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Programme de rétablissement de la baleine noire (Eubalaena glacialis) de l’Atlantique Nord [Proposé]

CONTEXTE

 

1.1. Statut

 

1.1.1. Statut au Canada

 Sommaire de l’évaluation du COSEPACN

Nom commun :
Baleine noire de l’Atlantique Nord
Nom scientifique :
Eubalaena glacialis
Dernier examen ou dernière modification :
Mai 2003
Statut :
Espèce en voie de disparition
Répartition auCanada :
Océan Atlantique
Justification de la désignation :
Cette espèce, qui n’habite que l’Atlantique Nord, a été grandement réduite par la chasse à la baleine. La population totale compte actuellement 3221 baleines (environ 220 à 240 animaux adultes), elle a diminué au cours de la dernière décennie et connaît une mortalité élevée attribuable aux collisions avec des navires et à l’enchevêtrement dans des engins de pêche. Un modèle démographique perfectionné fixe à 208 ans le délai moyen de sa disparition de la planète.
Historique du statut :
La baleine noire a été considérée comme une espèce distincte et a été désignée « en voie de disparition » en 1980. Réexamen de la situation et confirmation du statut en avril 1985 et en avril 1990. Division en deux espèces en mai 2003 afin de permettre une désignation séparée pour la baleine noire de l’Atlantique Nord. La baleine noire de l’Atlantique Nord a été désignée « en voie de disparition » en mai 2003. Dernière évaluation fondée sur une mise à jour d’un rapport de situation.

 

1.1.2. Situation actuelle de l’espèce à l’étranger

 

Situation aux États-Unis (É.-U.)

En eaux américaines, la baleine noire de l’Atlantique Nord (regroupée à l’origine avec la baleine noire du Pacifique Nord sous le nom de baleine noire du Nord) est protégée depuis juin 1970 en vertu de la Endangered Species Conservation Act, précurseur de la Endangered Species Act (ESA). L’espèce a par la suite été inscrite à la liste des espèces en voie de disparition de l’ESA depuis sa promulgation en 1973. La même année, elle a été désignée comme étant en voie de disparition et décimée en vertu de la Marine Mammal Protection Act (MMPA).

L’élaboration et la mise en œuvre de plans de rétablissement sont exigées en vertu de l’ESA. Le Department of Commerce des États‑Unis a publié en 1991 un Plan de rétablissement de la baleine noire boréale (de l’Atlantique Nord et du Pacifique Nord), qui consistait en un survol des connaissances sur l’histoire naturelle de l’espèce et l’impact de l’homme sur ce cétacé, et qui exposait les étapes nécessaires pour réduire le risque d’extinction de l’espèce et augmenter les probabilités d’en voir se rétablir les effectifs (NMFS, 1991). Le NMFS a fait une mise à jour du Plan de 1991 et élaboré un plan de rétablissement distinct pour la population de baleine noire de l’Atlantique Nord en 2005 (NMFS, 2005). Dans le cadre de l’ESA et de la MMPA, le NMFS procède à une estimation annuelle des stocks, laquelle comprend pour chaque stock le niveau de prélèvement biologique potentiel (PBP) permis. Le niveau actuel de PBP pour la population de baleine noire de l’Atlantique Nord est de zéro baleine par an.

En outre, en vertu du droit américain, l’« habitat essentiel » des espèces en voie de disparition doit être désigné et accordé une protection spéciale. En 1994, trois zones ont été officiellement désignées comme « habitat essentiel » de la baleine noire de l’Atlantique Nord en vertu de l’ESA : le Grand chenal Sud et la baie du cap Cod (tous les deux dans le sud du golfe du Maine) et les aires de mise bas, près de la côte du nord de la Floride et de la Géorgie (figure 1).

Situation à l’échelon mondial

La chasse commerciale des baleines noires est interdite depuis 1935. Elles bénéficient de la protection additionnelle de la Commission baleinière internationale (CBI) depuis 1949.

À l’échelle mondiale, la baleine noire est reconnue comme une espèce en voie de disparition. Elle est protégée en vertu de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES). La CITES est un accord international qui vise à assurer que le commerce des produits dérivés d’espèces sauvages d’animaux et de plantes ne menacent pas leur survie. Le Canada compte parmi les pays signataires. Les baleines noires ont été inscrites à l’annexe 1 de la CITES, qui regroupe les espèces menacées d’extinction. Le commerce de ces espèces est autorisé dans des circonstances exceptionnelles seulement.

1.2.  Répartition

 

1.2.1. Aire de répartition mondiale

 

Dans le passé, l’aire de répartition de la baleine noire, d’après les registres de chasse à la baleine, comprenait une grande zone longeant la côte est de l’Amérique du Nord, s’étendant du nord de la Floride jusqu’au Canada atlantique (figure 1), à l’est vers le Groenland méridional, l’Islande et la Norvège, et vers le sud le long des côtes européennes jusqu’au Nord-Ouest de l’Afrique (IWC, 1986; Mead, 1986; Mitchell et al., 1986; Reeves et Mitchell, 1986).

 

Aire de répartition de la baleine noire dans l’ouest de l’Atlantique Nord.

 

Figure 1. Aire de répartition de la baleine noire dans l’ouest de l’Atlantique Nord. Les parcelles d’habitat essentiel en eaux américaines sont celles officiellement désignées en vertu de la Endangered Species Actdes États-Unis. (Carte établie par K. Lagueux, New England Aquarium).

Depuis les années 1920, les observations dans l’est de l’Atlantique Nord ont été sporadiques ‑ aux Canaries, à Madère, en Espagne, au Portugal, au Royaume‑Uni, en Islande et en Norvège (Brown, 1986; Martin et Walker, 1997). Dans l’ouest de l’Atlantique Nord, la baleine noire était autrefois présente depuis la Floride jusqu’au Labrador, y compris le détroit de Belle‑Isle et le golfe du Saint‑Laurent (Aguilar, 1986; Reeves et al., 1999; Reeves, 2001). Avant les années 1930, elle était également vue et chassée l’été dans les eaux pélagiques, notamment près du rebord oriental du Grand Banc et dans une zone située directement à l’est et au sud‑est du cap Farewell, qui constitue la pointe sud du Groenland (Reeves et Mitchell, 1986).

 

1.2.2. Aire de répartition canadienne

 

Deux des cinq zones connues d’habitat à utilisation intensive sont situées dans les eaux du Canada atlantique (figures 1 et 2) et les trois autres, dans les eaux américaines (figure 1). En été et en automne, on peut voir des baleines noires de l’Atlantique Nord allaiter leurs petits, se nourrir et socialiser à l’embouchure de la baie de Fundy entre le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, tandis que dans le bassin Roseway, entre les bancs Browns et Baccaro, dans la partie ouest du plateau néo-écossais, on les voit en train de se nourrir et de socialiser (Stone et al., 1988; Kraus et Brown, 1992; Brown et al., 1995). Depuis 1980, la baie de Fundy est inventoriée annuellement par des chercheurs du New England Aquarium (NEAq, Boston [Massachusetts]). La surveillance du bassin Roseway a été plus sporadique; le NEAq et d’autres groupes de chercheurs y ont effectué des relevés en 1979 et 1980, de 1985 à 1993 et de 1998 à 2006.

De plus, des baleines noires ont été vues à plusieurs autres endroits dans les eaux canadiennes de l’Atlantique (figure 2). Par exemple, des individus ont été vus dans les bassins profonds de la partie est du plateau néo‑écossais (Mitchell et al., 1986; T. Cole, comm. pers.2), dans l’estuaire du Saint‑Laurent près du confluent avec le Saguenay en 1998 (R. Michaud, comm. pers.) et près des îles Mingan sur la Basse‑Côte‑Nord québécoise en 1994, 1995 et 1998 (R. Sears, comm. pers.). Plus de 30 individus différents ont été observés près de l’embouchure de la baie des Chaleurs, au sud de la Gaspésie durant les périodes 1995-1998 et 2000-2006 (N. Cadet, J.F. Blouin, comm. pers.). En 2001, une baleine noire morte a été trouvée près des îles de la Madeleine, dans le golfe du Saint‑Laurent (NEAq, données inédites). La même année, un individu pris dans un filet, suivi à l’aide d’un transmetteur satellitaire, s’est déplacé le long de la partie est du plateau néo‑écossais vers le golfe du Saint‑Laurent, pour se diriger vers les îles de la Madeleine, est revenu vers le plateau néo‑écossais, puis est allé vers le sud jusqu’au golfe du Maine (Provincetown Center for Coastal Studies, données inédites). Des individus photographiés en été dans le golfe du Saint‑Laurent, en Gaspésie et dans le bassin du Labrador (Knowlton et al., 1992) ont été repérés dans le catalogue d’identification des baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord (Hamilton et Martin, 1999).

Aire de répartition canadienne de la baleine noire de l’Atlantique Nord de 1951 à 2005.

Figure 2. Aire de répartition canadienne de la baleine noire de l’Atlantique Nord de 1951 à 2005. Cette carte illustre les observations de baleine noire tirées des dossiers du North Atlantic Right Whale Consortium (1951-2005), de la base de données sur les observations de baleines de la Station biologique de St. Andrews (1992-2005) et de la base de données sur les observations de baleines de la région de Terre-Neuve du MPO (1975-2003). Les points noirs indiquent les observations de baleine noire de l’Atlantique Nord (données pour les eaux américaines exclues) et les lignes tiretées rouges, les limites de la zone économique exclusive du Canada, des États‑Unis et de Saint‑Pierre et Miquelon (France).(Carte établie par la Division de la gestion côtière et des océans du MPO)

Aucune baleine noire de l’Atlantique Nord n’a été vue depuis plus d’un siècle dans les zones traditionnelles de chasse à la baleine du détroit de Belle-Isle, entre le Labrador et Terre-Neuve, région où l’aire de cette espèce semble avoir chevauché celle de la baleine boréale (Aguilar, 1986; Cumbaa, 1986). Des analyses récentes d’ADN extrait de matériel osseux révèlent que, au contraire de ce que l’on croyait, une très forte proportion des baleines capturées par les baleiniers basques à Red Bay, au Labrador, étaient des baleines boréales (Balaena mysticetus) plutôt que des baleines noires de l’Atlantique Nord (Rastogi et al., 2004).

1.3. Protection juridique

 

Les baleines noires sont inscrites à la liste des espèces en voie de disparition de l’annexe 1, partie 2, de la Loi sur les espèces en péril (LEP); par conséquent, il est interdit de tuer un individu de l’espèce, de lui nuire, de le harceler, de le capturer ou de le prendre. Il est égalementinterdit de posséder, de collectionner, d’acheter, de vendre ou d’échanger un individu de l’espèce -- notamment partie ou produit qui en provient (article 32 de la LEP), ainsi que de détruire ou d’endommager sa résidence (article 33 de la LEP). Smedbol (2007) expose les motifs pour lesquels une description de la résidence de la baleine noire de l’Atlantique Nord n’a pas été faite.

Lorsque l’habitat essentiel de l’espèce aura été identifié, des interdictions seront mises en place pour le protéger de la destruction (article 58 de la LEP). L’habitat essentiel est défini à l’article 2 de la Loi comme étant l’« habitat nécessaire à la survie ou au rétablissement d'une espèce sauvage inscrite, qui est désigné comme tel dans un programme de rétablissement ou un plan d'action élaboré à l'égard de l'espèce ». L’habitat essentiel des baleines noires dans les eaux canadiennes est examiné à la section 1.9.

Outre la LEP, d’autres textes législatifs fédéraux protègent les baleines noires et leur habitat au Canada. C’est le cas de la Loi sur les pêches (Règlement sur les mammifères marins et dispositions sur la protection de l’habitat) administrée par le ministre des Pêches et des Océans. Le Règlement sur les mammifères marins confère aux baleines noires une protection juridique contre les perturbations et l’abattage délibéré, tandis que les dispositions relatives à la protection de l’habitat de la Loi sur les pêches interdisent les travaux ou les ouvrages qui pourraient entraîner la détérioration, la destruction ou la perturbation de l’habitat du poisson, y compris de l’habitat des mammifères marins.

1.4. Biologie générale et description

 

1.4.1. Nom et classification

 

Classe :            Mammifères

Ordre :            Cétacés

Famille :            Baleinidés

Espèce :          Eubalaenaglacialis

 

Noms communs de l’espèce

Français :         Baleine noire de l'Atlantique Nord ou baleine franche

Anglais :           North Atlantic Right Whale

 

1.4.2. Statut taxonomique

 

La Commission baleinière internationale (CBI) a recommandé, lors d’un atelier tenu en 1998, de maintenir le genre Eubalaena (les baleines noires).Le comité scientifique de la CBI, après examen des données génétiques et morphologiques, a décidé en 2000, lors de sa réunion annuelle, d’accepter l’analyse et la proposition de nomenclature de Rosenbaum et al. (2000). Il a été convenu de garder le nom générique Eubalaena pour les baleines franches, et de reconnaître trois espèces, E. glacialis dans l’Atlantique Nord, E. australis dans l’hémisphère sud et E. japonica dans le Pacifique Nord(IWC, 2001a).

 

La structure des stocks de baleines noires dans l’Atlantique Nord est mal connue. Lors d’un atelier de la CBI sur la baleine noire, on a divisé provisoirement l’Atlantique Nord en zones est et ouest « à des fins statistiques », et proposé de considérer séparément la zone située au large du cap Farewell (de 60 à 62 °N, de 33 à 35 °O). Pourtant, des photographies d’individus identifiables prises dans l’ouest de l’Atlantique Nord ont été appariées avec des photographies d’individus prises dans le bassin du Labrador au Sud-Sud-Est du Groenland et au large de la Norvège (Knowlton et al., 1992; IWC, 2001b). Compte tenu des connaissances actuelles sur les déplacements et la répartition des baleines noires, il serait raisonnable de continuer à considérer les baleines de l’est et de l’ouest de l’Atlantique Nord comme des « stocks » distincts, tout en reconnaissant que ces animaux sont très mobiles et s’aventurent parfois loin de leurs habitats bien connus de l’ouest de l’Atlantique Nord(Knowlton et al., 1992; Reeves, 2001).

 

1.4.3. Description

 

Les baleines noires sont des cétacés de grande taille et assez ronds, reconnaissables à leur menton carré, à leur peau généralement noire parfois tachetée de blanc au ventre et au menton, ainsi qu’à l’absence de nageoire dorsale (figure 3). Elles atteignent une longueur d’environ 17 m, les femelles adultes mesurant en moyenne 1 m de plus que les mâles adultes (Allen, 1908; Andrews, 1908). Les adultes pèsent entre 60 à 70 tonnes métriques. Une couche de graisse mesurant jusqu’à 20 cm d’épaisseur sert à la fois au stockage de l’énergie et à l’isolation (Angell, 2005). La tête représente environ 25 p. 100 de la longueur totale du corps chez les adultes, et jusqu’à 35 p. 100 chez les jeunes. Le rostre étroit et très arqué, ainsi que la mâchoire inférieure très recourbée, sont caractéristiques de l’espèce.

 

Des plaques de peau épaissie grises ou noires, appelées callosités, sont observables sur le rostre (c’est le bonnet), à l’arrière de l’évent, au-dessus des yeux, aux coins du menton, et à des emplacements variables le long de la lèvre et de la mâchoire inférieures (figure 3). La disposition des callosités étant unique à chaque baleine noire, les chercheurs s’en servent pour identifier les individus.(Crone et Kraus, 1990; Hamilton et Martin, 1999; Kraus et al., 1986a).

Schéma d’un adulte et d’un baleineau de la baleine noire de l’Atlantique Nord et de leurs principaux traits physiques.

Figure3.Schéma d’un adulte et d’un baleineau de la baleine noire de l’Atlantique Nord et de leurs principaux traits physiques.(Schéma gracieusement fourni par D. Weil)

Les callosités semblent jaune clair ou crème à cause des infestations de crustacés de la famille des Cyamidés (poux de baleine). Les fanons sont noirs ou marrons, au nombre de 205 à 270 de chaque côté, longs de 2 à 2,8 m en moyenne, et relativement étroits (jusqu’à 18 cm de largeur) avec de fines franges analogues à des poils vers l’intérieur de la bouche. Il n’y a aucun sillon le long de la gorge. La queue, large, mesure jusqu’à 6 m de pointe à pointe. En mer, lorsqu’il est observé dans l’axe de l’animal, le jet prend nettement l’apparence d’un V et peut atteindre 7 m de hauteur.

 

1.4.4. Biologie générale et écologie

 

Histoire naturelle

 

Des techniques de détermination de l’âge des cétacés à dents et de quelques cétacés à fanons ont été mises au point, mais aucune ne s’est révélée efficace pour les baleines noires de l’Atlantique Nord (Kraus et Rolland, 2007). Un rétrocalcul fondé sur les premières naissances répertoriées indique que les baleines noires de l’Atlantique Nord vivent régulièrement plus de trente ans. La baleine noire de l’Atlantique Nord la plus âgée connue est une femelle adulte qui avait atteint au moins 70 ans d’après son dossier de photographies prises de 1935 à 1995 (Hamilton et al., 1998). L’âge moyen à la maturité sexuelle des femelles est inconnu, contrairement à l’âge moyen de la première parturition, qui se situe actuellement autour de 10 ans (Kraus, 2002). Il est arrivé qu’une femelle donne naissance à son premier petit à l’âge de 5 ans (Knowlton et al., 1994). L’âge à la maturité sexuelle des mâles, estimé d’après la détermination de la paternité de quelques baleineaux, se situe autour de 15 ans (Frasier, 2005). Brown et al. (1994) ont employé la morphologie génitale et la génétique pour déduire que le ratio mâles/femelles dans cette population était d’environ 50/50.

 

La plupart des petits naissent dans les eaux côtières du Nord de la Floride et de la Géorgie (Kraus et al., 1986b). Depuis 1980, le nombre de baleineaux observés chaque année a varié entre un creux de un en 2000 à un pic de 31 en 2001, sans qu’il y ait de tendance manifeste. Entre 1980 et 1992, de 11 à 12 petits sont nés chaque année en moyenne (Knowlton et al., 1994). Puisque certaines mères et leurs nouveau‑nés échappent aux recensements faits en hiver au large de la Géorgie et de la Floride, on doit, pour évaluer avec précision la production annuelle de baleineaux, effectuer des recensements dans les aires d’alimentation situées plus au nord, notamment dans la baie du cap Cod, dans le Grand chenal Sud et dans la baie de Fundy. Au moins deux femelles ont eu des petits de façon continue sur une période de 28 ans, ce qui indique que la vie reproductive des baleines noires de l’Atlantique Nord doit durer au moins aussi longtemps.

 

Les raisons pourquoi les mères et leurs baleineaux privilégient l’habitat relativement peu profond proche des côtes sous les basses latitudes sont inconnues. Il est possible que ce soit le fait d’être à l’abri des prédateurs (comme l’épaulard, Orcinus orca), la chaleur relative de l’eau qui leur permet de conserver leur énergie, l’exposition réduite à la turbulence de surface, la facilité d’orientation et de navigation, et un niveau moindre de perturbation due aux avances de mâles trop entreprenants. L’importance des avantages que procure ce type d’habitat ne semble pas aussi grande pour les femelles qui ne sont pas enceintes, les mâles adultes ou la plupart des juvéniles, car ces classes sont sous‑représentées dans les aires de mise bas. Ces avantages perdent de leur importance après la saison de mise bas, car on ne voit presque jamais de baleines noires de l’Atlantique Nord sur la côte est des États‑Unis au sud du cap Hatteras (env. 35ºoN) de la fin du printemps à la fin de l’automne (Winn et al., 1986).

 

L’accouplement des baleines noires de l’Atlantique Nord n’est pas encore parfaitement compris, mais semble déterminé en grande partie par l’espacement des mises bas (intervalles de 3 à 5 ans). Un tel espacement signifie que le ratio effectif des sexes est d’à peu près une femelle en ovulation pour quatre mâles, ce qui crée une forte concurrence chez les mâles pour les occasions d’accouplement. La parade nuptiale est le comportement le plus énergique observable chez cette espèce. Les groupes de parade nuptiale (groupes actifs en surface) peuvent compter 40 individus ou plus lorsque de nombreux mâles essaient de se rapprocher suffisamment pour s’accoupler avec la femelle convoitée (Kraus et Hatch, 2001). D’après les rares données disponibles, il semble que, pendant un épisode de parade, la femelle puisse recevoir de fréquentes intromissions de plusieurs mâles différents. Les mâles semblent se faire concurrence pour les positions à côté de la femelle, qui sont les meilleures pour profiter de chaque occasion d’accouplement qui se présente lorsqu’elle respire (Kraus et Hatch, 2001). Les facteurs sociaux, comme la nécessité de participer à des activités nuptiales en surface, peuvent également influer sur les déplacements individuels.

 

Le moment et la durée des activités de parade nuptiale, qui sont observées entre août et octobre, laissent perplexe. En effet, les premières mises bas sont observées en décembre au large de la Géorgie et de la Floride, et elles se poursuivent jusqu’au début de mars. La durée d’une gestation chez les baleines noires de l’Atlantique Nord est inconnue. D’après l’estimation faite par Best (1994) en regard de données sur la chasse à la baleine, la durée d’une gestation chez les baleines franches australes est de 12 mois. Comme les dates où ont lieu les parades nuptiales observées ne correspondent donc pas à cette estimation, il se peut que les parades dans la baie de Fundy ne soient que des « préliminaires » et que la conception se produise ailleurs en décembre. Pour répondre à ces questions, il faudra mieux connaître les habitats d’hivernage des baleines noires de l’Atlantique Nord et améliorer les méthodes d’évaluation de la gestation chez les femelles de l’espèce.

 

Migration et déplacements

 

Il existe cinq zone connues d’habitat à utilisation intensive pour les baleines noires de l’Atlantique Nord. Winn et al. (1986) ont proposé un modèle en six phases pour expliquer les déplacements saisonniers nord‑sud des baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord. La plupart des femelles adultes donnent naissance à leurs petits dans les eaux côtières du Sud-Est des États-Unis, entre Brunswick en Géorgie et Cape Canaveral en Floride, pendant les mois d’hiver (Kraus et al., 1986b). Les mâles et les femelles n’ayant pas mis bas sont rarement signalés dans cette zone, et leurs allées et venues l’hiver restent en gros inconnues (Kraus et al., 1988). Ils sont peut-être largement dispersés plus au nord le long de la côte Est des États-Unis jusqu’à la baie du cap Cod (Winn et al., 1986) et la partie centrale du golfe du Maine (Northeast Fisheries Science Center, données inédites). Des baleines noires adultes et des jeunes des deux sexes ont été aperçus dans la baie du cap Cod pendant l’hiver et le printemps, mais le nombre d’animaux observés chaque année représente moins de 30 p. 100 de la population connue (Hamilton et Mayo, 1990).

 

Depuis les aires de mise bas, les femelles accompagnées de leur baleineau entreprennent une migration vers le nord pendant les derniers mois de l’hiver et les premiers mois du printemps, certaines paires se déplaçant le long de la côte. Au printemps, on observe des regroupements de baleines noires se nourrissant et socialisant dans le Grand chenal Sud à l’est du cap Cod et dans les baies de Cape Cod et du Massachusetts (Winn et al., 1986; Hamilton et Mayo, 1990; Kenney et al., 1995). En juin et en juillet, les baleines se dirigent vers les aires d'alimentation situées à l’embouchure de la baie de Fundy et dans l’ouest du plateau néo‑écossais, où une très forte proportion de la population connue est vue en août et en septembre (Winn et al., 1986). À partir d’octobre, on observe une migration constante vers le sud, certains animaux traversant le golfe du Maine et passant au large du cap Cod (Winn et al., 1986). De récentes données ont élargi notre compréhension du schéma des migrations et des déplacements des baleines noires de l’Atlantique Nord. Par exemple, des individus ont été observés dans la baie de Fundy (Laurie Murison, comm. pers.) et dans le sud-est du golfe du Saint-Laurent (Jack Lawson, comm. pers.) jusqu’à la fin de décembre et leurs chants ont été enregistrés dans le bassin Roseway (Mellinger et al., 2007). D’autres ont été vus en été et en automne le long de la côte de la Gaspésie, ce qui indique qu’ils se déplacent entre les parcelles d’habitat connues au Canada atlantique et le golfe du Saint‑Laurent (Canadian Whale Institute et NEAq, données inédites).

1.4.5. Besoins en matière d’habitat3

 

La baleine noire de l’ouest de l’Atlantique Nord se trouve principalement dans les eaux côtières et les eaux des plateaux. Les besoins en habitat de la baleine noire peuvent être déduits à partir de la répartition saisonnière de la population ainsi que des types d’activités observées dans les secteurs fréquentés par l’espèce. Il semble que les exigences en matière d’habitat diffèrent considérablement en fonction de l’âge, du sexe et de l’état génésique des baleines, si l’on en juge par les indices de ségrégation existant entre les diverses classes de baleines (Brown, 1994).

 

Presque toute la population migre vers le nord pour l’été. Mais comme on ne sait rien de ce qui permet aux baleines noires de s’orienter pendant leurs déplacements, il est difficile d’évaluer l’importance des caractéristiques océanographiques et topographiques le long des corridors de migration. Winn et al. (1986) ont découvert que, quand des baleineaux sont observés, même sous de hautes latitudes, ils se tiennent beaucoup plus près du rivage que les baleines qui ont dépassé le stade de baleineau. Les avantages liés à la migration à proximité des côtes seraient vraisemblablement atténués à la fin de l’automne, quand la plupart des baleineaux d’un an sont sur le point d’être sevrés (Hamilton et al., 1995). Les possibilités de s’alimenter en cours de route pourraient aussi avoir une incidence sur le parcours emprunté pour se rendre à la prochaine destination.

 

Il est plus facile, du moins en principe, de définir les exigences de la baleine noire dans les aires d’alimentation. Plusieurs chercheurs ont tenté de définir les valeurs seuils des densités critiques de proies nécessaires à une alimentation efficace des baleines noires(voir la section sur le comportement d’alimentation ci‑dessous). On suppose que la répartition et les déplacements des baleines noires durant une grande partie de l’année sont conditionnés principalement par ladistribution du gros zooplancton qui constitue leur proie.

 

Winn et al. (1986) ont tenté de définir l’habitat recherché par les baleines noires en établissant des corrélations entre la répartition des mentions d’observations (pondérée en fonction de l’effort) et le comportement (alimentation et socialisation), d’une part, et divers facteurs environnementaux (profondeur de l’eau, température de surface de la mer et relief du fond marin), d’autre part. Leurs conclusions générales sont que les baleines préfèrent des profondeurs de 100 à 150 m, généralement mais pas toujours au‑dessus de fortes dénivellations du fond marin. Les températures de surface étaient habituellement comprises entre 8 et 15oC. Gaskin (1987) a formulé l’hypothèse selon laquelle les baleines noires trouvent les conditions d’alimentation qu’elles recherchent dans les zones frontales entre les masses d’eau homogènes et les masses d’eau stratifiées (voir aussi Murison, 1986). Les baleines noires sont rarement observées aux endroits où la température de surface de la mer est supérieure à18oC (Kraus et al., 1993).

 

Dans la baie de Fundy, on trouve les baleines noires surtout dans la partie supérieure du bassin de Grand Manan, dans des eaux de 90 à 240 m de profondeur ayant une température de surface comprise entre 11 oC et 14,5 oC et une thermocline peu importante (Murison et Gaskin, 1989; Gaskin, 1991). Cependant, il semble que les caractéristiques relatives à la profondeur et à la température ne soient, au mieux, que des indicateurs de facteurs ayant une incidence plus directe. L’élément déterminant serait fort probablement la formation et le maintien de concentrations denses de copépodes calanidés, qui sont à leur tour régies par des caractéristiques et des mécanismes physiques, comme les limites de zones frontales, la stabilité verticale et la stratification dans la colonne d’eau, ainsi que le relief du fond(Woodley et Gaskin, 1996). Quand les premières baleines noires arrivent dans la baie de Fundy, au début de l’été, leur répartition a tendance à suivre un modèle dynamique, les individus se tenant souvent en eau peu profonde, à proximité du rivage. On observe une dispersion similaire à l’automne, où l’on voit parfois des baleines en eau très peu profonde(p. ex. alentour de l’île Campobello, barres rocheuses au sud de Grand Manan). Ces tendances correspondent à l’absence de concentrations suffisantes de copépodes dans le bassin de Grand Manan; la densité de ces « bancs » de copépodes augmente à mesure que l’été avance et atteint un sommet à la fin de l’automne, puis elle diminue(Murison, 1986). À l’extérieur de la baie de Fundy, on a observé chez des baleines noires portant un émetteur satellitaire une affinité pour les lisières des bancs et les bassins, les zones de remontée d’eau et les fronts thermiques.

 

1.4.6. Comportement d’alimentation

Les baleines noires se nourrissent de zooplancton, qu’elles filtrent de l’eau avec leurs fanons en nageant la bouche ouverte. Les fanons sont une série de lames cornées issues de la mâchoire supérieure. En raison de la morphologie des fanons et du besoin de nager lentement pour pouvoir pousser efficacement de grands volumes d’eau à travers ceux-ci, les baleines noires ne peuvent s’alimenter que d’une gamme étroite d’espèces zooplanctoniques (Baumgartner et al., 2007). Elles localisent les agrégations de proies à la surface (écrémage) ou en profondeur (jusqu’à 200 m). Dans la baie de Fundy, les baleines noires se nourrissent parfois au fond, comme en témoigne le fait qu’elles font surface avec de la vase sur la tête. Des baleines noires y ont été détectées au sondeur acoustique s’alimentant à des profondeurs de 80 à 175 m lors de plongées durant de 5 à 14 minutes (Baumgartner et Mate, 2003).

 

Les baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord se nourrissent de divers organismes, mais leur alimentation semble fondée plus particulièrement sur le copépode Calanus finmarchicus à ses derniers stades de développement, où il est plus gros et plus riche en huile (C-IV et C-V) et au stade d’adulte (Murison et Gaskin, 1989; Mayo et Marx, 1990; Kenney et Wishner, 1995; Baumgartner et al., 2003a). Cette dépendance est corroborée non seulement par la découverte de parties dures du copépode dans les matières fécales (Kraus et Prescott, 1982; Murison, 1986; Kraus et Stone, 1995) et la forte densité de copépodes à proximité de la route des baleines en train de s’alimenter, ou exactement sur leur passage (Murison et Gaskin, 1989; Mayo et Marx, 1990), mais également par le fait que les regroupements de baleines noires au printemps, à l’été et à l’automne se produisent surtout aux endroits où l’on observe de grandes densités de ces copépodes (Kenney et al., 1986, 1995; Wishner et al., 1988).

Les copépodes se regroupent en fortes concentrations, tant sur le plan vertical que sur le plan horizontal, aux endroits où les marées, les vents ou les courants dominants forment des convergences, ou dans des secteurs où des parcelles d’eau de température, de salinité et de densité différentes se rencontrent pour former des fronts (Wishner et al., 1988; Kenney et Wishner, 1995). Ces vingt dernières années, on a observé des changements importants dans la répartition printanière et estivale des baleines noires, ce qui donne à penser qu’elles réagissent à des changements dans la densité de leurs proies. Par exemple, elles semblent avoir préféré la baie de Fundy au bassin Roseway entre 1993 et 1997 (NEAq, données inédites), et aucune baleine noire n’a été trouvée durant les relevés du Grand chenal Sud en 1992 (Kenney, 2001).

Le zooplancton, au lieu d’être réparti de façon homogène, est regroupé en essaims dans la colonne d’eau. Lorsqu’ils ont échantillonné des couches discrètes ciblées par les baleines noires dans la baie de Fundy, Baumgartner et Mate (2003) et Baumgartner et al. (2003b) ont trouvé des copépodes à des niveaux d’abondance se chiffrant à plusieurs ordres de grandeur au‑dessus des niveaux de fond. La variabilité spatiale de leur présence était associée à une couche de mélange au fond et la profondeur des plongées donnait à penser que les baleines visaient des concentrations denses de copépodes où les conditions aidaient à la formation de couches discrètes, comprimées verticalement. La concentration peut augmenter encore du fait que le zooplancton recherche certains niveaux d’intensité lumineuse ou d’autres conditions physiques particulières pendant ses migrations verticales diurnes. Lesmécanismes sous‑tendant la formation et le maintien des essaims de zooplancton sont mal compris. Ils constituent un champ de recherche active dans le domaine de la recherche sur les baleines noires et le vaste domaine de l’océanographie biologique.

Ainsi, la baleine noire est très dépendante de proies dont l’intervalle de tailles est très limité et qui sont regroupées en bancs dont l’emplacement, dans l’écosystème de l’Atlantique, est très variable et imprévisible. Il semble que les quatre habitats d’alimentation septentrionaux présentent des conditions qui favorisent la création de bancs très concentrés de copépodes. Par contre, des variations annuelles marquées caractérisent la production de copépodes, et donc l’abondance des baleines noires, dans chacun de ces habitats (Brown et al., 2001; Kenney, 2001).La baleine noire s’est adaptée à cette imprévisibilité grâce à une couche de graisse faisant office de réserve calorique (Moore et al., 2001)et à sa capacité de parcourir de longues distances en relativement peu de temps (Mate et al., 1997; Slay et Kraus, 1999; Kraus, 2002; Baumgartner et Mate, 2005).

1.5. Facteurs biologiques limitatifs

 

1.5.1. Stratégie de vie

Les baleines noires sont typiques des espèces qui vivent longtemps, n’atteignent la maturité que relativement tard et produisent des petits moins nombreux mais plus gros. Ces caractéristiques résultent en une durée de génération relativement longue. Les petits sont typiquement de taille relativement grande et se développent lentement, ce qui requiert un niveau assez élevé d’investissement de leurs parents.

Ces espèces sont appelées des espèces à stratégie K parce qu’elles ont tendance à réussir en régime de compétition lorsque la taille de leur population s’approche de la capacité de charge (K). Cependant, une stratégie de vie qui inclut une longue durée de génération et un faible taux de reproduction annuel rend une espèce vulnérable à un accroissement de la mortalité (p. ex. d’origine anthropique). Sur une longue période, une telle espèce est sujette à l’extinction si la mortalité demeure élevée. Le rétablissement d’une population peut donc prendre beaucoup de temps (de l’ordre de décennies) en raison du faible taux de reproduction.

 

1.5.2. Faible diversité génétique

 

Les recherches ont révélé que la population de baleine noire de l’Atlantique Nord est plus diversifiée sur le plan génétique que l’on ne s’y attendait d’une population de si faible taille, mais sa faible diversité génétique diminue son succès de reproduction. Les analyses génétiques de la baleine noire en cours ont révélé que l’espèce connaît l’un des plus faibles niveaux de diversité génétique trouvés chez un grand mammifère à tous les marqueurs analysés jusqu’à maintenant, y compris des minisatellites (Schaeff et al., 1997); des séquences d’ADN mitochondrial (Malik et al., 2000) et des microsatellites (Waldick et al., 2002). Ces résultats ont mené à la formulation de l’hypothèse à l’effet que le faible niveau de variabilité génétique peut être responsable, du moins en partie, de la performance de reproduction réduite observée chez cette espèce. Par conséquent, parce que cette espèce connaît des niveaux de variabilité génétique tellement faibles, la probabilité qu’un couple possèdera un profil génétique semblable est accrue, ce qui pourrait résulter en un taux élevé de perte fœtale et en une performance de reproduction réduite. Bien qu’il soit probablement impossible de mettre en œuvre des mesures de conservation pour atténuer les effets négatifs des caractéristiques génétiques sur la reproduction, cette information donne une estimation du degré auquel le succès de reproduction et le rétablissement de l’espèce est limité par des facteurs intrinsèques.

 

Les analyses des caractéristiques génétiques de la population existante n’ont pas révélé de signe d’étranglement génétique (Waldick et al., 2002). Ces analyses sont sensibles aux évènements récents seulement, et donnent à penser qu’un étranglement génétique ne s’est pas produit depuis environ les années 1800. En outre, les analyses génétiques de spécimens capturés dans les années 1500 donnent à penser que l’impact de la chasse baleinière basque sur la baleine noire de l’ouest de l’Atlantique Nord était nettement moindre que l’on ne le croyait et que la faible taille de la population peut être une caractéristique à long terme de cette espèce (Rastogi et al., 2004; Frasier et al., 2007). À la lumière de ces récentes données, qui suggère que la taille de la population de l’espèce était faible avant le début de la chasse, l’hypothèse de contraintes nutritionnelles devient plus plausible.

Une autre hypothèse veut que la dernière époque glaciaire a décimé cette population et a de plus modifié son milieu de vie au point que l’ouest de l’Atlantique Nord ne pouvait plus soutenir qu’une petite population. Dans ces conditions, on peut s’attendre à ce que des facteurs nutritionnels, ainsi que des facteurs génétiques associés à la faible taille de la population à long terme, aient un effet sur sa trajectoire actuelle. Bien que l’hypothèse des contraintes nutritionnelles (abondance réduite des copépodes dont se nourrit la baleine noire) reste à prouver, il existe des preuves que les caractéristiques génétiques ont un effet sur le succès de reproduction, comme on peut s’y attendre dans ces conditions (Frasier et al., 2007).

1.5.3. Faible taux de reproduction

 

La performance de reproduction réduite de la baleine noire est reconnue comme l’un des facteurs primaires contraignant le rétablissement de l’espèce. Dans une récente analyse des intervalles de mise bas entre 1982 et 2006, Kraus et al. (2007) ont observé une variation significative dans la période entre les mises bas chez des femelles individuelles. Les effets à court terme d’une baisse du taux de reproduction incluent l’accroissement de l’intervalle moyen entre les naissances, qui est passé d’environ 3,5 ans dans les années 1980 à environ 6 ans dans les années 1990 (Kraus et al., 2001), bien que, depuis 2001, cette moyenne semble revenir à environ 3 ans chez quelques femelles (Kraus et al., 2007).

 

La performance de reproduction à long terme de cette espèce est plus faible que prévue, comme le démontre le nombre moins élevé de baleineaux produits par année qu’il ne l’est attendu à la lumière des paramètres démographiques. La taille actuelle de la population est de l’ordre de 300 à 350 individus (NMFS, 2005), le ratio des sexes est d’environ 50:50 (Brown et al., 1994) et quelque 60 p. 100 des femelles sont des adultes (Hamilton et al., 1998), ce qui signifie que, dans une année donnée, la population compte de 90 à 105 femelles adultes. Étant donné qu’une femelle peut donner naissance à tous les trois ans (Knowlton et al., 1994; Kraus et al., 2001), la production annuelle de baleineaux devrait se situer entre 30 et 35 plutôt que la moyenne de 11 dans les années 1980 et 1990 (Kraus et al., 2001) et de 23 de 2001 à 2005 (Kraus et al., 2007). Il semble qu’un pourcentage élevé de femelles adultes n’ont soit jamais mis bas ou n’ont eu qu’un seul baleineau.

 

1.6. Importance économique et culturelle

La baleine noire constitue une ressource importante pour plusieurs collectivités côtières du Canada atlantique (voir la section sur l’observation des baleines ci‑dessous). Cétacé rare de grande taille, elle est en voie d’être mieux connue du grand public. Les enjeux et les mesures de conservation de l’espèce ont fait l’objet d’une certaine couverture médiatique au Canada et aux États‑Unis. Il est presque certain qu’elle a une importante valeur rationnelle pour la société canadienne parce que les membres du public veulent la préserver pour les générations futures (valeur de legs) ou en dériver une valeur du fait de connaître son existence même s’ils ne la verront ou qu’ils ne l’utiliseront jamais (valeur d’existence).

1.6.1. Observation des baleines

 

L’observation des baleines constitue un élément important du secteur de l’écotourisme en expansion le long des côtes du Nouveau‑Brunswick et de la Nouvelle‑Écosse, en particulier dans les îles de l’Ouest et à Grand Manan, au Nouveau‑Brunswick, et dans l’isthme de Digby, l’île Long et l’île Brier, en Nouvelle‑Écosse. La baleine noire est l’une des quatre espèces de grands cétacés fréquemment vues dans la baie de Fundy. Au Nouveau‑Brunswick et en Nouvelle‑Écosse, l’industrie a connu un essor rapide du milieu à la fin des années 1990. En 1998, 140 000 sorties d’observation des baleines, qui ont rapporté $5,12 millions de dollars, ont eu lieu dans les eaux de ces deux provinces (Hoyt, 2000). L’observation des baleines représente aussi une industrie importante pour l’économie au Québec où quelques observations de baleines noires sont mentionnées.  L’influence de l’abondance de la baleine noire sur la viabilité globale des entreprises d’observation des baleines est inconnue à l’heure actuelle car d’autres espèces de cétacés sont également recherchées. Toutefois, le volet éducatif des sorties d’observation des baleines permet de rehausser le niveau de sensibilisation et de sensibilité du public à l’égard des problèmes de la baleine noire.

 

1.6.2. Chasse autochtone

Par le passé et aujourd’hui encore, des baleines noires sont vues à proximité des collectivités des Premières nations Mi’kmaq, Passamaquoddy et Malécite. Dans de nombreuses parties de l’Amérique du Nord, la récolte de mammifères marins est une tradition des collectivités autochtones qui date de plusieurs milliers d’années. Aucune baleine noire n’a été récoltée dans le passé et n’est récoltée à l’heure actuelle à des fins alimentaires, sociales et cérémonielles.

 

1.7. Taille, structure et tendances des populations

 

Le rapport du COSEPAC (2003) chiffre la population de baleine noire de l’ouest de l’Atlantique Nord à 322 individus. Bien qu’aucune mention n’y est faite des méthodes de calcul de la taille de cette population, ce chiffre représente le nombrede baleines noires cataloguées encore vivantes en 2003. Selon Kraus et Rolland (2007), il n’existe aucune estimation fiable de la taille de la population à l’heure actuelle; tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il reste environ 350 animaux. Sur le plan des tendances, la population semble avoir connu un déclin dans les années 1990 (Caswell et al., 1999; Fujiwara et Caswell, 2001; Fujiwara, 2002; Caswell et Fujiwara, 2004), mais seules des données allant jusqu’à 1998 ont été utilisées dans ces analyses.

 

On suppose actuellement que les baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord font partie d’une seule et même population interféconde; cette question doit toutefois être élucidée. Il est reconnu qu’il existe de grandes différences dans les habitudes de différents individus dans leur utilisation de l’habitat (Brown et al., 2001) et que les mères montrent des signes marqués de structuration ou de fidélité par rapport à l’utilisation des pouponnières (Malik et al., 1999). On ne sait toutefois pas si ces patrons mènent aussi à la division de la population en deux sous‑populations ou plus, séparées par un certain niveau d’isolement reproductif. L’établissement de la structure cachée d’une population comme celle‑ci constitue l’une des principales préoccupations en biologie de conservation parce qu’il arrive souvent que les mesures de conservation d’une espèce échouent lorsqu’une structuration existe mais n’a pas été décelée ou n’a pas été prise en compte (Taylor et Dizon, 1999). Le dépistage d’une structure permet d’établir si une espèce peut être gérée comme une seule population interféconde ou si elle représente plus d’un fonds génétique continu, de sorte que chaque sous‑population nécessitera la prise de mesures de gestion différentes. De plus, ces données révèleront de l’information jusque là cachée sur la structure sociale, la biologie de la reproduction et les habitudes d’utilisation de l’habitat de l’espèce. Les outils requis pour résoudre ce problème (profils génétiques à un grand nombre de loci variables) sont maintenant disponibles, et les travaux sont en cours.

 

La population de baleine noire de l’Atlantique Nord s’est probablement déjà trouvée plus réduite encore autrefois qu’elle ne l’est aujourd’hui(Reeves et al. , 1992; Reeves, 2001). Malik et al. (1999) ont trouvé seulement cinq lignées maternelles représentées dans l’ADN mitochondrial (ADNmt) de plus de 200 animaux échantillonnés dans la population de l’ouest de l’Atlantique Nord. Étant donné qu’un individu n’hérite l’ADNmt que de sa mère, cela présume que la population est passée par un « goulot d’étranglement » très étroit dans un passé récent. Néanmoins, il est important de reconnaître que chaque haplotype d’ADNmt peut avoir été représenté par plus d’une femelle. Par conséquent, l’étude de Malik et al. ne suggère pas nécessairement qu’il n’y avait que cinq femelles de baleine noire de l’Atlantique Nord vivantes à un certain moment dans le passé.

 

D’après les analyses des échouages, des enchevêtrements dans des engins de pêche et des données photographiques, Kraus (1990) et Kenney et Kraus (1993) ont estimé que le taux de mortalité variait entre 5 et 18 p. 100 pendant les trois premières années de vie. Moore et al. (2007) ont déterminé que les baleineaux et les juvéniles couraient un risque de mourir significativement plus élevé que les adultes dans une année donnée, bien que leur analyse de tous les cas de mortalité connus ne révèle aucune distribution particulière entre les classes d’âge ou entre les sexes. Le taux de mortalité des adultes est très faible, probablement inférieur à 1 p. 100 par année, quoique des études de modélisation des populations (Fujiwara et Caswell, 2001; Caswell et Fujiwara, 2004) montrent que celui des femelles adultes est beaucoup plus élevé et contribue pour une bonne part à l’absence de rétablissement (Fujiwara et Caswell, 2001; Kraus, 2002).

 

La population de baleine noire de l’Atlantique Nord a été vulnérable à une mortalité anthropique importante (Knowlton et Kraus, 2001)et a connu une chute importante des taux de reproduction durant les années 1990 (Kraus et al., 2001, Caswell et Fujiwara, 2004).Toutefois, entre 1980 et 1992, les estimations annuelles de la taille de la population, rétrocalculées à partir des données concernant la mise bas et la mortalité, ont été en augmentation constante, passant de 255 individus en 1986 à 295 en 1992, ce qui présume un taux de croissance annuel moyen net de 2,5 p. 100 (Knowlton et al., 1994). Fujiwara et Caswell (2001) ont calculé les taux de croissance asymptotiques de la population entre 1980 et 1995; ils ont trouvé que le taux avait effectivement chuté. Ces auteurs jugent que, si le taux de croissance de 1995 est maintenu, la population va disparaître d’ici environ 200 ans. On considère actuellement cette dernière analyse comme étant celle qui représente le mieux la tendance du taux de croissance de cette population pour cette période (Kraus et al., 2005). Par ailleurs, comme la population de l’est de l’Atlantique Nord se chiffre en dizaines tout au plus, elle est certainement trop réduite pour que l’on puisse espérer qu’elle ait un quelconque « effet de sauvetage » sur la population de l’ouest de l’Atlantique Nord.

 

1.8. Menaces

Depuis que la chasse à la baleine a pris fin dans les années 1930, les collisions avec des navires et les enchevêtrements dans des engins de pêche fixes constituent les facteurs les plus évidents ayant un effet négatif sur le taux de croissance de la population de baleine noire de l’Atlantique Nord. Des 75 cas de décès bien documentés de baleines noires entre 1970 et janvier 2007, 8 (environ 11 p. 100) étaient attribuables à l’enchevêtrement dans des engins de pêche, 28 (37 p. 100) à des collisions avec des navires, 21 (28 p. 100) à des « causes inconnues » et 18 (24 p. 100) à la « mortalité néonatale » (Knowlton et Kraus, 2001; NEAq, données inédites). Des 28 cas de collisions documentés avec des navires, 21 (75 p. 100) se sont produits au cours de la période entre 1991 et janvier 2007; ils représentent 50 p. 100 du nombre connu de baleines noires mortes pendant cette période. Le nombre total réel de morts résultant d’activités humaines est inconnu, mais il est certain qu’il est plus élevé que le nombre observé parce que toutes les carcasses de baleine noire ne sont pas trouvées. Par exemple, la carcasse d’une baleine noire morte à la suite de l’enchevêtrement dans un engin de pêche est plus susceptible de s’enfoncer en mer à cause du mauvais état de santé de la victime et de l’amenuisement résultant de sa couche de lard. Par conséquent, il a été suggéré que jusqu’à deux tiers des cas de décès de baleines noires d’origine anthropique ne sont pas détectés (Moore et al., 2007).

La seule mortalité « naturelle »observée à l’heure actuelle est la mortalité néonatale, quoiqu’il faille supposer que des décès naturels attribuables à la vieillesse se produisent également. La catégorie des décès attribuables à des causes « inconnues »inclut les animaux dont la carcasse n’a pas été récupérée, dont la carcasse était dans un état de décomposition trop avancé pour pouvoir identifier la cause de la mort ou dont la carcasse n’a pas révélé une cause évidente de la mort malgré une nécropsie détaillée.

 

La mortalité résultant des collisions avec des navires et des enchevêtrements dans des engins de pêche aurait des conséquences particulièrement importantes si elle touchait principalement les femelles. Étant donné que les femelles accompagnées de baleineaux sont généralement observées dans les eaux du littoral, il est plausible de présumer que les femelles adultes sont plus vulnérables aux menaces que représentent les collisions avec les navires et les enchevêtrements dans des engins de pêche. Néanmoins, les morts connues pour les cinq dernières années n’indiquent pas une mortalité plus importante pour les femelles (NEAq, données inédites).

 

1.8.1. Menace passée – chasse à la baleine

 

Les baleines noires ou baleines franches ont joué un rôle de premier plan dans le développement de l’industrie baleinière dans l’Est de l’Amérique du Nord. Les baleiniers désignaient cette baleine du nom anglais de « right whale » parce qu’elle était la bonne baleine à abattre du point de vue économique, bien que l’origine exacte de ce nom soit inconnue. Cette baleine était facile d’approche, flottait après avoir été abattue et fournissaient de grandes quantités de produits, comme l’huile et les fanons. La population par conséquent été décimée et elle était commercialement épuisée dès le XIXe siècle. La loi la protège contre la chasse baleinière commerciale depuis les années 1930.

Les Basques ont commencé à chasser les baleines dans les eaux canadiennes de l’Atlantique au XIVe siècle. On croit qu’ils recherchaient des espèces comme la baleine noire. Aux États-Unis, la chasse baleinière était le moyeu de l’industrie baleinière mondiale durant le XVIIIe et le XIXe siècles. Dans l’ouest de l’Atlantique Nord, la baleine noire a été chassée dans les eaux côtières depuis la Floride jusqu’au Labrador, y compris dans le détroit de Belle‑Isle et le golfe du Saint‑Laurent (Aguilar, 1986; Reeves et al., 1999; Reeves, 2001). Elle a également été vue et chassée l’été dans les eaux pélagiques, notamment près du rebord oriental du Grand Banc et dans une zone située directement à l’est et au sud‑est du cap Farewell, qui constitue la pointe sud du Groenland (Reeves et Mitchell, 1986). Il y a peu de preuves que des activités de chasse à la baleine noire aient pris place dans le passé dans les zones actuelles d’utilisation intensive, soit la baie de Fundy (Reeves et Barto, 1985), le plateau néo‑écossais (Mitchell et al.,1986) et le Grand chenal Sud (Reeves et Mitchell, 1986; Reeves et al.,1999).

 

Fait intéressant, aucune baleine noire n’a été vue depuis plus d’un siècle dans les zones traditionnelles de chasse basque à la baleine du détroit de Belle-Isle, entre le Labrador et Terre-Neuve, région où l’aire de cette espèce semble avoir chevauché celle de la baleine boréale (Aguilar, 1986; Cumbaa, 1986). On a généralement supposé que les Balénidés chassés l’été dans cette région étaient des baleines noires, alors que l’espèce chassée entre la fin de l’automne et le printemps était la baleine boréale (Tuck et Grenier, 1981; Cumbaa, 1986; Reeves et Mitchell, 1986). Des analyses récentes d’ADN extrait de matériel osseux révèlent qu’une très forte proportion des baleines capturées par les baleiniers basques à Red Bay, au Labrador, étaient des baleines boréales plutôt que des baleines noires (Rastogi et al., 2004; Frasier et al., 2007). Ces résultats contredisent les vues antérieures à l’effet que les baleiniers basques capturaient des baleines noires et des baleines boréales en proportion égale dans cette région, ce qui en retour donne à penser que les effectifs de la population de baleines noires sont relativement faibles depuis bien avant le début de la chasse commerciale (Frasier et al., 2007).

 

1.8.2. Collisions avec des navires

 

L’importance des collisions avec des navires comme cause principale de mortalité chez la baleine noire est reconnue depuis les années 1970 (Reeves et al., 1978; Kraus, 1990; Kraus et al., 2005; Moore et al., 2007). Depuis 1970, 75 carcasses ont été signalées, dont au moins 28 étaient des individus morts à la suite d’une collision avec un navire (Knowlton et Brown, 2007). De ces 28 individus, 21(75 p. 100) ont été tués entre 1991 et janvier 2007; ils représentent 50 p. 100 du nombre total de baleines noires mortes durant cette période. En plus de lamortalité directe, on note qu’environ 7 p. 100 des individus de la population auraient sur le dos ou le pédoncule caudal des « blessures graves » provoquées par les hélices des navires. Par conséquent, le nombre total réel de morts résultant de collisions avec des navires est inconnu;, il est toutefois presque certain qu’il est plus élevé que le nombre observé parce que tous les individus blessés ne sont pas trouvés et que certaines carcasses sont en trop mauvaise condition pour que l’on puisse déterminer la cause de la mort (Moore et al., 2007). De plus, la morbidité et la baisse de productivité et de longévité chez les animaux ayant une blessure « non mortelle » ou « peut‑être mortelle » (p. ex. coupures faites par une hélice, entailles profondes, nageoire caudale sectionnée) doivent être prises en compte lorsque l’on évalue l’incidence totale des collisions avec des navires. Sept des 28 (25 p. 100) morts attribuables à des collisions avec des navires se sont produites en eaux canadiennes entre 1987 et 2006.

 

On connaît mal les mécanismes modulant la capacité des baleines de détecter un navire et de prendre des mesures pour éviter de se faire frapper. Tout porte à croire que le seuil d’audition des baleines noires englobe les fréquences produites par les navires (Knowlton et Brown, 2007). Il n’est toutefois peut‑être pas très surprenant que les baleines noires ne réussissent pas toujours à éviter les navires qui s’approchent d’elles étant donné que les sons émis par la plupart de ceux‑ci se propagent vers la poupe et les flancs; la partie devant l’étrave peut être l’emplacement le plus calme. L’effet de masque du bruit imputable aux conditions météorologiques (vent, vagues et précipitations) est inconnu. Il est également soutenu que la baleine noire, de par sa longue durée de vie, n’a pas eu l’opportunité de développer une réaction à la présence de navires, étant donné que le trafic maritime est un élément assez nouveau de son habitat et que la vitesse des navires a augmenté dans les dernières décennies.

 

La plupart des secteurs fortement fréquentés par les baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord sont situés à l’intérieur ou aux abords des grands couloirs de navigation menant à des ports de l’Est des États‑Unis et du Canada (Knowlton et Kraus, 2001). Des mesures d’intendance qui permettent de réduire la menace de collisions avec des navires en eaux canadiennes ont toutefois être établies. Par exemple, des chercheurs ont utilisé les indications fournies par des études intensives et certaines activités de pistage radioélectrique pour montrer que les baleines noires sont observées le plus fréquemment et en plus grand nombre dans la partie la plus profonde de la baie de Fundy, ce qui les place à l’intérieur ou aux abords du secteur visé par le dispositif de séparation du trafic dans la baie de Fundy (Knowlton et Brown, 2007; Mate et al., 1997). Comme les baleines sont très mobiles, leurs pérégrinations les amènent souvent à croiser d’autres couloirs de navigation, y compris le bassin Roseway, situé dans le secteur ouest du plateau néo‑écossais, et ceux qui se trouvent à l’est d’Halifax (Mate et al., 1997). Le dispositif de séparation du trafic dans la baie de Fundy a été amendé en vue de réduire la probabilité relative d’une collision d’une baleine noire avec un navire par 80 p. 100 (Knowlton et Brown, 2007).

 

Des études du rapport entre, d’une part, la taille et la vitesse des navires et, d’autre part les blessures et le taux de mortalité des baleines noires attribuables aux collisions avec ceux‑ci ont récemment été menées. Il a déjà été établi que la collision d’une baleine noire avec un navire de petite ou de grande taille peut entraîner sa mort ou lui causer des blessures parfois mortelles, comme le révèle l’état morbide observé d’une baleine heurtée par une embarcation de plaisance de 12,8 m (Knowlton et Brown, 2007). À mesure que le nombre de cas documentés de collisions avec des navires à une vitesse connue augmente, les analyses donnent à penser que les collisions à moins de 13 nœuds (26 km/h) offrent une plus grande probabilité aux victimes d’éviter des blessures graves ou la mort (Knowlton et Brown, 2007). Vanderlaan et Taggart (2007) ont analysé les données sur les collisions de baleines noires avec des navires et ont conclu qu’une collision à une vitesse de plus de 15 nœuds (28 km/h) résultait en la mort presque certaine de la victime. Inversement, ils ont établi que le taux de mortalité était inférieur à 50 p. 100 lorsque la collision se produisait à moins de 11,8 nœuds (22 km/h).

 

1.8.3. Enchevêtrement dans des engins de pêche

 

L’enchevêtrement et l’emprisonnement de baleines noires (et d’autres cétacés) dans des engins de pêche fixes sont reconnus comme un danger depuis très longtemps. Par exemple, dès 1909, une jeune baleine noire s’est prise dans un parc de pêche dans le port de Provincetown (Massachusetts), de sorte que les pêcheurs locaux ont pu la tuer à l’aide d’un harpon à tête explosive (Allen, 1916). Dans les années 1970, les mentions de baleines emprisonnées par des filets et des lignes à homard, et capturées dans des parcs de pêche au hareng, ont été considérées comme des cas exceptionnels par Reeves et al. (1978), mais les évaluations plus rigoureuses faites ultérieurement par Kraus (1990), Kenney et Kraus (1993) et Knowlton et Kraus (2001) ont montré que les interactions avec des engins de pêche, considérées comme une importante source de blessures graves et de mortalité, sont un facteur déterminant qui contribue à ralentir le rétablissement de la population de baleines noires (Kraus et al., 2005).

La plus récente analyse des marques a révélé que plus de 75 p. 100 des baleines noires portent des cicatrices montrant qu’elles se sont trouvées prises dans un engin de pêche à un moment ou à un autre de leur vie et que le taux d’accumulation des cicatrices a augmenté dans les années 1990 (Knowlton et al., 2005). Aucun biais lié au sexe n’était évident, mais il existait un biais lié à l’âge : un nombre disproportionné de juvéniles s’y sont enchevêtrés (Knowlton et al., 2005). Il est difficile d’attribuer les enchevêtrements à un lieu géographique ou à un type d’engin particulier parce que les baleines sont très mobiles et que l’engin impliqué est souvent non marqué. Il a toutefois été établi que les cordages verticaux et horizontaux des engins de pêche fixes (filets maillants et casiers) utilisés au Canada et aux États‑Unis (Johnson et al., 2005) sont les plus souvent en cause dans les enchevêtrements de baleines noires. Aucun cas d’enchevêtrement d’une baleine noire dans un ouvrage aquacole côtier n’a été documenté. Le risque d’enchevêtrement dans des ouvrages aquacoles en haute mer, muni d’orins allant de la surface au fond, est inconnu.

Depuis 1988, au moins deux cas de mortalité de baleines noires sont attribuables à l’enchevêtrement dans des engins de pêche en eaux canadiennes (Knowlton et Kraus, 2001; NEAq, données inédites). Le nombre total réel de morts résultant de l’enchevêtrement à l’échelon de l’aire de répartition de l’espèce est inconnu. Le nombre observé en eaux canadiennes et en eaux américaines est presque certainement plus élevé, comme l’indique l’analyse des données d’enchevêtrement pour la période 1980‑1999 : huit cas de ce type ont été documentés. La dernière fois que les baleines impliquées ont été vues, elles étaient encore vivantes mais elles traînaient des engins de pêche; ces cas se sont probablement soldés par la mort de l’animal (Knowlton et Kraus, 2001).

Des chercheurs ont utilisé les données sur les observations de baleines noires dans les eaux canadiennes de l’Atlantique et les données des journaux de bord des pêcheurs aux engins fixes pour établir les points de chevauchement saisonnier des baleines et des activités de pêche (Taggart et. al., 2005). Par le passé, on considérait que la plus grande partie des activités de pêche pratiquées dans ces eaux avait lieu à un moment de l’année lorsque des baleines noires n’y étaient pas présentes (WWF/MPO, 2000). Cependant, à la lumière des données d’observation recueillies plus détaillées, de l’examen des engins de pêche retirés de baleines noires qui s’y étaient enchevêtrées et de la pratique de nouvelles pêches aux engins fixes en été et en automne, il est évident que le risque d’enchevêtrement de baleines noires dans des engins de pêche en eaux canadiennes est plus élevé qu’on ne le croyait auparavant.

Les efforts consacrés à la libération des baleines au Canada et aux États‑Unis ont permis de dégager quelques individus emprisonnés dans des parcs de pêche au hareng (NEAq, PCCS, données inédites). Mais il est notoirement difficile de libérer les baleines prisonnières des engins de pêche en haute mer; ces efforts sont souvent infructueux et ne garantissent pas que l’animal impliqué survivra. Ces efforts devraient cependant se poursuivre jusqu’à ce que des changements dans les pratiques de pêche permettant d’éviter les cas graves d’enchevêtrement soient mis en œuvre.

1.8.4. Perturbations et réduction et dégradationde l’habitat

 

On a vaguement mentionné la possibilité que la dégradation de l’habitat contribue à ralentir le rétablissement de la population de baleines noires de l’Atlantique Nord (Reeves et al., 1978; Kraus, 1985; Gaskin, 1987; Kraus et al., 2005; Kraus et Rolland, 2007). Le concept de la dégradation de l’habitat englobe une foule de phénomènes à court et à long terme : exposition aux contaminants d’origine marine et terrestre, exposition à des niveaux de bruit excessifs et changements dans les proies dus à l’activité de l’homme.

 

Dans le cadre des programmes de rétablissement de la baleine noire, deux points doivent être faits dans la discussion de la dégradation de l’habitat. Premièrement, on ne peut pas supposer que les baleines noires se déplacent tout simplement lorsqu’un certain seuil de perturbation est atteint dans une partie de son aire de répartition.Un tel déplacement aurait probablement pour conséquence une réduction du succès de reproduction et/ou une mortalité accrue.Deuxièmement, les effets de divers types de dégradation sont probablement cumulatifs et/ou synergiques. Bien que l’on reconnaisse l’importance potentielle des effets cumulatifs et synergiques(Bunch et Reeves, 1992; Pearce et Wallace, 1995; Mangel et al., 1996), il est extrêmement difficile voire impossible de documenter et de décrire ces effets à partir de données empiriques.

 

Contaminants

 

Comme ce sont des animaux spécialisés qui se nourrissent uniquement d’organismes zooplanctoniques relativement petits qui se situent à la base du réseau trophique, les baleines noires ont moins tendance à accumuler de grandes concentrations de contaminants organiques que la plupart des autres mysticètes (baleines à fanons) (Woodley et al., 1991). En outre, les mysticètes présentent en général des concentrations tissulaires de contaminants plus faibles que les odontocètes (baleines à dents) (O’Shea et Brownell, 1994). Si les contaminants ont une incidence sur la survie ou sur le succès de la reproduction d’une population de baleines à fanons, ces effets restent à détecter et à décrire. Il importe de souligner que cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’effets. Il est extrêmement difficile d’établir un lien de cause à effet de ce type chez un gros mammifère sauvage rare, pour lequel il est impossible d’appliquer les approches expérimentales ou épidémiologiques classiques.Même si l’exposition aux contaminants n’avait pas d’effets néfastes directs sur la baleine noire, on ne peut pas éliminer les risques d’effets indirects dus à l’alimentation.

 

Bien que le nombre de poussées d’algues nuisibles dans l’ouest de l’Atlantique Nord ait augmenté dans les dernières années et que des cas de décès de rorquals à bosse (Megaptera novaeangliae) dans la baie du cap Cod aient été attribués à la présence de biotoxines dans les poissons dont ils se nourrissent, aucun cas de tort causé à des baleines noires par des poussés d’algues nuisibles n’a été signalé (Rolland et al., 2007). En théorie, la saxitoxine – une phycotoxine paralysante – pose un risque pour les baleines noires. Il est probable que le mode d’alimentation de ce cétacé, qui filtre le plancton avec ses fanons, empêche l’ingestion des algues qui en contiennent (Rolland et al., 2007).

 

Le risque que posent les dérégulateurs endocriniens aux baleines noires n’a pas été établi. En raison de la présence de ces baleines dans des zones côtières, il est possible qu’elles soient exposées à des produits chimiques de ce type provenant du ruissellement, de débordements d’égouts ou d’autres sources. Il a été prouvé que l’exposition d’animaux domestiques, d’animaux sauvages, d’animaux de laboratoire et de l’homme à des dérégulateurs endocriniens durant les premiers stades de développement perturbe les fonctions de leur système de reproduction et de leur système immunitaire (Colborn et al.,1993). Parmi les produits chimiques préoccupants qui pourraient nuire à la baleine noire s’inscrivent l’éther diphénylique polybromé (ignifuge), les esters phtaliques (plastifiants), les alkylphénols éthoxylés (surfactifs) et les composés organostanniques (agents antisalissures : Reeves et al., 2001).

 

Des composés organochlorés, en particulier des toxaphènes, du DDT et des BPC, ont été trouvés dans le gras des baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord, sans toutefois être des concentrations considérées préoccupantes(A. Westgate, comm. pers.). Les tendances des concentrations de composés organochlorés suivent le modèle typique chez les cétacés, soit de faibles concentrations chez les baleineaux, des teneurs légèrement plus élevées chez les juvéniles, les teneurs les plus élevées chez les mâles adultes et des concentrations faibles à moyennes chez les femelles adultes (Woodley et al., 1991; A. Westgate, comm. pers.). Les femelles transmettent une partie de leur charge de composés organochlorés à leurs petits pendant la gestation et la lactation. Par contre, les mâles continuent d’accumuler ces composés tout au long de leur vie.

 

Il existe au Canada atlantique plusieurs sources existantes et potentielles de contaminants ponctuelles et non ponctuelles, notamment les rejets d’eaux usées à partir des navires, les activités d’aquaculture, l’écoulement terrestre, les activités pétrolières et gazières et le dragage (qui provoque une remobilisation des contaminants présents dans les sédiments) pour n’en nommer que quelques-uns. Gaskin (1987) a attiré l’attention sur le fait que la circulation des courants dans la baie de Fundy et dans le golfe du Maine, où s’alimentent les baleines noires, se fait en milieu semi‑fermé pendant au moins une partie de l’année. Cela signifie que des gradients de contaminants peuvent s’établir à partir du rivage jusqu’au large. De récents examens des données sur les contaminants dans la baie de Fundy indiquent clairement qu’il y a lieu de s’inquiéter(Percy et al., 1997). Un large éventail de contaminants, y compris ceux mentionnés ci‑dessus, sont présents dans l’environnement et la chaîne alimentaire.

 

Perturbations acoustiques

 

Chez les baleines noires, comme cela est le cas de toutes les baleines à fanons, l’ouïe est essentielle pour communiquer, naviguer et localiser des proies. Bien que la production de sons et le comportement du rorqual à bosse et de la baleine noire du Sud aient fait l’objet de recherches poussées, les chercheurs n’ont que récemment étudié ces aspects de l’écologie de la baleine noire de l’Atlantique Nord (Parks et Clark, 2007). Bien que le niveau de bruitambiant dans l’habitat de la baleine noire puisse parfois être élevé, par exemple en raison d’une tempête ou de l’action des vagues, la hausse du niveau des bruits anthropiques préoccupe. La durée et l’intensité de ces bruits sont les deux composantes en cause. Certains bruits sont très intenses mais de courte durée (p. ex. certains types de sonar et d’activités de prospection sismique), alors que d’autres sont intenses mais de longue durée (p. ex. navigation commerciale) (Parks et Clark, 2007).

 

Les effets d’un niveau de bruit accru sur les mammifères marins varient, mais elles peuvent comprendre l’adaptation, le changement de comportement (y compris le déplacement), la perte temporaire ou permanente de l’ouïe, le masquage acoustique et même la mort (Richardson et al., 1995). Un niveau accru de bruit peut masquer d’importantes communications d’importance sociale (p. ex. cris sexuels, interactions mère‑baleineau), en limitant ainsi la portée (Parks et al., 2006), ce qui en retour peut réduire les opportunités d’accouplement (p. ex. chez le béluga, Delphinapterus leucas, Erbe et Farmer, 1998).

Une panoplie de sources anthropiques de bruit sont utilisées en mer dans le Canada atlantique. Les sons produits (dont la fréquence se situe entre 12 Hz et 22 kHz) se situent dans la gamme de fréquences que la baleine noire peut déceler (la fréquence fondamentale des sons émis par la baleine noire se situe entre 50 Hz et 2 kHz; Parks, 2003). Dans les parcelles d’habitat d’utilisation intensive de la baleine noire au Canada, les sources de bruit les plus préoccupantes jusqu’à date sont imputables aux navires de transport commercial et aux bateaux d’observation des baleines, aux activités de prospection pétrolière et gazière, aux manœuvres navales (détonations), à l’utilisation de dispositifs de harcèlement acoustique dans les installations d’aquaculture, à la construction en mer et aux détonations à terre. Plusieurs types de sonar sont utilisés dans les parcelles d’habitat de la baleine noire, dont des sonars militaires actifs et passifs, des sonars de pêche et des sonars de cartographie du fond marin.

Il a été suggéré que le vrombissement constant des navires dans l’Atlantique Nord aurait habitué les baleines noires aux bruits causés par les navires, les rendant moins aptes à éviter ceux qui arrivent vers elles. Il a également été soutenu que les baleines noires n’ont aucune raison d’éviter les navires, étant donné qu’elles n’ont aucun prédateur naturel et que la présence de ces navires dans leur habitat est récente à l’échelle de leur durée de génération. Nowacek et al. (2004) ont muni plusieurs baleines noires d’un enregistreur acoustique à capteurs multiples pour mesurer leur réaction aux navires de passage et connaître leur réaction à l’exposition contrôlée à des sons, y compris des enregistrements des bruits des navires, des chants de baleine et d’un signal d’alerte. Nowacek et al. (2004) ont découvert qu’elles réagissaient vivement au signal d’alerte et légèrement aux chants de baleine, mais ne montraient aucune réaction aux bruits des navires en cours d’approche.

Aucune étude directe des effets, sur la baleine noire, du bruit provenant de sources autres que les navires n’a été entreprise en eaux canadiennes. Les canons à air utilisés pour la prospection sismique des gisements de pétrole produisent un niveau de bruit intense qui soulève des préoccupations à l’égard de la conservation de ce cétacé. Dans le cadre d’une étude préliminaire, on a observé des baleines à fanons qui ont modifié leur comportement en réaction à des sons provenant de canons de prospection sismique (MPO, 2004). Le bruit provenant des plateformes de production pétrolière et des installations de forage d’exploration au large peut également être préoccupant (Richardson et al., 1995), car il a généralement tendance à être de faible fréquence (< 500 Hz). Des études ont révélé que les Odoncètes évitent les dispositifs de harcèlement acoustique (p. ex. Morton et Symonds, 2002), mais aucune donnée sur les réactions des baleines à fanons n’a été recueillie. Des études ont révélé que le dynamitage aux fins de construction en mer peut endommager des composantes de l’ouïe chez les baleines à fanons (Ketten et al., 1993).

Perturbations imputables à la présence d’embarcations

À part les perturbations acoustiques, la présence d’embarcations – que ce soit des gros navires commerciaux, des bateaux d’observation des baleines, de petites embarcations de plaisance, des bateaux de pêche ou des navires scientifiques – dans l’habitat de la baleine noire soulève de nombreuses préoccupations. En plus de la pollution par le bruit et le risque de collisions avec des navires, décrites ci‑dessus, la présence d’embarcations dans les parcelles d’habitat importantes peut modifier le comportement des baleines noires (p. ex. perturber les interactions sociales tel l’allaitement) ou pourrait les éloigner des zones riches en nourriture (p. ex. comme dans le cas de la baleine grise, Eschrictius robustus, Bryant et al., 1984).

 

 

 

Changements dans les ressources alimentaires

La question concernant la possibilité d’une sous‑alimentation des baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord est étroitement liée à la qualité de leur habitat et à leur habileté à utiliser un habitat favorable sans être gravement perturbées par les activités humaines. Cette question a été examinée au départ par Kenney et al. (1986), qui ont suggéré que des ressources alimentaires inadéquates pourraient conduire soit à une réduction du taux de croissance individuel, allongeant le temps nécessaire pour atteindre la maturité sexuelle, ou à une insuffisance des réserves de graisse dont les femelles ont besoin pour la gestation ou la lactation, ce qui entraîne une hausse de la mortalité chez les baleineaux. À l’heure actuelle, on ne sait pas si l’un ou l’autre de ces changements se produit dans la population de baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord.

 

L’épaisseur du lard peut être un indice utile pour évaluer l’état de santé des baleines noires. Les chercheurs qui observent les baleines noires dans l’ouest de l’Atlantique Nord constatent de façon régulière une différence qualitative dans l’apparence de ces baleines comparativement à celle des baleines franches australes, ces dernières semblant avoir le corps plus large et plus robuste (avec un « collier de gras » dans la région dorsale du cou).Une comparaison de l’épaisseur de la couche de lard des baleines noires de l’ouest de l’Atlantique Nord dans différentes catégories de succès de reproduction (Angell, 2005) a démontré que l’épaisseur du lard et la forme du dos reflètent le bilan énergétique d’un individu et que les fluctuations marquées dans le succès de reproduction sont probablement liées à la qualité de l’alimentation.

 

Le changement climatique à l’échelle planétaire pourrait avoir une incidence à la fois sur la répartition locale des baleines noires au printemps et en été dans le golfe du Maine (Kenney, 1998b) et sur le taux de mise bas dans la population de l’ouest de l’Atlantique Nord (Kenney, 1998a).

 

1.9. Habitat essentiel

En vertu de l’article 2 de la LEP, l’habitat essentiel s’entend de l’« habitat nécessaire à la survie ou au rétablissement d’une espèce sauvage inscrite, qui est désigné comme tel dans un programme de rétablissement ou un plan d’action élaboré à l’égard de l’espèce ».

1.9.1. Caractéristiques de l’habitatessentiel

 

En février 2007, le secteur des Sciences du MPO a effectué une évaluation du potentiel de rétablissement (EPR) de la baleine noire de l’ouest de l’Atlantique Nord. La prestation d’un avis scientifique sur l’habitat essentiel de l’espèce constitue un élément de l’EPR, qui a deux buts principaux à ce titre : établir une description relativement juste de l’habitat essentiel (c.‑à‑d. en décrire les caractéristiques biophysiques) et identifier, s’il y a possibilité, les parcelles possibles d’habitat essentiel qui satisfont à cette description (Smedbol, 2007). L’information ayant servi à la description générale de l’habitat essentiel est présentée aux sections 1.4.4. et 1.4.5.

Il a été établi dans l’EPR que l’habitat essentiel de la baleine noire dans les eaux canadiennes doit lui assurer un accès suffisant à la nourriture pour lui permettre d’accumuler les réserves énergétiques dont elle a besoin pour son métabolisme basal, sa croissance, sa reproduction et pour l’allaitement.Plusieurs études ont postulé l’hypothèse à l’effet que lavariation dans l’état des baleines noires, leur taux de reproduction et leur répartition spatio‑temporelle peut être reliée au succès de la recherche de nourriture (Caswell et al., 1999; Kenney et al., 1995, Kenney, 2001). Par exemple, durant les années 1990, l’intervalle moyen entre les mises bas est passé de trois ans à six ans (Kraus et al., 2001) et, durant la même période, les baleines qui étaient auparavant observées dans le bassin Roseway ont été vues dans la baie de Fundy (Kenney, 2001). L’hypothèse de travail générale pour expliquer ces observations (p. ex. Patrician, 2005) veut que la concentration de copépodes dans le bassin Roseway durant cette période ne suffisait pas à satisfaire les besoins énergétiques de la baleine noire et donc qu’elle s’est repliée vers un autre habitat voisin prévisible – le bassin de Grand Manan. Il se peut que le bassin de Grand Manan n’offrait pas les réserves énergétiques nécessaires à la subsistance du nombre accru de baleines dans la baie et que cela ait joué un rôle dans l’échec observé de la reproduction (intervalle plus long entre les mises bas et donc moins de naissances). Cette période d’intervalles prolongés entre les naissances a été suivie de cinq années de taux de natalité relativement élevé, d’un retour à des intervalles moyens de mise bas moins longs (Kraus et al., 2005) et d’une augmentation du nombre de baleines noires observées dans le bassin Roseway.

 

L’habitat essentiel doit donc assurer à la baleine noire une concentration suffisante de proies de façon prévisible et d’année en année. Compte tenu de ce que l’on sait au sujet de la répartition des proies de la baleine noire et des préférences alimentaires de celle‑ci, l’EPR a permis d’établir une description relativement juste de l’habitat essentiel général de cette espèce à savoir :l’habitat essentiel comprend les aires qui possèdent  les conditions environnementales, océanographiques et bathymétriques qui favorisent la concentration des proies de la baleine noire, surtout les jeunes stades copépodites C5 de Calanus finmarchicus, à des endroits prévisibles, année après année.

 

1.9.2. Parcelles d’habitatessentiel

Le bassin de Grand Manan a été identifié comme un habitat essentiel des baleines noires. Les conditions du bassin correspondent aux caractéristiques décrites ci‑dessus de l’habitat essentiel, attirant les plus fortes concentrations de copépodes de la baie de Fundy (voir la section 1.4.5). En bordure, le bassin atteint environ 100 m de profondeur, tandis qu’au centre, sa profondeur maximale est d’à peu près 200 m. Toute cette région est exposée à de fortes marées. La topographie et le mouvement des masses d’eau du bassin de Grand Manan concentrent favorisent les concentrations de la population résidente de copépodes. Chaque année, la zone du bassin est fréquentée par un nombre substantiel de baleines noires et, certaines années, jusqu’aux deux tiers de la population connue sont observés dans cette région. De nombreuses paires femelle‑baleineau sont observées dans la baie de Fundy et une partie de ces femelles amènent régulièrement leur baleineau dans la baie. Une grande proportion des études relatives à l’habitat de la baleine noire, réalisées dans les eaux canadiennes, l’ont été dans le bassin de Grand Manan et aux alentours. Cette région a déjà été reconnue comme une importante aire de rassemblement des baleines noires lorsqu’elle a été désignée aire de conservation de la baleine noire dans la baie de Fundy (figure 1).

La figure 4 montre les limites proposées de l’habitat essentiel qui doit être protégé en vertu de la LEP (article 58).

Figure 4:Limites proposées de l’habitat essentiel de la baleine noire de l’Atlantique Nord, tel que défini par la LEP, dans le bassin de Grand Manan. (Carte établie par la Division de la gestion côtière et des océans du MPO)

Figure 4. Limites proposées de l’habitat essentiel de la baleine noire de l’Atlantique Nord, tel que défini par la LEP, dans le bassin de Grand Manan. (Carte établie par la Division de la gestion côtière et des océans du MPO)

Les données accessibles sur les observations et l’analyse des observations par unité d’effort (OPUE) constituaient l’essentiel de l’information utilisée pour affiner l’avis fourni dans l’EPR et établir les limites proposées de l’habitat essentiel, en raison des contraintes imposées par les données sur l’abondance et la répartition des proies, en particulier à l’échelle régionale. On estime que l’aire de répartition des observations de baleines noires de l’Atlantique Nord peut donner une indication raisonnable de la situation de l’aire de répartition des proies de cette espèce, qui en tour de rôle est le meilleur indicateur disponible des endroits possédants les conditions favorisant la concentration de proies. Les zones de concentration de baleines noires de l’Atlantique Nord, qui ont été observées sur une base interannuelle prévisible coïncideront vraisemblablement avec les aires de concentration de proies interannuelles prévisibles. Ces zones représente donc les endroits forts probable de posséder les conditions nécessaires pour favoriser la concentration de proie de la baleine noire à des endroits prévisibles, année après année. Les limites proposées englobent la concentration la plus élevée d’OPUE (NEAq) et représentent quelque 90 % de toutes les observations de baleines noires dans la baie de Fundy, toutes sources confondues (voir la figure 2). Aux fins d’efficacité administrative, une forme simple et des coordonnées évidentes ont été choisies. À mesure qu’on disposera de meilleures  données scientifiques, on réexaminera et on mettra à jour les limites pour prendre en compte la meilleure information disponible. 

Le bassin Roseway, dans le sud-ouest du plateau néo‑écossais, est une autre importante région de rassemblement des baleines noires où elles ont été observées en train de se nourrir et de socialiser. Il est arrivé que l’on voie des femelles et leur baleineau dans cette zone, mais ils sont rares. Comme le bassin de Grand Manan, ce bassin est désigné aire de conservation de la baleine noire depuis 1993 (figure 1). Bien que l’importance du bassin Roseway pour les baleines noires ait été reconnue dans l’EPR, il n’a pas été possible de déterminer si ce bassin pouvait être défini comme habitat essentiel tel que défini à la section 1.9.1 puisqu’on ne dispose pas d’information détaillée sur la concentration des proies. Par conséquent, le bassin Roseway n’est pas désigné comme un habitat essentiel dans le présent programme de rétablissement. Le tableau 1 plus bas présente le calendrier des études visant à recueillir les renseignements nécessaires à la désignation des habitats essentiels de la baleine noire de l’Atlantique Nord. Un calendrier d’études pour la collecte des renseignements requis pour combler les lacunes dans les connaissances sur les besoins en matière d’habitat essentiel de la baleine noire de l’Atlantique Nord est dressé à l’annexe C. Il inclut des activités de recherche visant à établir si le bassin Roseway est un habitat essentiel, qui feront l’objet d’un plan d’action de priorité élevée lorsque la préparation du programme de rétablissement sera terminée dans les deux prochaines années.

Il se peut qu’il existe d’autres parcelles d’habitat essentiel de la baleine noire, mais des données détaillées ne sont pas disponibles pour les évaluer. Il est important de reconnaître que la baleine noire est une espèce migratrice et qu’elle doit donc pouvoir entrer dans les parcelles de son habitat essentiel et en sortir. L’accès à ces parcelles d’habitat en eaux canadiennes requiert des couloirs de migration et de déplacement. En outre, il doit exister un nombre suffisant de parcelles d’habitat essentiel pour assurer la persistance d’une population rétablie et non seulement maintenir l’abondance à son niveau actuel. Le calendrier des études dressé au tableau 1 inclut des activités de recherche qui devraient permettre d’établir si d’autres aires constituent un habitat essentiel de l’espèce.

Calendrier des études visant à désigner l’habitat essentiel

Les activités de recherche énumérées au tableau 1 ciblent des lacunes importantes dans les connaissances sur les exigences de la baleine noire en matière d’habitat lors de son séjour saisonnier dans les eaux canadiennes. Pour chaque activité, le niveau de priorité, les partenaires éventuels et le délai prévu sont établis. On prévoit que la mise en œuvre du calendrier suivant fournira des renseignements qui permettront éventuellement de localiser de nouvelles zones d’habitat essentiel pour la baleine noire. Il est important de noter que les activités indiquées dans ce calendrier sont assujetties aux priorités et aux contraintes budgétaires des compétences et des organisations participantes, et peuvent ne pas forcément être terminées dans les délais prévus.

Tableau 1. Calendrier des études visant à cerner les lacunes dans les connaissances sur les exigences en matière d’habitat de la baleine noire de l’Atlantique Nord dans les eaux canadiennes.

1.9.3. Calendrier des études visant à désigner l’habitat essentiel
Activités de recherchePrioritéDate de débutDélai prévu
  20071 an2 ans3 ans4 ans5 ans
Désignation de l’habitat essentiel       
Évaluer le potentiel de la zone de conservation du bassin Roseway comme habitat essentiel.PrimaireEn coursxx   
Évaluer l’aire de répartition des proies dans le bassin de Grand Manan et les zones avoisinantes pour perfectionner les limites de l’habitat essentiel.PrimaireEn coursxxxxx
Évaluer s’il existe d’autres aires d’habitats essentiels le long du plateau néo‑écossais.PrimaireEn cours xxxx
Évaluer le potentiel d’aires à l’extérieur de la région de Scotia‑Fundy comme habitats essentiels (p. ex. région de la Gaspésie dans le golfe du Saint‑Laurent)SecondaireEn coursxxxxx
Déterminer les voies de migration de la baleine noire vers l’intérieur et vers l’extérieur des eaux canadiennes durant leur migration annuelle et évaluer si les voies de migration constituent de l’habitat essentiel.SecondaireEn coursxxxxx

Autres priorités de recherche reliées à l’habitat de la baleine noire au Canada sont décrites dans la section 2.5.3 de ce document.

Remarque : Les intervenants suivants pourraient compter parmi les partenaires éventuels pour les activités susmentionnées :

Ministère des Pêches et des Océans

Université Dalhousie

Université Memorial de Terre‑Neuve

Canadian Whale Institute

Centre de recherche sur la vie marine de Grand Manan

New England Aquarium

National Marine Fisheries Service

Représentants des Autochtones

  Autres organisations de recherche ou organisations environnementales non gouvernementales

1.9.4. Activités menaçant l’habitat essentiel

Selon l’EPR, les activités qui pourraient potentiellement entraîner la détérioration ou la destruction de l’habitat essentiel de la baleine noire incluent l’exploration et la production pétrolières et gazières, la production d’énergie à l’aide de marées ou de courants, la production de bruit de forte intensité, la contamination et d’autres activités qui perturbent l’habitat d’une manière qui nuit à l’abondance des proies. Le changement climatique et les espèces envahissantes sont également considérés comme des menaces potentielles à l’habitat essentiel. Qu’une activité particulière entraîne la destruction de l’habitat essentiel dépend fortement de l’intensité et de l’ampleur de l’activité (dans le temps et l’espace), la manière dont elle est exécutée et des mesures d’atténuation appliquées. Pour constituer une destruction de l’habitat essentiel, une activité doit modifier les caractéristiques océanographiques et bathymétriques qui favorisent la concentration des proies ou exclure les baleines de parcelles d’habitat essentiel.



2L’affiliation organisationnelle à des fins de communication personnelle se trouve à la fin de la section des références.

3Sauf indication contraire, l’expression « baleine noire » est utilisée dans l’ensemble du présent document pour désigner la population de baleine noire de l’Atlantique Nord (Eubalaena glacialis).