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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le loup atlantique (Anarhichas lupus) au Canada (2000)

Facteurs limitatifs et menaces

Il n’existe aucune étude directe des facteurs qui sont à l’origine des déclins observés dans l’abondance des loups. À la suite de l’effondrement de la morue du Nord dans les eaux de Terre-Neuve en 1992, on a formulé un certain nombre d’hypothèses pour expliquer le phénomène, dont notamment les changements de l’environnement. Au niveau de la communauté, il semble en effet difficile d’expliquer l’existence de déclins semblables chez les espèces commerciales et non commerciales de poissons sans invoquer ce genre de causes (Gomes et al., 1995). Sans nier le rôle joué par l’environnement, on semble toutefois s’entendre aujourd’hui pour affirmer que c’est la surpêche qui est la principale cause du déclin observé chez la plupart des espèces de poisson de fond (Sinclair et Murawski, 1997; Villagarcía et al., 1999). Lorsqu’on l’évalue sur une période légèrement plus longue, la pêche pourrait aussi être à l’origine du déclin extraordinaire de la grande raie, Raja laevis, autrefois abondante et largement répandue dans la région (Casey et Myers, 1998).

Figure 7.  Fréquence, en pourcentage, des prises de petite et de grande taille de loup atlantique (Anarhichas lupus) par classe de taux de capture de 5 poissons par trait, dans les eaux de la côte est de Terre-Neuve, de 1978 à 1993. Données des relevés d’automne du MPO à Terre-Neuve.

Figure 7.  Fréquence, en pourcentage, des prises de petite et de grande taille de loup atlantique (Anarhichas lupus) par classe de taux de capture de 5 poissons par trait, dans les eaux de la côte est de Terre-Neuve, de 1978 à 1993. Données des relevés d’automne du MPO à Terre-Neuve.

 

Le loup atlantique a fait partie des débarquements de la pêche commerciale pendant de nombreuses années. Il a déjà fait l’objet d’une pêche dirigée à l’ouest du Groenland, mais n’est plus capturé aujourd’hui que comme prise accessoire. Möller et Rätz (1999) signalent que la mortalité calculée pour les loups dans la région est positivement corrélée aux débarquements commerciaux de morues et de crevettes, ce qui indique que les prises accessoires faites dans le cadre de la pêche des autres espèces peut avoir sur l’espèce une incidence négative. Il n’y a pas de pêche dirigée du loup atlantique dans les eaux canadiennes, mais l’espèce est capturée comme prise accessoire par les chalutiers hauturiers. Certaines poissonneries de Saint-Jean ont commencé dernièrement à offrir des filets de loup.

Figure 8.  Taille corporelle moyenne (∑poids/∑nbre chaque année) du loup atlantique (Anarhichas lupus) dans les eaux canadiennes (Points : Terre-Neuve; X : plateau néo-écossais; carrés : sud du golfe du Saint-Laurent), de 1978 à 2000. Les lignes indiquent les tendances de chaque ensemble de données; les lignes pour le plateau néo-écossais et le sud du golfe sont presque identiques. Information fournie par le MPO en août et septembre 2000.

Figure 8.  Taille corporelle moyenne (∑poids/∑nbre chaque année) du loup atlantique (Anarhichas lupus) dans les eaux canadiennes (Points : Terre-Neuve; X : plateau néo-écossais; carrés : sud du golfe du Saint-Laurent), de 1978 à 2000. Les lignes indiquent les tendances de chaque ensemble de données; les lignes pour le plateau néo-écossais et le sud du golfe sont presque identiques. Information fournie par le MPO en août et septembre 2000.

Dans les données sur les pêches compilées par l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les débarquements de loups dans l’ouest de l’Atlantique Nord sont rapportées pour l’ensemble de la famille (3 espèces) plutôt que par espèce; au Canada, le loup atlantique constitue la majorité de ces débarquements (Kulka et DeBlois, 1997). Dans l’est de l’Atlantique Nord, les débarquements annuels de la pêche du loup (qui cible apparemment davantage le loup tacheté, A. minor; Wheeler, 1969) atteignent quelque 30 000 tonnes depuis la fin des années 1950, avec deux pics de plus de 50 000 tonnes en 1962 et en 1974; dans l’ouest de l’Atlantique Nord, les débarquements ont cependant toujours été moins importants. Dans le nord-ouest de l’Atlantique (figure 9), les débarquements, qui oscillaient autour de 5 000 tonnes dans les années 1950, ont augmenté au cours des années 1960 et 1970, pour atteindre un sommet de 22 000 tonnes en 1979; ils ont par la suite diminué de façon régulière dans les années 1980 et 1990; en 1984, ils n’étaient plus que de 6 000 tonnes et en 1996, ils avaient chuté à 1 700 tonnes.

Les principales nations halieutiques du nord-ouest de l’Atlantique présentes tout au long de l’histoire de la pêche au loup sont le Canada et le Groenland, chacun étant responsable du tiers des débarquements de 1950 à 1996. L’Union soviétique et l’Allemagne de l’Est ont également joué un rôle important dans cette pêche dans les années 1960 et 1970, la seconde étant responsable de près de 70 p. 100 des prises records de 1979. Ces deux pays avaient toutefois pratiquement disparu du paysage au début des années 1980 et, en 1990, le Groenland avait lui aussi considérablement freiné son effort de pêche. Dernièrement, de 1990 à 1996, le Portugal est devenu un joueur important dans cette pêche fort réduite.

En plus de l’incidence négative directe de la pêche sur le loup atlantique, les activités humaines ont aussi des répercussions directes et néfastes sur l’espèce. Les chalutiers de poisson de fond, qui utilisent habituellement des chaluts à panneaux, sont également à l’origine d’une mortalité et de blessures accidentelles chez les poissons qui entrent en contact avec l’engin de pêche mais sans s’y prendre. Ce qui est peut-être encore plus grave, c’est que les panneaux d’acier qui gardent les filets ouverts, de même que les ralingues inférieures lestées et les rouleaux, labourent le fond sur lequel ils sont traînés (Watling et Norse, 1998). Cette pratique pourrait gravement endommager l’habitat en éliminant ou en redistribuant les roches et les cailloux sous lesquels ces poisons s’abritent, se reproduisent et construisent leurs nids. Des études effectuées sur le banc Georges (Collie et al., 1997) et dans le golfe du Maine (Auster et al.,1996), qui forment la limite méridionale de l’aire de répartition du loup atlantique, ont fait ressortir les dommages considérables que peut y causer le chalutage du fond. Jennings et Kaiser (1998) donnent une excellent aperçu de toute cette question des impacts de la pêche sur l’habitat; ils soulignent que ceux-ci peuvent énormément varier selon l’état des lieux, mais pensent que ce sont surtout sur les substrats durs en eaux profondes, soit dans les habitats préférés du loup atlantique, que les répercussions sont les plus lourdes et les plus durables.

 

Figure 9.  Historique de la pêche du loup atlantique (Anarhichas lupus) dans l’Atlantique Nord-Ouest, de 1950 à 1996. Données de la FAO.

Figure 9.  Historique de la pêche du loup atlantique (Anarhichas lupus) dans l’Atlantique Nord-Ouest, de 1950 à 1996. Données de la FAO.

En plus de labourer et de perturber les habitats benthiques, le chalutage sur le fond et le dragage des pétoncles et des bivalves fouisseurs remettent en suspension les sédiments du fond, ce qui peut colmater le sustrat des aires de fraye et causer des lésions aux branchies des poissons. La remise en suspension des sédiments peut aussi modifier la chimie de ceux-ci ou libérer les métaux lourds toxiques déposés au fond. D’autres activités humaines, comme le dragage des chenaux et l’extraction de gravier, peuvent gravement endommager les habitats benthiques en déstabilisant le fond marin, en augmentant l’érosion et en polluant des zones auparavant intactes (Messieh et al., 1991).

Depuis 1992, la situation est anormale dans l’ensemble des eaux canadiennes. En effet, contrairement à la période antérieure, les populations de poissons sont à leur plus bas niveau historique. C’est d’ailleurs pourquoi des interdictions de pêche (moratoires) sont en vigueur dans la plupart des régions pendant des périodes variées. Les prélèvements attribuables à la pêche ont donc considérablement diminué et les populations devraient reprendre du mieux tant que ce sera le cas; mais cette situation ne durera pas toujours. Le principe de précaution est la pierre angulaire de l’approche de la gestion du Conseil pour la conservation des ressources halieutiques, un groupe quasi-indépendant qui conseille le ministre sur la situation des stocks de poissons commerciaux (CCRH, 1996). Ce principe – dans le doute, pencher en faveur des poissons – devrait également s’appliquer à l’attribution d’un statut par le COSEPAC.