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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la ligumie pointue (Ligumia Nasuta) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

L’introduction et la propagation de Dreissenidés exotiques dans les Grands Lacs et leurs voies interlacustres ont provoqué un déclin spectaculaire des populations de mulettes indigènes dans les régions infestées (voir la sous-section Tendances, sous Habitat). Plus de 90 p. 100 des sites qui abritaient la ligumie pointue dans le passé, pourcentage le plus élevé parmi toutes les espèces d’Unionidés au Canada, sont aujourd’hui infestés par la moule zébrée et sont de ce fait inhabitables. Les Dreissenidés représentent toujours une menace pour la ligumie pointue et continuent de limiter sa répartition dans la région du delta du lac Sainte-Claire, où la plupart des individus récoltés entre 2003 et 2005 provenaient d’une seule petite baie protégée. Une étude inédite sur les incidences de la moule zébrée sur cinq espèces de mulettes indigènes au lac Sainte-Claire a révélé que la ligumie pointue affichait le plus faible taux de survie (30 p. 100) et était l’espèce la plus gravement infestée par la moule zébrée en proportion de son poids (Hunter, comm. pers., 2004). Avant l’invasion par la moule zébrée, une baisse généralisée de la qualité de l’eau et des périodes de réduction des concentrations d’oxygène ont fait chuter les densités d’Unionidés de 10 individus/m² en 1961 à 4 individus/m² en 1982 dans le bassin ouest du lac Érié (Nalepa et al., 1991). Il est peu probable que la moule zébrée soit introduite dans le bassin du ruisseau Lyn, car les seuls plans d’eau stagnante qui s’y trouvent sont deux petits étangs entourés par des terres humides (étang Lambs au sud de New Dublin, et étang Lees au nord de Lillies) qui ne sont pas accessibles par embarcation (BMNHC, 2006).

Les changements climatiques auront probablement un profond retentissement sur les populations de Ligumia nasuta et des autres Unionidés qui subsistent encore dans les Grands Lacs. Les incidences possibles des fluctuations et de l’évolution du climat sur l’écosystème des Grands Lacs sont actuellement au centre de nombreux projets de recherche. Mis à part le réchauffement, qui paraît inévitable, les divers modèles climatiques ne s’entendent pas sur l’ampleur et la direction des autres composantes du changement climatique, comme les précipitations et leurs effets sur les niveaux d’eau. Les réponses probables des Grands Lacs aux fluctuations et aux changements du climat sont examinées dans un rapport récent d’Environnement Canada sur les menaces pour la disponibilité de l’eau au Canada (Environnement Canada, 2004). Un modèle prévoit une réduction marquée de l’approvisionnement net du bassin (précipitations et ruissellement moins évaporation) vers les lacs inférieurs, le lac Sainte-Claire étant le plus lourdement touché. D’autres simulations indiquent des baisses ou même de légères augmentations, mais de façon générale, il semble que le réchauffement climatique provoquera une baisse des niveaux d’eau. Les incidences de telles baisses sur les dernières communautés d’Unionidés encore présentes dans les battures peu profondes (≤ 1,5 m) du delta du lac Sainte-Claire devraient être importantes. L’assèchement de ces battures entraînerait la perte de communautés entières ou forcerait les communautés restantes à migrer vers les eaux plus profondes, où elles se retrouveraient en présence de fortes densités de moules zébrées et subiraient une mortalité considérable.

Les régulateurs naturels les plus importants de la taille et de la répartition des populations de mulettes sont la répartition et l’abondance des poissons hôtes, la prédation, le parasitisme et les maladies. Les Unionidés ne peuvent boucler leur cycle biologique si leurs glochidies n’ont pas accès à un hôte approprié. Si les populations de poissons hôtes disparaissent ou si leur abondance chute à des niveaux ne permettant plus de soutenir une population viable, le recrutement ne pourra plus se poursuivre, et l’espèce pourrait connaître une disparition fonctionnelle (Bogan, 1993). Comme il a été mentionné précédemment (Cycle biologique et reproduction), les poissons hôtes de la ligumie pointue sont inconnus. Des tests en laboratoire et des travaux sur le terrain sont requis pour identifier les hôtes fonctionnels de la ligumie pointue en Ontario. Il faudrait ensuite réaliser des études de suivi afin d’évaluer l’état de santé des populations des poissons hôtes et de déterminer si l’accès à ces hôtes constitue un facteur limitatif pour la ligumie pointue en Ontario. Par ailleurs, il est établi que divers mammifères et poissons se nourrissent de mulettes (Fuller, 1974). La prédation exercée par le rat musqué, en particulier, peut être un facteur limitatif pour la ligumie pointue dans le delta du lac Sainte-Claire, car les terres humides comportant une végétation émergente abondante représentent l’habitat préféré du rongeur (NatureServe, 2005). Tyrrell et Hornbach (1998) et d’autres auteurs ont démontré que le rat musqué est, dans sa quête de nourriture, sélectif quant aux espèces et à la taille de ses proies et qu’il peut de ce fait avoir un effet important sur la structure par taille et la composition par espèces des communautés de mulettes. Plusieurs études ont été menées sur la prédation du rat musqué sur les mulettes (Neves et Odom, 1989; Watters, 1993-1994; Tyrell et Hornbach, 1998), mais aucune n’a été effectuée dans les régions susceptibles d’abriter des populations de ligumies pointues. En conséquence, des études plus approfondies s’imposent pour évaluer l’incidence possible de la prédation du rat musqué sur la ligumie pointue en Ontario. Aucune donnée n’est actuellement disponible sur les effets du parasitisme ou des maladies sur les populations canadiennes de Ligumia nasuta.