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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la ligumie pointue (Ligumia Nasuta) au Canada

Biologie

La ligumie pointue, comme toutes les mulettes, est une espèce sédentaire qui s’enfouit partiellement ou complètement dans le substrat des cours d’eau ou des lacs. Les mulettes adultes sont des organismes filtreurs qui se nourrissent en aspirant des particules de détritus organiques, des algues et des bactéries de la colonne d’eau et, comme il a été démontré récemment, des sédiments (Nichols et al., 2005). Les jeunes vivent entièrement enfouis dans le substrat, où ils se nourrissent d’aliments de même nature obtenus directement du substrat ou des eaux interstitielles (Yeager et al., 1994; Gatenby et al., 1997). Les aspects du cycle biologique de la ligumie pointue résumés dans les sections suivantes sont tirés de l’étude de la documentation accessible ainsi que de la connaissance de l’espèce qu’ont les rédacteurs du présent rapport.

Cycle vital et reproduction

Le cycle vital de la ligumie pointue est semblable à celui de toutes les mulettes. Il peut être décrit comme suit (d’après les ouvrages de Clarke [1981], Kat [1984] et Watters [1999]). Au cours de la fraye, les mâles libèrent leur sperme dans l’eau et les femelles se trouvant en aval le captent par filtration avec leurs branchies. Les œufs sont fécondés dans une région spécialisée des branchies de la femelle appelée marsupium, où ils demeurent jusqu’à ce qu’ils atteignent le stade larvaire appelé glochidie. La femelle relâche alors les glochidies, qui doivent se fixer à un hôte vertébré approprié, habituellement un poisson. Les glochidies s’encapsulent sur l’hôte et se nourrissent de ses fluides corporels jusqu’à leur métamorphose en juvéniles. Ceux-ci se détachent de leur hôte et tombent sur le fond pour amorcer leur existence autonome. La proportion de glochidies qui survivent jusqu’au stade juvénile est estimée à seulement 0,000001 p. 100. Les mulettes compensent cette mortalité extrême en produisant une grande quantité de glochidies – souvent plus d’un million. Les moules juvéniles sont difficiles à trouver, car elles sont petites et s’enfouissent rapidement dans les sédiments après avoir quitté leur hôte. Elles demeurent enfouies jusqu’à ce qu’elles aient presque atteint la maturité sexuelle et émergent pour se disperser et se reproduire (Watters et al., 2001).

La ligumie pointue est dioïque. Les deux sexes se distinguent par des différences subtiles dans les caractéristiques externes de la coquille (voir Description morphologique). La ligumie pointue est une espèce à période de gravidité longue : la fraye a lieu à la fin de l’été, et les glochidies sont libérées au début du printemps suivant (Ortmann [1919], cité dans Bogan, 2002). Les glochidies sont subovalaires, à charnière ondulée, et elles mesurent environ 250 µm de longueur sur 290 µm de hauteur (Clarke, 1981). Selon Hoggarth (1993), les glochidies dont les valves sont plus hautes que longues ont une large ouverture et une grande portée de filtration et sont fort probablement des parasites branchiaux. L’âge à laquelle la ligumie pointue parvient à maturité est inconnue, mais l’âge de maturité moyen chez les Unionidés varie entre 6 et 12 ans (McMahon, 1991).

Les poissons hôtes sont inconnus, mais la présence de la ligumie pointue dans des cours d’eau coulant le long de la côte Atlantique donne à croire qu’au moins un des hôtes tolère les eaux saumâtres. Les hôtes de deux autres espèces de ligumies, à savoir le Ligumia subrostrata et le Ligumia recta (ligumie noire), ont été identifiés sur la base de données amassées en présence d’infestations naturelles et/ou en laboratoire (OSUM, 2005). Le Ligumia subrostrata parasite diverses espèces de Centrarchidés, tandis que le Ligumia recta, plus largement réparti, parasite diverses espèces de Centrarchidés, de Percidés et de Cyprinidés, ainsi que l’anguille d’Amérique (Anguilla rostrata) et le fondule barré (Fundulus diaphanus). Presque tous les hôtes de ces deux espèces sont établis dans les Grands Lacs (Cudmore-Vokey et Crossman, 2000) et pourraient en théorie servir d’hôtes à la ligumie pointue en Ontario. Stansbery (1961) mentionne la perchaude (Perca flavescens) comme hôte possible de la ligumie pointue, précisant que l’aire de répartition de la ligumie pointue le long de la côte Atlantique est entièrement comprise à l’intérieur de celle de la perchaude et est pratiquement identique à celle-ci. Il ajoute que d’après son aire de répartition en Ohio au début des années 1800, la perchaude aurait suivi la même voie de dispersion postglaciaire que la ligumie pointue. Il s’agit là d’une autre preuve circonstancielle attestant de l’existence d’une relation parasite-hôte entre ces deux espèces.

Les ligumies pointues femelles utilisent un leurre pour attirer leurs hôtes. Ce comportement a été décrit de la façon suivante par Corey et Strayer (1999) : les femelles se tenaient dressées dans le substrat, les valves entre-ouvertes et le manteau exposé, faisant surgir dans un mouvement ondulatoire ininterrompu et synchronisé des papilles blanches sur la marge de leur manteau. La ressemblance avec un amphipode nageant était frappante. Chaque séquence ondulatoire durait en moyenne 0,8 seconde. Cette stratégie s’est révélée très efficace, tant sur le terrain qu’en laboratoire (Corey et al., 2006). Tout contact du leurre par le poisson entraîne la libération d’un conglutinat de glochidies prêtes à se fixer sur les branchies de l’intrus.

Prédation et parasitisme

La loutre de rivière (Lutra canadensis), le vison (Mustela vison) et le rat musqué (Ondatra zibethicus) s’alimentent plus ou moins abondamment de mulettes (Fuller, 1974). Les effets de ces prédateurs sur les moules habitant les eaux ontariennes n’ont pas été étudiés, et la mesure dans laquelle ils limitent la répartition de la ligumie pointue au Canada n’est pas connue (voir Facteurs limitatifs et menaces). Les mulettes sont souvent parasitées par des helminthes (ordre des dégéniens) et des acariens (Hydrachnides). Ces organismes pourraient avoir des effets néfastes sur les mulettes infestées et l’ensemble de la population (Esch et Fernandez, 1993; Di Sabatino et al., 2000). Les incidences du parasitisme sur la ligumie pointue n’ont cependant pas été étudiées.

Physiologie

Les mulettes constituent des indicateurs sensibles des conditions environnementales dans les cours d’eau et les lacs, car de nombreuses espèces ont besoin d’une qualité d’eau et d’habitat optimale pour survivre. Les exigences environnementales particulières de la ligumie pointue demeurent inconnues.

Déplacements et dispersion

À l’âge adulte, les mulettes sont à toutes fins pratiques sessiles, leurs déplacements se limitant à quelques mètres au fond du lac ou de la rivière. La seule période où une dispersion importante peut se produire est pendant la phase parasite. Les poissons hôtes infestés peuvent transporter les larves vers de nouveaux habitats et ainsi assurer la reconstitution des populations décimées. La dispersion est particulièrement importante pour les échanges génétiques entre populations.

Relations interspécifiques

Les larves du Ligumia nasuta sont des parasites obligatoires de poissons. Les poissons hôtes spécifiques de l’espèce n’ont pas encore été identifiés.

Adaptabilité

Les mulettes, en raison de leur cycle vital complexe, sont particulièrement vulnérables aux perturbations de l’environnement. Non seulement elles sont menacées par des perturbations qui ont sur elles des effets directs, mais elles le sont en outre par celles qui touchent les populations de leurs poissons hôtes. Des succès récents ont été signalés dans l’élevage en captivité de plusieurs espèces de mulettes (voir par exemple Hanlon et Neves, 2000), mais les rédacteurs du présent rapport ne sont au courant de l’existence d’aucun programme d’élevage visant la ligumie pointue. Des essais de mise en liberté de mulettes juvéniles d’élevage ont été réalisés aux États-Unis, mais les résultats à long terme de ces mises en liberté sont encore en cours d’évaluation.