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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la ligumie pointue (Ligumia Nasuta) au Canada

Répartition

Aire de répartition mondiale

La ligumie pointue est présente uniquement dans l’est de l’Amérique du Nord, dans 14 États et en Ontario. Elle se trouve depuis les Grands Lacs inférieurs jusqu’à l’État de New York et au New Hampshire vers l’est, et jusqu’en Caroline du Sud, dans les cours d’eau côtiers, vers le sud. Aux États-Unis, elle est présente au Michigan, en Ohio, en Pennsylvanie, dans l’État de New York, au New Hampshire, au Massachusetts, au Connecticut, au New Jersey, au Delaware, au Maryland, dans le district de Columbia, en Virginie, en Caroline du Nord et en Caroline du Sud (figure 2). NatureServe (2005) indique également que l’espèce est présente au Vermont et au Rhode Island, mais ces mentions sont considérées comme erronées (Nedeau, comm. pers., 2005). La ligumie pointue est originaire de la côte Atlantique de l’Amérique du Nord et a atteint les Grands Lacs inférieurs à la suite de la dernière glaciation (Nedeau et al., 2000). La voie de dispersion postglaciaire suivie par l’espèce est considérée comme unique parmi les Unionidés des Grands Lacs. La plupart des espèces ont réenvahi les Grands Lacs à partir du refuge Mississippien, au sud, tandis que plusieurs autres sont parties du refuge Atlantique et ont atteint la région par le nord-est, en empruntant la mer de Champlain et le Saint-Laurent. Même si la ligumie pointue est une espèce de la pente atlantique, elle ne semble pas avoir suivi une trajectoire de migration est-ouest. Selon Stansbery (1961), la ligumie pointue aurait plutôt atteint les Grands Lacs via un exutoire des eaux de fonte du lac Érié coulant vers l’est qui aurait fourni une voie d’accès aux poissons hôtes provenant des rivières Mohawk ou Hudson, à l’est. La géologie glaciaire a établi l’existence de cet exutoire Mohawk-Hudson ou Susquehanna (Hough [1950], cité dans Stansbery, 1961).

Figure 2. Répartition (aire grisée) de la ligumie pointue (Ligumia nasuta) en Amérique du Nord, d’après les mentions figurant dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs et des renseignements tirés de www.natureserve.org ou obtenus des compétences gouvernementales concernées.

Figure 2. Répartition (aire grisée) de la ligumie pointue (Ligumia nasuta) en Amérique du Nord, d’après les mentions figurant dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs et des renseignements tirés dewww.natureserve.org ou obtenus des compétences gouvernementales concernées.

L’aire de répartition actuelle de la ligumie pointue est semblable à son aire de répartition historique, mais l’espèce est en déclin dans de nombreuses régions, en particulier dans les Grands Lacs (NatureServe, 2005). Les moules zébrées (Dreissena polymorpha) ont entraîné la quasi-disparition des populations de mulettes habitant les eaux canadiennes et américaines des Grands Lacs inférieurs et de leurs voies interlacustres. Les moules zébrées se fixent à des centaines voire à des milliers de coquilles de mulettes indigènes, ce qui fait que les mulettes indigènes suffoquent ou meurent d’inanition. De petites populations isolées de moules indigènes subsistent encore dans certaines zones littorales où les densités de moules zébrées sont demeurées faibles; ces secteurs sont appelés « sites refuges ». Quatre sites refuges pour les Unionidés se trouvent en eaux américaines, le long de la rive sud du lac Érié. La ligumie pointue ne figurait pas parmi les espèces observées vivantes dans le refuge du bassin ouest en 1993 (Schloesser et al., 1997), dans le marais Metzger en 1996 (Nichols et Amberg, 1999) et dans le marais du ruisseau Crane en 2001 (Bowers et de Szalay, 2004). En revanche, elle était l’espèce la plus abondante parmi les neuf espèces occupant le refuge de la baie Thomson, près d’Erie (Pennsylvanie), en 2000 (Masteller, comm. pers., 2002).

Aire de répartition canadienne

Au Canada, la ligumie pointue est confinée à la région des Grands Lacs inférieurs, dans le sud de l’Ontario. Il n’existe aucune mention de cette mulette au Québec (Gagnon, comm. pers., 2005). La base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs (Lower Great Lakes Unionid Database) de l‘Institut national de recherche sur les eaux a été utilisée pour retracer les mentions d’occurrence de cette espèce en Ontario. Pour une description détaillée de la base de données et de ses sources de données, voir Collections consultées. Dans le bassin du lac Ontario, la ligumie pointue a déjà été récoltée dans la baie de Quinte et son bassin versant, incluant la rivière Moira, le lac Consecon et le lac East, et en divers endroits épars le long de la rive nord du lac Ontario jusqu’au port de Hamilton. Dans le bassin du lac Érié, elle a été trouvée dans les rivières Niagara et Welland, à divers endroits le long de la rive nord du bassin est, dont l’embouchure de la rivière Grand, à la pointe Long et dans la baie Rondeau dans le bassin central, et à de nombreux endroits dans les eaux peu profondes du bassin ouest, dont la pointe Pelée et les îles Pelée, Middle Sister et East Sister. Elle était également présente dans la rivière Detroit et le lac Sainte-Claire. La mention la plus ancienne de l’espèce au Canada repose sur des individus récoltés au cours des années 1890 par J. Macoun, dans la rivière Detroit, près de Windsor, et dans le lac Érié, près du parc provincial Rondeau. Ces spécimens sont conservés au Musée canadien de la nature. La figure 3 montre l’aire de répartition historique de la ligumie pointue en Ontario fondée sur 149 mentions amassées entre 1860 et 1996. Seulement environ 15 p. 100 de ces mentions sont fondées sur des individus vivants. Les autres se rapportent à des coquilles qui, dans bien des cas, ont pu être entraînées sur le littoral en provenance d’eaux plus profondes. L’aire de répartition actuelle de l’espèce, illustrée à la figure 4, est fondée sur 64 mentions (individus vivants et coquilles) recueillies entre 1997 et 2006. Des individus vivants ont été recueillis tout récemment dans le ruisseau Lyn, dans le bassin du haut Saint-Laurent, en août 2006. Il convient de noter que la figure 4 montre l’emplacement de tous les 531 sites où des inventaires d’Unionidés ont été effectués entre 1997 et 2006. Bien que bon nombre de ces sites se trouvent à l’extérieur de l’aire de répartition historique de l’espèce, il nous paraît utile de les indiquer, car ils attestent de l’ampleur des recherches effectuées récemment à l’échelle de la région. Plus de 90 p. 100 des sites ont été fouillés selon des méthodes d’échantillonnage semi-quantitatif (recherche chronométrée) ou quantitatif intensif.

Figure 3. Répartition historique (de 1860 à 1996) du Ligumia nasuta en Ontario, d’après les mentions figurant dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs. Seulement 15 % des mentions reposent sur des individus vivants; les autres mentions sont fondées sur des coquilles (voir le texte).

Figure 3. Répartition historique (de 1860 à 1996) du Ligumia nasuta en Ontario, d’après les mentions figurant dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs. Seulement 15 % des mentions reposent sur des individus vivants; les autres mentions sont fondées sur des coquilles (voir le texte).

Figure 4. Répartition actuelle (de 1997 à 2006) du Ligumia nasuta en Ontario, d’après les mentions figurant dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs. L’emplacement des 531 sites où des recherches d’Unionidés ont été effectuées durant cette période est indiqué.

Figure 4. Répartition actuelle (de 1997 à 2006) du Ligumia nasuta en Ontario, d’après les mentions figurant dans la base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs. L’emplacement des 531 sites où des recherches d’Unionidés ont été effectuées durant cette période est indiqué.

Des échantillonnages intensifs d’Unionidés ont été effectués au cours des dernières années dans le lac Sainte-Claire et la rivière Detroit. Entre 1999 et 2001, Zanatta et al. (2002) ont inventorié 95 sites dans des zones littorales réparties autour du lac Sainte-Claire. Ils ont trouvé des mulettes vivantes à 33 sites, dont la plupart se trouvaient dans la portion canadienne du delta du lac Sainte-Claire. La ligumie pointue était présente à 16 (48 p. 100) de ces sites. Metcalfe-Smith et al. (2004, 2005b) ont fouillé 15 sites dans la portion canadienne du delta en 2003 et en 2005 et ont observé des ligumies pointues vivantes à 6 (40 p. 100) de ces sites; 59 des 82 individus vivants ont toutefois été trouvés dans une seule et même petite baie d’environ 0,37 km². Cinq individus vivants ont également été recueillis à 4 des 17 sites visités dans la portion américaine du delta. La ligumie pointue était présente dans les eaux du large du lac Sainte-Claire avant l’invasion des Dreissenidés (de 1986 à 1990), mais en 1994, elle avait été éliminée (Nalepa et al., 1996). De la même façon, des individus vivants ont été recueillis dans la rivière Detroit entre 1987 et 1992 (Schloesser et al., 1998), mais aucun n’a été trouvé durant les relevés de suivi effectués entre 1997 et 1998 (Schloesser et al., 2006).

Bon nombre des sites anciennement occupés par la ligumie pointue dans le lac Érié ont été revisités au cours des dernières années, et aucun individu vivant n’y a été découvert. Metcalfe-Smith et al. (2000b) ont inventorié 94 sites dans le bassin de la rivière Grand en 1995 et entre 1997 et 1998 et n’y ont trouvé qu’une seule vieille valve de ligumie pointue dans le ruisseau MacKenzie, affluent du cours inférieur de la rivière. Zanatta et Woolnough ont fouillé 6 sites dans la baie Rondeau en 2001 alors qu’ils travaillaient pour J.L. Metcalfe-Smith et y ont découvert de nombreuses vieilles coquilles et valves de ligumie pointue, mais aucun individu vivant. En 2001 et en 2002, la New York Power Authority a chargé les Riveredge Associates d’effectuer un inventaire des espèces rares, menacées ou en voie de disparition à 15 sites répartis autour de l’île Grand, dans la rivière Niagara. Seulement 46 mulettes vivantes appartenant à 6 espèces ont été trouvées à 2 sites se trouvant en eaux américaines (New York Power Authority, 2003). La rivière abritait 31 espèces dans le passé. Aucune ligumie pointue vivante n’a été découverte durant ces inventaires, mais des coquilles ont été trouvées à de nombreux sites. En juillet 2005, les rédacteurs du présent rapport ont fouillé 17 sites anciennement occupés par l’espèce dans le bassin ouest du lac Érié, incluant des sites autour de la pointe Pelée et de l’île Pelée, mais ils n’y ont trouvé aucun Unionidé vivant. Quatre vieilles valves de ligumie pointue ont été découvertes à proximité du site anciennement occupé du parc Holiday Beach, dans le comté d’Essex. En 2001 et en 2002, des chercheurs de la University of Waterloo qui étudient les effets des Dreissenidés sur la chaîne trophique et le cycle des éléments nutritifs dans le lac Érié ont effectué un inventaire des invertébrés benthiques à l’aide d’une benne Ponar ou d’un échantillonneur par injection d’air à environ 60 sites répartis le long de la rive nord du bassin est du lac. En 2004, le projet a été étendu aux bassins central et ouest du lac, et 220 sites présentant une profondeur de 2 à 63 m ont été fouillés. Aucun Unionidé vivant n’a été récupéré dans les échantillons prélevés (Barton, comm. pers., 2005). Dans le bassin ouest, les sites anciennement occupés autour des îles Middle Sister et East Sister n’ont pas été visités récemment, mais 33 sites se trouvant dans la portion américaine du bassin, autour des îles Bass avoisinantes, ont été inventoriés en 1998. Encore une fois, aucun Unionidé vivant n’y a été découvert (Ecological Specialists, 1999).

Aucune ligumie pointue vivante n’a été observée dans le bassin du lac Ontario depuis 1996, alors que des individus vivants avaient été récoltés dans deux lacs intérieurs (lacs Consecon et East), dans le comté de Prince Edward (Metcalfe-Smith et al., données inédites). La moule zébrée n’avait pas encore envahi ces deux lacs à l’époque. La même année, la ligumie pointue n’a été trouvée à aucun des sept sites fouillés dans la rivière Moira, le lac Moira, la rivière Skootamatta et la rivière Salmon. En 1998, trois coquilles fraîches ont été récoltées au lac Beaver, près d’Erinsville (Ontario), dans le bassin de la rivière Salmon (Schueler, comm. pers., 2005). Lorsque ce site a été revisité en 2006, le lac était infesté par la moule zébrée (Schueler, comm. pers., 2006). En 2005, les rédacteurs du présent rapport ont fouillé 15 sites aux lacs Consecon, East et West et dans la baie de Quinte. Tous ces sites étaient gravement infestés par la moule zébrée, et aucun Unionidé vivant n’y a été observé. D’après des conversations tenues avec le propriétaire d’un centre de villégiature au lac Consecon et avec le président de l’association des propriétaires de chalet du même lac, la moule zébrée aurait apparu dans le lac vers 1999, et les mulettes indigènes, autrefois très abondantes, ont depuis complètement disparu. En 2006, plusieurs ligumies pointues vivantes ont été trouvées dans le ruisseau Lyn, affluent du ruisseau Jones qui se jette dans le haut Saint-Laurent près de Brockville (Ontario) (Schueler, comm. pers., 2006). La mention du ruisseau Lyn représente l’occurrence la plus à l’est de l’espèce au Canada.

Les données disponibles donnent à croire que les incidences des moules zébrées ont entraîné la disparition probable de la ligumie pointue d’environ 93 p. 100 de l’ancienne aire de répartition de l’espèce (zone d’occurrence) au Canada. La zone d’occurrence, autrefois estimée à 50 500 km², s’établit maintenant à environ 3 400 km². La zone d’occupation, calculée au moyen d’échelles établies conformément aux lignes directrices existantes de l’UICN (Standards and Petitions Working Group, 2006), comme le recommandait le groupe de travail sur les critères du COSEPAC, est estimée à environ 45 km² (Boles, comm. pers., 2006). Une grille de 2 × 2 km (taille standard) est utilisée pour estimer la zone d’occupation de la population du lac Sainte-Claire, mais une grille de 1×1 km sert pour estimer celle de la population du ruisseau Lyn, le groupe de travail sur les critères convenant qu’une grille plus petite était probablement plus appropriée pour des habitats linéaires comme un cours d’eau. Dans les deux cas, seules les occurrences d’individus vivants de l’espèce ont été considérées aux fins du calcul de la zone d’occupation.