colonie de l’île Tern (Chisholm, comm. pers., 2006). Les déversements ou rejets d’hydrocarbures à l’intérieur ou à proximité d’aires d’alimentation clés (p. ex. les zones de remontée d’eau près de la rupture de pente du talus) peuvent poser un risque particulièrement élevé pour les Albatros à pieds noirs et d’autres oiseaux pélagiques.

Les zones faisant potentiellement l’objet d’une exploitation extracôtière pétrolière et gazière dans les eaux côtières canadiennes du Pacifique sont notamment le bassin de la Reine-Charlotte et des secteurs dans le détroit d’Hécate et au large de la côte nord de l’île de Vancouver (COSEPAC, 2004; Reid, comm. pers., 2006). Ces zones font partie de l’habitat marin utilisé par les Albatros à pieds noirs au Canada (figures 4 à 9). Si l’exploitation extracôtière pétrolière et gazière mène à des déversements ou à des rejets d’hydrocarbures, les risques pour les oiseaux de mer tels que l’Albatros à pieds noirs sont importants (COSEPAC, 2004). Certaines quantités de déversements d’hydrocarbures sont permissibles pendant la production extracôtière pétrolière et gazière; ces déversements sont souvent à l’origine des reflets brillants et pâles autour des installations de forage. Les Albatros à pieds noirs ont une curiosité innée et explorent tout ce qui se trouve dans l’océan, qu’il s’agisse d’épaves flottantes ou de bateaux. Il est donc certain qu’ils sont attirés par les tours de forage, comme les autres oiseaux de mer (O’Hara, comm. pers., 2006).

Le trafic actuel des navires commerciaux (pétroliers, cargos, passagers et de pêche) présente des risques continus de marées noires dans les eaux côtières de la Colombie-Britannique. Ces marées peuvent être causées par des collisions, des échouages ou des rejets illégaux d’eau de cale polluée. Dans le cadre d’une étude, le Groupe de travail des États du Pacifique des États-Unis/de la Colombie-Britannique chargé des déversements d’hydrocarbures (2002) a repéré des zones où les risques de collision et d’échouage sont plus élevés à 25 milles marins de la terre ferme le long de toute la côte ouest, sauf (dans les eaux canadiennes) au large du nord-ouest de la Colombie-Britannique, où la zone à risque se trouve à 100 milles marins de la côte. Sur la côte ouest, le trafic de pétroliers reste en zone extracôtière grâce à l’établissement volontaire d’une zone d’exclusion des pétroliers; toutefois, les autres types de navires empruntent des routes maritimes parallèles au rebord du talus continental au large de la côte ouest de l’île de Vancouver et de l’archipel de la Reine-Charlotte (O’Hara, comm. pers., 2006).

Selon les projections, la navigation côtière dans les eaux de la Colombie-Britannique – qui comprend les navires transportant du pétrole et des condensats – devrait augmenter dramatiquement au cours de la prochaine décennie. Par exemple, le projet de construction d’un pipeline à Kitimat (date prévue d’achèvement : 2010) vise le transport de pétrole lourd sur le territoire britanno-colombien à partir des sables bitumineux de l’Alberta jusque sur la côte ouest, à des fins d’exportation vers l’Asie (Chine) et des marchés du sud des États-Unis (Californie) à bord de pétroliers. Le volume prévu nécessiterait un pétrolier de 125 000 TPL (tonnes de port en lourd)tous les 2 jours. Le projet de construction du pipeline comprend également l’importation (à partir de sources extracôtières vers Kitimat) d’un maximum de 25 000 barils de condensats par jour ainsi que le transport ferroviaire par le Canadien National vers l’Alberta. Le promoteur prévoit commencer les importations au plus tard en 2006. Des projets semblables visant l’aménagement ou l’élargissement d’installations portuaires touchent des collectivités côtières telles que Prince Rupert et Stewart (Reid, comm. pers., 2006).

Changements climatiques et cycles climatiques naturels

Les changements climatiques affecteront probablement le plus les albatros et autres oiseaux de mer en intensifiant les phénomènes d’El Niño-oscillation australe (ENOA), ce qui réduira la productivité de l’habitat d’alimentation en mer (Robinson et al., 2005; voir aussi la sous-section Tendances en matière d’habitat). La mortalité massive d’adultes due à des pénuries de nourriture causées par le climat dans les eaux pélagiques a été documentée chez le puffin à bec grêle (Puffinus tenuirostris; Baduini et al., 2001), mais la disponibilité et/ou la qualité réduites des aliments peuvent faire diminuer le succès de reproduction des oiseaux de mer adultes ou la survie des jeunes qui ont pris leur envol (Crick, 2004; Kitaysky et al., 2006). Il est concevable que les Albatros à pieds noirs choisissent d’augmenter les intervalles entre les années de nidification à cause de l’appauvrissement en ressources alimentaires (Gilman et Freifeld, 2003). Les effets des changements climatiques sur les Albatros à pieds noirs n’ont pas encore été documentés, mais on a observé une diminution du nombre d’oiseaux de cette espèce dans le système du courant de Californie, diminution qui a coïncidé avec une légère augmentation de la TSS moyenne (0,7 ºC) liée à l’ODP (Ainley et Divoky, 2001; Crick, 2004; voir la sous-section Tendances en matière d’habitat).

Les élévations du niveau de la mer associées aux changements climatiques peuvent aussi réduire la disponibilité de l’habitat de nidification dans les bas atolls, où niche une forte proportion de la population mondiale d’Albatros à pieds noirs. Les îles à basse altitude du Pacifique tropical font partie des sites les plus vulnérables du monde aux inondations dues au climat (USFWS, 2005a; Baker et al., 2006).

Contaminants

En tant que prédateur de niveau trophique supérieur à longue durée de vie, l’Albatros à pieds noirs est susceptible à la bioaccumulation des polluants environnementaux ingérés par les proies. L’espèce semble se nourrir à un niveau trophique au-dessus de l’Albatros de Laysan (Gould et al., 1997, 1998; mais voir aussi Finkelstein et al., 2006), et l’on trouve donc chez elle des concentrations plus élevées d’organochlorés et de métaux lourds (p. ex. les BPC, les DDE et le mercure; Auman et al., 1997; Guruge et al., 2001; Shinsuke et al., 2003; Finkelstein et al., 2006). Les Albatros à pieds noirs peuvent aussi accumuler des organochlorés tels que les BPC en consommant des objets en plastique, phénomène qui survient fréquemment (voir la sous-section Ingestion de plastique). Dans les échantillons prélevés en 1992 et 1993, Auman et al., (1997) ont constaté que les concentrations de DDE dans les œufs d’Albatros à pieds noirs de Midway représentaient environ la moitié du seuil qui cause l’amincissement de la coquille; les effets de l’amincissement n’ont pas été observés à l’échelle de la population. Les concentrations de BPC, de DDE et de dioxines chez les Albatros à pieds noirs étaient semblables à celles trouvées chez certaines espèces d’oiseaux terrestres et côtières dans des sites contaminés des nations industrialisées, notamment les Grands Lacs. En effet, les teneurs en BPC égalaient le seuil auquel des effets subtils sur la productivité dans les populations peuvent être attendus ou se produire (Auman et al., 1997; Tanabe et al., 2004). Toutefois, les échantillons prélevés à Midway en 2000 ont montré une hausse marquée des concentrations de contaminants dans le plasma sanguin par rapport à celles rapportées par Auman et al. (1997), les teneurs en DDE étant 360 p. 100 plus élevées que celles des échantillons de 1992 et de 1993 (Finkelstein et al., 2006). L’USFWS (2005a) rapporte actuellement une réduction faible mais mesurable de la productivité dans l’atoll de Midway, réduction due à la contamination par des organochlorés et aux prises accessoires.

Les oiseaux de l’atoll de Midway sont également exposés localement au plomb dans les éclats de peinture autour des vieux bâtiments. Les poussins ingèrent du sol contaminé et sont intoxiqués par le plomb, ce qui entraîne un faible succès à l’envol, les oiseaux empoisonnés étant incapables de voler. Ce phénomène n’est toutefois observé que chez l’Albatros de Laysan jusqu’à maintenant (Finkelstein et al., 2003; USFWS, 2005a).

Ingestion de plastique

Les oiseaux de mer qui se nourrissent à la surface de l’eau et loin des côtes, comme l’Albatros à pieds noirs, sont réputés consommer des quantités si importantes de déchets plastiques flottants qu’on a proposé d’utiliser les espèces à narines tubulaires telles que le Fulmar boréal comme bioindicateurs de la pollution des océans par le plastique (Nevins et al., 2005; van Franeker et Meijboom, 2002). La susceptibilité à la consommation de plastique est considérée comme « élevée » chez l’Albatros à pieds noirs (Nevins et al., 2005); le gésier et/ou le proventricule de 100 p. 100 des oiseaux examinés dans 2 études contenaient du plastique (Blight et Burger, 1997; Kinan et Cousins, 2000). Des 13 Albatros à pieds noirs échantillonnés au large de la Colombie-Britannique, 8 avaient du plastique dans l’estomac (Environnement Canada, données inédites). Les oiseaux adultes peuvent régurgiter les morceaux de plastique et donc en donner à leur petit quand ils le nourrissent. Malheureusement, les poussins n’ont pas la musculature nécessaire à la régurgitation. Ils retiennent donc des charges de plastique jusqu’à leur envol. Parmi les articles ingérés par les albatros figurent les briquets, les bouchons de bouteilles, les gants en caoutchouc, les jouets en plastique, des fragments de plastique, des pastilles de plastique industrielles et des bâtons chimioluminescents (Blight et Burger, 1997; Auman et al., 1998; Nevins et al., 2005). Il est difficile de déterminer si l’ingestion de plastique a des effets à l’échelle des populations d’oiseaux de mer, mais les effets à l’échelle des individus observés chez les espèces d’albatros du Pacifique Nord sont notamment une réduction du nombre de jeunes à l’envol, la baisse des indices de gras, la satiété, qui entraîne ensuite une sous-alimentation et la déshydratation, et le blocage des intestins (Sievert et Sileo, 1993; Auman et al., 1998; Nevins et al., 2005). Par ailleurs, le plastique adsorbe dans les océans des organochlorés tels que les BPC, ce qui accroît l’exposition des albatros qui en ingèrent à ces substances et autres composés toxiques (Auman et al., 1998; Tanabe et al., 2004). Les recherches montrent une tendance à la hausse de l’ingestion de plastique par les oiseaux de mer à l’échelle planétaire (Nevins et al., 2005).

Espèces envahissantes

Mondialement, les prédateurs vertébrés introduits menacent sérieusement les oiseaux qui nichent dans des îles. On sait que les rats mangent des oisillons d’Albatros à pieds noirs (voir la sous-section Prédation), mais ils ont été éradiqués dans la plupart des îles où niche l’espèce. Des chats harets (Felis catus) et des rats vivent encore sur des îles que fréquentaient dans le passé l’Albatros à pieds noirs (p. ex. les atolls de Wake et de Johnston et les îles Mariannes); leur présence empêche ou limite peut-être la recolonisation de ces îles. L’éradication des chats est en cours dans l’île Wake (USFWS, 2005a). Le moustique (Culex quinquifasciatus) a été introduit dans l’atoll de Midway pendant la Seconde Guerre mondiale. Cet insecte est un vecteur de la variole aviaire, et seule la colonie d’albatros de l’atoll de Midway subit des poussées de cette maladie (Tickell, 2000; USFWS, 2005a; voir la sous-section Maladies et parasites). Comme les albatros ont peu été exposés au virus transmis par les moustiques, ils sont particulièrement vulnérables à la nouvelle menace posée par le virus du Nil occidental (USFWS, 2005a). Il n’existe cependant aucune donnée appuyant cette hypothèse.

Les plantes exotiques envahissantes peuvent éliminer ou détériorer l’habitat des oiseaux de mer qui nichent au sol. Le filao et la plante Verbesina encelioides forment des forêts ou des peuplements denses dans l’île Midway, limitant ainsi les zones de sable exposées privilégiées par les Albatros à pieds noirs (voir la sous-section Tendances en matière d’habitat). Le Verbesina encelioides a également déplacé de grandes zones de végétation indigène dans l’atoll de Kure et le récif Pearl et Hermes, et elle menace de se propager aux îles hawaïennes du Nord-Ouest. L’USFWS procède actuellement à la gestion de ces espèces végétales (USFWS, 2005a).

Autres menaces

Les autres dangers auxquels font face les Albatros à pieds noirs sont plutôt localisés. Par exemple, les oiseaux nicheurs des îles volcaniques Torishima et San Benedicto peuvent être menacés par des éruptions volcaniques (Whittow, 1993; Pitman et Balance, 2002). Les collisions aériennes continuent d’être une cause de mortalité dans l’atoll de Midway, mais des mesures sévères d’atténuation sont appliquées. Les oiseaux sont escortés ou physiquement enlevés de la piste avant l’atterrissage ou le décollage. Ainsi, la mortalité causée par les avions se chiffre à une dizaine d’oiseaux par année (ce chiffre combine les Albatros de Laysan et les Albatros à pieds noirs; USFWS, 2005c).

On prévoit aménager des parcs éoliens extracôtiers le long de la côte de la Colombie-Britannique. La planification de l’un d’entre eux, le parc éolien Nai Kun, est bien avancée. Ce parc peut donc donner un aperçu général de la portée d’autres projets semblables. Le parc éolien Nai Kun (site disponible en anglais seulement) sera construit dans le détroit d’Hécate, le long de la côte nord-est de l’île Graham. Il devrait comprendre 200 (et peut-être jusqu’à 300 et 500) turbines et occuper une grande superficie en kilomètres carrés d’habitat marin. La technologie éolienne continue d’évoluer rapidement, mais l’on prévoit que les turbines à 3 pales feront plus 100 m de hauteur. Le diamètre de la surface balayée par le rotor mesurera jusqu’à 120 m. Les pales ne devraient pas être à moins de 20 m de la surface de la mer.

Les 2 menaces que peuvent poser les parcs d’éoliennes pour les Albatros à pieds noirs sont la mortalité due aux collisions ou au déplacement de l’habitat. D’après des études sur d’autres oiseaux aquatiques migrateurs (p. ex. sur les plongeons, les canards de mer et les oies) menées dans des parcs d’éoliennes du Danemark, les risques de collision sont très faibles pour tous les oiseaux. Ces derniers détectent les turbines à des distances supérieures à plusieurs centaines de mètres et les contournent ou passent entre elles (voir par exemple Christensen et Hounisen, 2005; Desholm et Kahlert, 2005). Dans une évaluation des risques pour les Procellariiformes, on a conclu que le Fulmar boréal était l’espèce qui risquait le moins d’entrer en collision avec des éoliennes par rapport à toutes les autres espèces étudiées d’oiseaux de mer (Garthe et Hüppop, 2004). Les albatros et les pétrels ont tendance à voler très près de la surface de l’eau (à moins de 30 m du bord des pales) et, généralement, ils ne volent pas la nuit, période de faible visibilité.

Le déplacement de l’habitat pourrait se produire si les albatros évitent l’habitat marin occupé par des parcs éoliens. Toutefois, ces derniers sont généralement aménagés en eaux peu profondes. Puisque les Albatros à pieds noirs fréquentent normalement des eaux profondes ou les eaux à proximité de la rupture de pente du talus continental (voir la section Habitat), on devrait en rencontrer peu dans les parcs éoliens.

Effets cumulatifs

L’UICN désigne l’Albatros à pieds noirs espèce menacée d’extinction (Endangered) à cause du déclin prévu de 60 p. 100 que devraient connaître les 3 prochaines générations (BirdLife International, 2004a,b). La validité du pire scénario (déclin de 60 p. 100 en 3 générations, soit un déclin du nombre de couples nicheurs, qui passerait de 60 000 à 24 000) publié par Lewison et Crowder (2003) est encore incertaine parce que les nouvelles évaluations (voir par exemple Arata et al., en cours d’examen) n’étaient pas encore disponibles au moment de l’ébauche du présent rapport, mais plusieurs faits prouvent qu’il y a lieu de s’inquiéter pour l’Albatros à pieds noirs : le degré élevé de variabilité interannuelle du nombre d’oiseaux nicheurs qui retournent dans la colonie chaque année (même si les moyennes à long terme semblent relativement stables); les multiples menaces documentées qui affectent la survie des adultes et des poussins; le fait que l’espèce occupe le troisième rang parmi les oiseaux de mer les plus couramment rapportés dans les prises accessoires dans le Pacifique Nord (et le premier rang parmi les espèces rapportées dans les prises accessoires des pêches canadiennes); la reconnaissance quasi unanime parmi les scientifiques des États-Unis et du Canada qu’une grande incertitude entoure les estimations de la mortalité par les pêches étrangères à la palangre. À cause des multiples menaces, du degré d’incertitude entourant la mortalité totale et de la grande variabilité du nombre d’adultes qui retournent nicher chaque année, nous recommandons l’adoption d’une approche prudente. Il ne fait aucun doute que la mortalité soutenue des adultes, mortalité causée par les activités humaines, peut causer un grave déclin des populations d’oiseaux de mer longévifs (Moloney et al., 1994; Weimerskirch et al., 1997; Tasker et al., 2000; Tuck et al., 2001; Ainley et Divoky, 2001). Comme l’illustrent les exemples d’Hawaï (Cousins et Cooper, 2000) et de l’Amérique du Sud (Duffy, 1983), la combinaison de conditions environnementales défavorables et d’effets anthropiques néfastes peut entraîner des déclins de populations, et ce, même chez les espèces abondantes. Même une simple diminution démographique (sans déclin nécessairement) accroît la vulnérabilité des espèces et des populations aux changements dans leur environnement et aux perturbations ponctuelles (Dunnet, 1982; Takekawa et al., 1990; Wiese et al., 2004).