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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la ligumie pointue (Ligumia Nasuta) au Canada

Taille et tendances des populations

Activités de recherche

Relevés historiques

Environ 85 p. 100 des mentions historiques (de 1860 à 1996) du Ligumia nasuta au Canada reposent sur des individus de musée ou des données d’occurrence. Dans la plupart des cas, on dispose de peu d’information, sinon d’aucune information concernant la méthode d’échantillonnage, l’effort de recherche, le nombre de sites visités où l’espèce était absente, et on ne sait même pas si les individus morts ou vivants lorsqu’ils ont été recueillis. Des données sur l’abondance relative ou la densité des Unionidés sont disponibles pour les 15 p. 100 des mentions historiques restantes provenant du bassin ouest du lac Érié (Nalepa et al., 1991; Schloesser et Nalepa, 1994; Schloesser et al., 1997), la rivière Detroit (Schloesser et al., 1998), le lac Sainte-Claire (Nalepa et al., 1996) et les lacs East et Consecon, dans le comté de Prince Edward (Metcalfe-Smith et al., données inédites). Des précisions sur les méthodes d’échantillonnage utilisées pour ces relevés et l’effort de recherche investi dans chaque cas sont présentées ci-après.

Nalepa et al. (1991) ont présenté des données amassées dans le cadre de recherches d’Unionidés effectuées à 17 sites à substrat mou se trouvant à bonne distance (de 3 à 20 km) du littoral, dans le bassin ouest du lac Érié, en 1961, en 1972 et en 1982. Les relevés ont été effectués à l’aide d’une benne Peterson ou Ponar, à raison de 3 à 5 échantillons répétés/site. Ces auteurs ont également commenté les données amassées à 23 autres sites échantillonnés au large du littoral en 1961 et en 1982 et à 40 sites échantillonnés au large du littoral en 1930 (tous les sites susmentionnés), ainsi que les données recueillies dans le cadre d’un autre relevé réalisé à l’aide d’une drague entre 1951 et 1952 et répété entre 1973 et 1974. En 1991, après l’invasion par la moule zébrée, Schloesser et Nalepa (1994) ont inventorié de nouveau les 17 sites éloignés des rives à l’aide d’une drague épibenthique de 46 × 26 cm (un remorquage de 5 minutes par site) et d’une benne Ponar (trois échantillons répétés de 0,05 ). Dans le bassin ouest, Schloesser et al. (1997) ont inventorié 15 sites à substrat ferme proches des rives (≤ 1,5 km) en 1983 (avant l’invasion par la moule zébrée), en 1991 et en 1993. À chaque site, les recherches, d’une durée de 30 minutes, ont été effectuées par des plongeurs autonomes dans un cercle de 50 m de diamètre. Schloesser et al. (1998) ont effectué des relevés dans divers tronçons de la rivière Detroit entre 1982 et 1983 (avant l’invasion par les moules zébrées, 13 sites), en 1992 (17 sites) et en 1994 (9 sites). À chaque site, les recherches, d’une durée de 60 minutes, ont été effectuées par un plongeur autonome sur une superficie de 500 m². Si des Unionidés vivants étaient découverts, une recherche additionnelle de 15 à 30 minutes était entreprise dans un secteur adjacent au site. Nalepa et al. (1996) ont inventorié 29 sites proches des rives du lac Sainte-Claire en 1986 (avant l’invasion par les moules zébrées), en 1990, en 1992 et en 1994; dix quadrats de 0,5 m² ont été échantillonnés à chaque site. Gillis et Mackie (1994) ont effectué des relevés intensifs à deux de ces sites entre 1990 et 1992. Ils ont échantillonné 20 quadrats de 1 m² à des profondeurs de 1, de 2, de 3 et de 4 m une fois par mois entre juin et septembre à Puce (Ontario) en 1990 et en 1991, et à Grosse Pointe (Michigan), en 1991. Ils ont revisité ces deux sites en juillet 1992. En 1986, Metcalfe-Smith et al. (données inédites) ont effectué une recherche visuelle du substrat à 7 sites dans la rivière Moira, le lac Moira, la rivière Skootamatta et la rivière Salmon, à un site dans le lac East et à un site dans le lac Consecon, pour un effort d’échantillonnage de 4,5 heures-personnes; ces recherches ont été effectuées par des personnes équipées de cuissardes, de lunettes de soleil polarisées et de dispositifs d’observation subaquatique. Cette technique d’échantillonnage est décrite en détail dans Metcalfe-Smith et al. (2000a).

Relevés récents

Contrairement aux mentions historiques, presque toutes les mentions récentes (de 1997 à 2005) du Ligumia nasuta au Canada comportent des informations sur la méthode et l’effort d’échantillonnage, des données de type présence ou absence et des descriptions de l’état des individus récoltés (c.-à-d. individus vivants, coquilles fraîches ou vieilles coquilles). Les relevés effectués à l’échelle de l’aire de la ligumie pointue durant cette période ont été réalisés selon des méthodes d’échantillonnage semi-quantitatif (recherche chronométrée) ou quantitatif et ont permis d’amasser des données sur l’abondance relative ou la densité, respectivement. Les méthodes d’échantillonnage utilisées et l’effort d’échantillonnage investi lors de ces relevés sont précisés ci-dessous.

Lac Sainte-Claire 

Zanatta et al. (2002) ont inventorié 95 sites proches des rives du lac Sainte-Claire entre 1998 et 2001. En 1998, des relevés ont été effectués à 3 sites à des profondeurs de 1, de 2,5 et de 4 m, le long de 10 transects, à proximité de Puce et de Belle River (Ontario). À chacun des 30 sites, 5 quadrats de 1 m² ont été fouillés et 20 échantillons ont été prélevés à l’aide d’une benne Ekman. Dix de ces sites (profondeurs de 2,5 et de 4 m le long de 5 transects) ont été revisités en 1999, de même que 12 nouveaux sites (profondeurs de moins de 1 m, de 2 à 3 m et de 4 m le long de 4 transects) près de Grosse Pointe (Michigan). En 1999, des recherches ont aussi été réalisées à des profondeurs de moins de 1 et de plus de 3 m à 48 autres sites répartis le long de la rive est du lac et dans les eaux canadiennes du delta. Les recherches à des profondeurs supérieures à 2 m ont été effectuées par deux plongeurs autonomes, pour un effort d’échantillonnage total de 0,5 heure-personne, tandis que les recherches à des profondeurs inférieures à 2 m ont été effectuées par trois personnes portant un masque et un tuba, pour un effort total de 0,75 heure-personne. Dans les sites où des mulettes vivantes étaient présentes (profondeur de ≤ 1.5 m dans tous les cas), l’effort de recherche au tuba a été porté à 1,5 heures-personnes. Dix des sites les plus riches en Unionidés ont été revisités en 2000, pour un effort de recherche de 1,5 heures-personnes. En 2001, 4 des sites les plus productifs en 2000 et 5 nouveaux sites, dont 4 se trouvant en eaux américaines, ont fait l’objet d’un échantillonnage quantitatif mené selon la technique suivante : chacun des deux plongeurs équipés d’un tuba nage jusqu’à ce qu’il trouve un Unionidé, puis ratisse une zone circulaire de 65 m² autour de l’individus et y récolte tous les Unionidés vivants qu’il aperçoit. Dix « parcelles circulaires » (superficie totale de 650 m²) ont ainsi été inventoriées à 7 des 9 sites, et 5 parcelles à un autre site; au site le plus productif, 21 parcelles ont ainsi fait l’objet d’une inspection visuelle.

En 2003, Metcalfe-Smith et al. (2004) ont inventorié 18 sites répartis dans le delta du lac Sainte-Claire, dont 9 en eaux canadiennes et 9 en eaux américaines. Les relevés ont été effectués selon la technique des parcelles circulaires décrite ci-haut, mais cette fois, trois plongeurs ont participé aux recherches, et chacun d’entre eux a inspecté 10 parcelles pour une superficie totale de 1 950 m²/site (à quelques sites, le nombre de parcelles inspectées était inférieur à 10). Neuf de ces sites avaient été inventoriés en 2001. En 2003, des recherches chronométrées ont également été réalisées à 10 sites, dont 8 se trouvaient en eaux américaines et 2, en eaux canadiennes. L’effort d’échantillonnage était d’environ 1,0 heure-personne/site (Metcalfe-Smith et al., 2004). Quatre autres sites ont été inventoriés en eaux canadiennes en 2005, pour un effort d’échantillonnage de 3 à 4 heures-personnes/site (Metcalfe-Smith et al., 2005b).

En 2004, Metcalfe-Smith et al. (2005a) ont effectué des relevés quantitatifs intensifs dans la portion canadienne du delta à deux sites abritant les communautés d’Unionidés les plus riches et les plus abondantes de la région. Ils ont utilisé la technique des parcelles circulaires pour inventorier 29 points le long de 10 transects à la baie Pocket (couvrant environ 1 p. 100 des 170 000 m² de la baie), et 138 points le long de 16 transects à la baie Bass (couvrant environ 2 p. 100 des 370 000 m² de la baie).

Lors de tous les relevés décrits aux paragraphes précédents, toutes les mulettes vivantes ont été identifiées, dénombrées, mesurées, sexées si possible (dans le cas des espèces présentant un dimorphisme sexuel), puis rendues au fond du lac.

Rivière Detroit 

En 1998, Schloesser et al. (2006) ont réinventorié dans le cours supérieur de la rivière Detroit quatre sites où des Unionidés vivants avaient été observés en 1992 et en 1994. À chaque site, ils ont fouillé une zone de 500 m² pendant 60 minutes et une deuxième zone de 500 m² pendant 25 minutes. La même année, des recherches par excavation de 10 quadrats de 1 m² à l’intérieur d’une grille de 10 m × 10 m ont également été effectuées à des fins de comparaison des résultats aux données amassées en 1987, avant l’invasion de moules zébrées, ainsi qu’à un deuxième site, en 1998 seulement. Des recherches le long de transects linéaires ont été menées à un site en 1997, à des fins de comparaison des résultats aux données de 1990. Un total de 480 m² le long de quatre transects de 120 m ont été échantillonnés en 1997, comparativement à 180 m² le long de trois transects de 60 m en 1990.

Lac Érié

En 1997, Metcalfe-Smith et al. (2000b) ont effectué des relevés à deux sites se trouvant près de l’embouchure de la rivière Grand, pour un effort d’échantillonnage de 4,5 heures-personnes. En 2001, Zanatta et Woolnough (données inédites), portant masque et tuba, ont inventorié 6 sites dans la baie Rondeau, pour un effort d’environ 2 heures-personnes/site. En 2005, les rédacteurs du présent rapport ont effectué des recherches dans 17 sites historiques dans le bassin ouest du lac Érié, dont des sites autour de la pointe Pelée et de l’île Pelée. Les recherches ont été réalisées par des plongeurs équipés d’un masque et d’un tuba (1,5 heures-personnes) à des profondeurs de moins de 3 m à 12 sites. À 5 sites où les eaux étaient trop agitées ou trop turbides, les recherches se sont transportées sur la plage, prenant les coquilles pour cible.

Lac Ontario et est de l’Ontario

En 2005, les rédacteurs du présent rapport ont inventorié 15 sites historiques au lac East, au lac Consecon, à la baie de Quinte et à quelques autres sites avoisinants. Les recherches ont été effectuées par des plongeurs portant masque et tuba à 5 sites (de 0,75 à 2 heures-personnes) ou des personnes portant des cuissardes à 8 sites (de moins de 0,5 à 1,5 heures-personnes); aux autres sites, des recherches de coquilles ont été effectuées sur la plage. Frederick W. Schueler, du Bishops Mills Natural History Centre, à Bishops Mills (Ontario), a effectué des relevés à 2 sites au ruisseau Lyn en 2006, et à un site au ruisseau Golden, affluent du ruisseau Lyn, en 2005. L’effort d’échantillonnage a oscillé entre 1 et 2,8 heures-personnes/site, et les recherches ont été effectuées au toucher, la visibilité ayant été considérablement réduite par les déplacements des chercheurs sur les fonds boueux (Schueler, comm. pers., 2006).

Abondance

Selon nos connaissances, les deux seuls endroits où la ligumie pointue est encore présente au Canada sont le delta du lac Sainte-Claire et le ruisseau Lyn, qui coule près de Brockville (Ontario).

Lac Sainte-Claire

Des informations sur l’abondance relative de la ligumie pointue ont été amassées dans le cadre de recherches chronométrées effectuées entre 1999 et 2005. Entre 1999 et 2001, des ligumies pointues vivantes ont été trouvées à 48 p. 100 des 33 sites (29 en eaux canadiennes) abritant des communautés d’Unionidés; la ligumie pointue représentait 3 p. 100 des quelque 2 356 Unionidés vivants récoltés (Zanatta et al., 2002). Le nombre global de captures par unité d’effort (CPUE) au 28 sites inventoriés en 2000 (tous en eaux canadiennes) s’élevait à 43 individus/heures-personnes pour toutes les espèces d’Unionidés et à environ 1,5 individu/heures-personnes pour la ligumie pointue. Quatorze autres sites ont été visités en 2003 et en 2005, dont 6 en eaux canadiennes (Metcalfe-Smith et al., 2004; 2005b). Des ligumies vivantes ont été trouvées à 3 ou à 21 p. 100 des sites inventoriés (2 en eaux canadiennes); la représentation de la ligumie pointue parmi les 367 Unionidés vivants récoltés s’établissait à 2 p. 100. La valeur globale de CPUE pour cette espèce était de 0,3 individu/heures-personnes. Ces données donnent à croire que la ligumie pointue est largement répartie à l’échelle du delta mais peu abondante.

Les relevés quantitatifs effectués entre 2001 et 2004 ont fourni des estimations de la densité de la population de ligumies pointues du delta du lac Sainte-Claire. Neuf sites ont été inventoriés en 2001. Le L. nasuta a été trouvé à 2 sites, tous deux en eaux canadiennes, aux faibles densités de 0,001 et de 0,002 individu/m² (Zanatta et al., 2002). Dix-huit sites ont été visités en 2003 : neuf sites en eaux canadiennes et neuf sites en eaux américaines (Metcalfe-Smith et al., 2004). La ligumie pointue a été trouvée à 3 des sites canadiens et à 3 des sites américains, aux densités moyennes de 0,014 individu/m² et de 0,0008 individu/m², respectivement. Ces résultats donnent à croire que la portion américaine du delta abrite une plus petite population que la portion canadienne. Deux des sites se trouvant en eaux canadiennes, soit la baie Bass et la baie Pocket, abritaient les communautés d’Unionidés les plus riches et les plus abondantes dans le delta. Des relevés quantitatifs intensifs ont été effectués à ces sites en 2005 (Metcalfe-Smith et al., 2005b); les données amassées dans le cadre de ces relevés ont permis d’estimer de façon précise la densité et l’abondance de la ligumie pointue dans ces deux baies (tableau 1). L’estimation de l’abondance de l’espèce dans le reste du delta est fondée sur une zone occupée de 17 km², soit la proportion de la zone d’occupation de 44 km² correspondant à l’habitat réellement occupé par la ligumie pointue (environ 27 km² de la zone d’occupation se trouvent soit en milieu terrestre, soit dans des eaux d’une profondeur supérieure à 1,5 m et par conséquent non propices à l’espèce). La taille totale estimée de la population de ligumies pointues dans le delta du lac Sainte-Claire est de 22 000 à 44 000 individus (tableau 1).

Tableau 1. Estimations de la taille des populations de ligumies pointues (Ligumia nasuta) habitant les eaux canadiennes du delta du lac Sainte-Claire, d’après les relevés effectués à 15 sites entre 2003 et 2005.
SecteurDensité moyenne (± É.-T.)
(Nombre d’individus/m²)
Zone occupée (m²)Facteur de correction appliqué à la zone occupéeAbondance estimée
(nombre d’individus)
Baie Pocket
0,001 ± 0,0006
170 000
20 – 82
Baie Bass
0,020 ± 0,003
370 000
6 290 – 8 510
Reste du delta
0,005 ± 0,002
17 000 000
15 300 – 35 700
Total
 
 
 
21 610 – 44 292
Note de tableau a

facteur de correction de 0,30 appliqué, car L. nasuta a été trouvé dans 3 des 10 transects échantillonnés.

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Note de tableau b

aucun facteur de correction appliqué, car le L. nasuta a été trouvé dans tous les 16 transects échantillonnés.

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Note de tableau c

facteur de correction de 0,30 appliqué, car le L. nasuta a été trouvé à 4 des 13 sites échantillonnés.

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La longueur de la coquille de toutes les mulettes récoltées durant les relevés semi-quantitatifs (recherche chronométrée) et quantitatifs effectués dans les eaux canadiennes du delta en 2003, en 2004 et en 2005 a été mesurée. Au total, 235 ligumies pointues vivantes ont été capturées, dont 209 dans la baie Bass. La distribution de fréquence de la taille des individus récoltés dans la baie Bass est illustrée à la figure 5. La longueur de la coquille de ces individus variait entre 49 et 99 mm, et une bonne représentation a été notée dans plusieurs classes de taille, ce qui atteste d’un recrutement régulier dans la population. Aucun individu de très petite taille n’a été trouvé, mais cette absence s’explique probablement par le fait que les juvéniles s’enfouissent profondément dans le substrat et échappent ainsi à la détection au cours des recherches visuelles. Les distributions des classes de taille n’ont pu être déterminées pour d’autres sites se trouvant dans le delta en raison du nombre insuffisant d’individus récoltés. La ligumie pointue affiche un très léger dimorphisme sexuel, la coquille de la femelle étant plus arrondie ou renflée que celle du mâle le long du bord ventral postérieur. D’après leur expérience, les rédacteurs estiment que le sexe de la plupart des individus ne peut être établi de façon fiable sur la base de la forme de la coquille. C’est la raison pour laquelle aucune valeur de sex-ratio n’est fournie dans le présent rapport.

Figure 5. Distribution de fréquence de la taille de 209 Ligumia nasuta vivants récoltés dans la baie Bass, dans les eaux canadiennes du delta du lac Sainte-Claire, en 2003 et en 2004.

Figure 5. Distribution de fréquence de la taille de 209 Ligumia nasuta vivants récoltés dans la baie Bass, dans les eaux canadiennes du delta du lac Sainte-Claire, en 2003 et en 2004.
Ruisseau Lyn 

Plusieurs coquilles fraîches de ligumie pointue ont été découvertes en septembre 2005 dans le ruisseau Golden, affluent du ruisseau Lyn qui coule près de Lyn (Ontario) (Schueler, comm. pers., 2005). En 2006, 4 individus vivants et plusieurs coquilles fraîches ont été trouvés dans le ruisseau Lyn, tout juste en aval de sa jonction avec le ruisseau Golden, et une valve fraîche a été découverte dans une hutte de rat musqué à environ 5 km en aval. D’après des renseignements communiqués par F.W. Schueler, la ligumie pointue occuperait un tronçon de 6 km du ruisseau Lyn, depuis la ville de Lyn jusqu’à Younge Mills. À ce jour, des individus vivants n’ont été trouvés qu’à un site; dès lors, la zone d’occupation pour la population du ruisseau Lyn est estimée à 1 km². Comme aucune estimation de la densité n’est disponible pour cette population, il est impossible d’en évaluer la taille totale.

Fluctuations et tendances 

Avant l’invasion des Dreissenidés, à la fin des années 1980, la ligumie pointue était l’une des espèces de mulettes les plus communes dans les Grands Lacs inférieurs et leurs voies interlacustres. La base de données sur les Unionidés des Grands Lacs inférieurs de l’Institut national de recherche sur les eaux renferme plus de 8 700 mentions d’occurrence de 40 espèces d’Unionidés recueillies dans plus de 2 500 sites répartis à l’échelle du bassin des Grands Lacs inférieurs entre 1860 et 2006. Une interrogation de cette base de données a révélé que la ligumie pointue était la quatrième espèce la plus commune dans les lacs Sainte-Claire, Érié et Ontario et les rivières Detroit et Niagara avant 1990, représentant 7,5 p. 100 des 1 591 mentions visant 39 espèces. La ligumie pointue n’occupe plus qu’une petite portion du lac Sainte-Claire, où elle représentait environ 6 p. 100 des 5 359 Unionidés vivants recueillis entre 1999 et 2005. La population actuelle de ligumies pointues au Canada est donc considérablement plus petite qu’elle l’était dans le passé.

La ligumie pointue s’est révéléela deuxième espèce la plus abondante (après le Lampsilis siliquoidea, ou lampsile solide) lors de relevés effectués dans les eaux du large du bassin ouest du lac Érié en 1930, entre 1951 et 1952, en 1961, en 1972 et en 1982, et la troisième espèce la plus abondante entre 1973 et 1974 (Nalepa, 1994). La densité moyenne de tous les Unionidés aux 17 sites fouillés en 1961, en 1972 et en 1982 a chuté de 9,8 à 5,6 à 4,1/m², respectivement, probablement par suite d’une réduction générale de la qualité de l’eau. La ligumie pointue représentait 25,6 p. 100 de la communauté d’Unionidés en 1961, dont la densité globale s’élevait à 9,8/m². Se fondant sur ces données, les rédacteurs du présent rapport ont estimé à 2,5 individus/m², à 0,46individus/m² et à 0,95 individus/m² les densités de ligumies pointues en 1961, en 1972 et en 1982, respectivement. L’abondance du L. nasuta a donc chuté d’environ 60 p. 100 entre 1961 et 1982. La superficie du bassin ouest s’élevant à environ 1 354 km², les effectifs du L. nasuta en 1982 y ont été estimés à 1 286 550 000 individus. Schloesser et Nalepa (1994) ont fouillé les mêmes sites en 1991, après l’invasion par les Dreissenidés, et ils n’y ont trouvé que quatre Unionidés vivants, mais aucune ligumie pointue. Schloesser et al. (1997) ont observé un déclin des effectifs d’Unionidés à 15 sites proches du littoral, dans le bassin ouest : 85 individus et 12 espèces en 1983, 97 individus et 9 espèces en 1991, et 5 individus et 4 espèces en 1993. Toutefois, aucune ligumie pointue ne figurait parmi les individus récoltés durant ces relevés.

Schloesser et al. (1998) ont inventorié 13 sites dans les eaux canadiennes et américaines de la rivière Detroit entre 1982 et 1983, avant l’invasion par les Dreissenidés, puis 17 sites en 1992 et 9 sites en 1994. La ligumie pointue ne représentait que 3,7 p. 100 des 1 279 Unionidés vivants de 23 espèces récoltés entre 1982 et 1983, 0,2 p. 100 des 1 653 Unionidés vivants de 25 espèces récoltés en 1992 et 0,0 p. 100 des 58 Unionidés vivants de 13 espèces récoltés en 1994. Le nombre de ligumies pointues vivantes récoltées aux 9 sites échantillonnés à ces trois occasions est passé de 37 à 4 à 0. Schloesser et al. (2006) ont revisité quatre de ces sites en 1998; ils n’y ont trouvé que quatre Unionidés de 4 espèces différentes, mais aucune ligumie pointue.

Nalepa et al. (1996) ont inventorié 29 sites dans les eaux du large du lac Sainte-Claire en 1986 (avant l’invasion de la moule zébrée), en 1990, en 1992 et en 1994, utilisant chaque fois la même méthode d’échantillonnage; 18 de ces sites se trouvaient en eaux canadiennes. L’abondance des Unionidés a chuté de 281 individus et 18 espèces en 1986 à 6 individus et 5 espèces en 1994. L’abondance relative de la ligumie pointue au cours de ces relevés s’établissait à 2,8 p. 100, à 2,0 p. 100, à 5,1 p. 100 et à 0 p. 100, respectivement. En 1986, la densité moyenne de tous les Unionidés était de 1,9/m², et celle de la ligumie pointue, dont l’abondance relative s’élevait à 2,8 p. 100, probablement d’environ 0,05/m². La superficie du lac Sainte-Claire est de 1 110 km². Les rédacteurs du présent rapport ont estimé l’abondance de la ligumie pointue dans les eaux du large du lac Sainte-Claire, en 1986, à 55 500 000 individus. L’espèce a presque complètement disparu depuis. Gillis et Mackie (1994) ont réalisé des relevés intensifs à deux des sites relativement proches du littoral inventoriés par Nalepa et al. (1996) entre 1990 et 1992. La densité de la ligumie pointue au site se trouvant en eaux canadiennes, près de Puce (Ontario), est passée de 0,01/m² à 0,004/m² à 0/m² au cours de cette période. Aucun Unionidé vivant n’a été trouvé en 1992. Comme aucun relevé n’a été effectué dans les eaux proches du littoral du delta du lac Sainte-Claire avant 1999, on dispose de très peu d’informations sur les fluctuations de la taille de la population du L. nasuta dans la région du delta. Toutefois, un déclin des populations d’Unionidés, incluant celle du L. nasuta, a été observé à un site de la baie Johnston. Zanatta et al. (2002) y ont récolté 137 Unionidés vivants de 7 espèces en 1999 (effort de recherche : 1,5 heure-personne); 19 de ces individus étaient des ligumies pointues. Ces mêmes auteurs ont revisité le site en 2000, y consacrant le même effort de recherche; ils n’y ont  trouvé que 12 Unionidés vivants représentant 4 espèces, dont une ligumie pointue. Metcalfe-Smith et al. (2004) ont revisité ce site en 2003, y consacrant 1,3 heure-personne; ils n’y ont découvert que 10 Unionidés vivants, dont deux ligumies pointues. Zanatta et al. (2002) ont noté que les taux d’infestation par la moule zébrée dans la baie Johnston et le lac Goose avoisinant (moyenne : 177 moules zébrées/Unionidé) étaient plus élevés que dans les autres secteurs du delta en 1999.

En 1996, des recherches chronométrées ont été effectuées selon la technique de recherche chronométrée à un site à chacun des lacs East et Consecon, dans le comté de Prince Edward (région de la baie de Quinte, lac Ontario). Au total, 167 Unionidés vivants ont été récoltés au lac Consecon, dont 14 ligumies pointues, comparativement à seulement 16 Unionidés vivants au lac East, dont 2 ligumies pointues (Metcalfe-Smith et al., données inédites). Les rédacteurs du présent rapport ont inventorié de nouveau ces sites en 2005, ainsi qu’un site additionnel au lac Consecon et quatre sites au lac West, situé à proximité. Aucun Unionidé vivant n’a été trouvé. Schueler (comm. pers., 2006) a visité les lacs Consecon et Beaver dans le bassin de la rivière Salmon en 2006 et constaté que les deux lacs étaient gravement infestés par la moule zébrée et n’abritaient vraisemblablement plus d’Unionidés vivants. En l’absence de mentions historiques de la ligumie pointue au ruisseau Lyn, il est impossible de déterminer les fluctuations de cette population dans le temps.

Effet d’une immigration de source externe 

La ligumie pointue se rencontre dans quatre États des Grands Lacs (Michigan, New York, Ohio et Pennsylvanie) qui sont reliés aux voies d’eau de l’Ontario par les lacs Ontario, Érié, Sainte-Claire et Huron. De façon générale, les populations de ligumies pointues dans ces états connaissent de sérieuses difficultés. La ligumie pointue est désignée «en voie de disparition » (Endangered) en Ohio et « préoccupante sur le plan de la conservation » (Species of Conservation Concern) dans l’État de New York et en Pennsylvanie. Son statut au Michigan est inconnu. Dans l’État de New York, Strayer et Jirka (1997) décrivent la ligumie pointue comme non largement répartie, mais trouvée encore régulièrement et parfois abondante, en particulier dans la portion ouest de l’État, où elle se trouve en divers endroits du bassin Érié-Niagara, ainsi que dans le centre de l’État et le bassin du Saint-Laurent. Le seul endroit situé dans les eaux américaines des Grands Lacs où la ligumie pointue est encore présente est la baie Thompson, petite baie (environ 1 km²) immédiatement à l’extérieur de la baie Presque Isle, le long de la rive sud du lac Érié, près d’Erie, en Pennsylvanie. Avant l’arrivée des Dreissenidés, la baie Presque Isle, plus grande (15 km²), abritait 20 000 Unionidés (nombre estimé) répartis en 22 espèces, dont le L. nasuta; en 1995, toutes ces populations avaient disparu (Masteller, comm. pers., 2002).

Le rétablissement des populations décimées du L. nasuta au Canada par immigration naturelle d’individus en provenance des États-Unis paraît fort improbable, étant donné le faible nombre de populations sources potentielles et l’ampleur des distances à franchir. La population du delta du lac Sainte-Claire pourrait cependant faire exception : si la population occupant la portion canadienne du delta venait à disparaître, il se pourrait que l’espèce y soit réintroduite naturellement par des poissons provenant de la portion américaine du delta, en particulier si la perchaude est un des hôtes. La perchaude vit en eau peu profonde et ne se trouve habituellement pas à plus de 9,2 m de profondeur (Scott et Crossman, 1973). Comme la profondeur du chenal navigable qui divise le delta le long de la frontière canado-américaine s’établit à seulement 8,3 m (Edsall et al., 1988), la perchaude devrait pouvoir circuler librement dans le delta. Il convient toutefois de noter que la population américaine de ligumies pointues est plus petite que la population canadienne et que les communautés d’Unionidés qui habitent les eaux américaines se portent moins bien que celles qui occupent les eaux canadiennes (moins diversifiées et moins abondantes; les individus présentent des réserves énergétiques moindres) (Metcalfe-Smith et al., 2005a).