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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l’ours grizzli au Canada – Mise à jour

4. Habitat

4.1 Définition

L’ours grizzli est un généraliste en matière d’habitat. On le trouve aussi bien au niveau de la mer qu’en altitude, dans des milieux alpins. Au Canada, il occupe des habitats aussi variés que les forêts pluviales tempérées côtières et la toundra arctique sèche. Malgré son anatomie de carnivore pour ce qui est de l’alimentation et de la digestion, l’ours grizzli est omnivore, et beaucoup d’individus sont principalement herbivores. Le choix des habitats chez cet ours a un fort caractère saisonnier et reflète ordinairement la phénologie locale. Dans les secteurs de montagnes, cela peut donner lieu à des migrations saisonnières entre les basses et les hautes altitudes.

L’exploitation de l’habitat chez cette espèce a été largement décrite pour la plupart des écorégions (voir par exemple Schwartz et al., sous presse). Dans le présent rapport, on a surtout tenu compte des articles des dix dernières années, particulièrement de ceux qui décrivent la situation au Canada.

L’exploitation de l’habitat par l’ours grizzli du Centre de l’Arctique a été décrit récemment. Gau (1998) a défini cinq saisons pour l’ours selon les changements observés dans son régime alimentaire, et il a procédé par observation directe pour caractériser le choix des habitats. Au printemps, les ours marquent une préférence pour les terrains de roche en place et autres endroits peu enneigés. Au commencement et au milieu de l’été, ils choisissent les terres humides, particulièrement celles ayant une couverture végétale. À la fin de l’été, soit dans la période de maturation des petits fruits, ils se concentrent sur les eskers (crêtes de gravier et de sable laissées par la fonte des glaciers). Les terres humides et la toundra mésique ou humide sont les habitats préférés à l’automne.

McLoughlin et al. (2002a) ont utilisé des fonctions de sélection des ressources, des données télémétriques satellitaires et des images Landsat classifiées pour évaluer l’exploitation de l’habitat par l’ours grizzli dans cette même région du Centre de l’Arctique. En général, les ours choisissent des domaines vitaux où sont surreprésentés les eskers, la toundra de succession à tussocks et hummocks, les secteurs couverts de lichen, les zones de suintement peuplées de bouleaux et les habitats riverains couverts d’arbustes hauts. À l’intérieur de leurs domaines vitaux, les ours marquaient une préférence pour les eskers et les habitats riverains couverts d’arbustes hauts.

La forte densité atteinte par une population d’ours grizzlis de l’intérieur, dans le Sud-Est de la Colombie-Britannique, a été attribuée principalement à l’existence de secteurs productifs de petits fruits qui se sont formés après le passage de grands incendies 50 à 70 ans auparavant (McLellan et Hovey, 2001a). Les coulées de roches et les parcelles riveraines constituaient d’importants habitats dans ce secteur avant et après la saison des petits fruits. Les secteurs de coupe forestière en régénération étaient évités à toutes les saisons.

Il existe des descriptions physiographiques et botaniques des habitats de l’ours grizzli pour plusieurs régions du Canada. Toutefois, les attributs anthropiques prennent de plus en plus le dessus sur les caractéristiques biophysiques comme déterminants de la qualité de l’habitat de cette espèce. L’activité humaine peut influer sur la capacité des ours d’exploiter des habitats potentiels. Là où ils ne sont pas familiarisés avec la présence humaine, les ours fuient les zones d’activité humaine (McLellan et Shackleton, 1988; McLellan, 1990). La perte d’utilité des habitats qui en résulte peut s’étendre sur une superficie bien supérieure à celle des aménagements. Par conséquent, dans les évaluations de l’habitat de l’ours grizzli, on applique souvent des indicateurs de l’utilité résiduelle de l’habitat pour tenir compte des effets secondaires de l’activité humaine (USDA For. Serv., 1990; Gibeau, 1998, 2000). Récemment, on a procédé à la modélisation de secteurs sécuritaires pour l’ours grizzli (secteurs où les ours peuvent satisfaire leurs besoins énergétiques tout en évitant l’homme) dans le cadre de travaux de planification de l’utilisation du territoire en fonction de la conservation de l’ours grizzli (Gibeau et al., 2001). Les secteurs sécuritaires offrent un habitat propice, sont assez étendus pour permettre aux ours de satisfaire leurs besoins alimentaires quotidiens, et se trouvent à l’extérieur des zones d’influence des activités humaines. Gibeau et al. (2001) estiment que dans le Sud de l’Alberta et de la Colombie-Britannique, la superficie minimale de ces secteurs est de 9 km2. La superficie minimale requise pour combler les besoins énergétiques des ours devrait logiquement varier en fonction des milieux. Dans les secteurs côtiers riches, par exemple, elle pourrait être plus petite. Dans la toundra arctique, elle pourrait être beaucoup plus grande.

4.2 Tendances

La quantité d’habitat disponible n’a pas beaucoup changé au Canada depuis 1990. Par rapport à la vaste zone d’occupation de l’ours grizzli, peu d’habitat a été perdu de façon directe. Cependant, des pertes d’utilité des habitats sont signalées dans certaines régions et sont probables dans de nombreuses autres (voir par exemple Gibeau, 1998). L’exploitation, et particulièrement l’accès accru de l’homme aux secteurs propices à l’ours grizzli, a conduit à des pertes de qualité de l’habitat dans la majeure partie de l’aire de répartition de l’espèce.

4.3 Protection et propriété

4.3.1 Aires protégées

Il existe des aires protégées partout à l’intérieur de l’aire de répartition de l’ours grizzli au Canada; elles y totalisent environ 214 616 km2 (tableaux tableau1 et tableau2). Cela correspond à 6,2 p. 100 de la zone d’occurrence estimée de l’espèce au Canada, et à 8,3 p. 100 de la zone d’occupation estimée. On exclut ici (dans ces chiffres et dans l’analyse suivante) les nombreuses aires protégées de petite superficie (en général de moins de 50 km2). Il appert que la plupart des ours grizzlis du Canada vivent sur des terres faisant l’objet de multiples utilisations.

 

Tableau 1. Aires protégées fédérales dans l'aire de répartition de l’ours grizzli au Canada
Nom et endroitSuperficie (km2)Chasse de subsistance par les Premières nations?
Parc national des Lacs-Waterton (Alberta)525non
Parc national Banff (Alberta)6 641non
Parc national Jasper (Alberta)10 878non
Parc national Kootenay (Colombie-Britannique)1 406non
Parc national Yoho (Colombie-Britannique)1 310non
Parc national des Glaciers (Colombie-Britannique)1 350non
Parc nat. du Mont-Revelstoke (Colombie-Britannique)260non
Parc national Kluane (Yukon)22 015oui
Parc national Ivvavik (Yukon)10 170oui
Parc national Vuntut,Yukon4 345oui
Parc national Nahanni (Nunavut)4 766oui
Parc national Tuktut Nogait (Nunavut)16 340oui
Refuge faunique Thelon (Territoires du Nord-Ouest/Nunavut)52 000non
Total132 006 


Tableau 2. Sommaire des aires protégées provinciales et territoriales dans l'aire de répartition de l’ours grizzli au Canada.
Endroit et typeSuperficie (km2)Commentaires
Alberta  
Parcs provinciaux874À l'exclusion des parcs de terres sauvages et d'autres aires protégées où sont imposées diverses restrictions concernant l'utilisation des terres.
Aires de nature sauvage1 010 
Colombie-Britanique  
Yukon  
Parcs territoriaux7 632Chasse à l’ours grizzli permise.
Réserve faunique Kluane6 450 
Territoires du Nord-Ouest et Nunavut Plusieurs parcs territoriaux, mais de superficie très limitée.
Total82 610 

 

L’expression « aires protégées » peut correspondre à différentes réalités. Par exemple, la chasse est interdite à l’intérieur des parcs provinciaux de l’Alberta, mais elle est permise dans bon nombre de ceux de la Colombie-Britannique. Dans les parcs nationaux, le prélèvement de ressources naturelles est interdit, sauf que la chasse de subsistance par les Premières nations est généralement permise dans le Nord. Particulièrement dans le Sud du Canada, les activités telles que les projets intensifs d’aménagement récréatif ou résidentiel et d’infrastructures, qui peuvent sans nul doute nuire à l’ours grizzli, sont communément permises dans les aires dites protégées. Dans le présent rapport, on entend par « aires protégées » les zones où sont interdites les activités d’extraction des ressources (exploitation minière et forestière, par exemple) et auxquelles est attribué un mandat général de protection de l’habitat de l’ours grizzli. Cependant, puisque la chasse à l’ours grizzli est permise dans certaines de ces aires, que des mortalités peuvent encore s’y produire par suite d’accidents, d’activités illégales ou d’activités de gestion et que l’habitat peut s’y dégrader, ces aires ne constituent pas toutes de véritables refuges pour l’ours grizzli.

Les populations d’ours de chaque aire protégée fréquentent des secteurs situés à l’extérieur des limites des parcs. Dans certains cas (par exemple les parcs nationaux des Lacs-Waterton et de Revelstoke), l’aire protégée ne couvre même pas l’entièreté du domaine vital d’un seul ours grizzli. D’autres parcs, de plus grande étendue, protègent quelques ours résidents, mais ces populations peuvent être trop petites pour se maintenir par elles-mêmes. Les aires protégées peuvent très probablement constituer des refuges de première importance, mais les secteurs contigus, non protégés, sont nécessaires au maintien de populations viables.

Dans la plupart des cas, les aires protégées ont été créées dans un but premier autre que la conservation des ours grizzlis. Ainsi, et parce que dans la plupart des régions l’ours grizzli a des exigences saisonnières très précises en matière d’habitat, de nombreuses aires protégées ne comprennent pas des secteurs assez étendus d’habitat de grande qualité, et il se peut que les meilleurs habitats puissent se trouver à l’extérieur des aires protégées. Ce peut être particulièrement le cas dans les régions montagneuses où la beauté des lieux a conduit à la création de parcs constitués en grande partie de roc et de glace.

4.3.1.1 Alberta

Trois parcs nationaux, cinq parcs provinciaux et trois aires de nature sauvage protègent l’ours grizzli et 19 928 km2 d’habitat de l’espèce en Alberta (Alta.). Cela correspond à 10 p. 100 des quelque 200 000 km2 (Alta. Env. Prot., 1997) occupés par l’espèce en Alberta. Dans d’autres zones, comme les parcs de terres sauvages, les aires naturelles et les réserves écologiques, l’utilisation du territoire est dans une certaine mesure limitée, mais le statut de ces zones varie et bon nombre sont petites en regard des besoins biologiques de l’ours grizzli.

4.3.1.2 Colombie-Britannique

Quatre parcs nationaux situés à l’intérieur de l’aire de répartition de l’ours grizzli en Colombie-Britannique interdisent que soient pratiquées l’extraction des ressources et la chasse sur une superficie totale de 4 326 km2. À l’échelle de la province, on dénombre 717 parcs provinciaux, zones récréatives et réserves écologiques totalisant 97 552 km2. Certaines de ces zones sont situées hors de l’aire de répartition de l’ours grizzli, beaucoup ont une superficie très réduite et les restrictions touchant l’utilisation des terres sont variables. L’extraction des ressources est interdite dans 61 zones protégées provinciales de plus de 50 km2 totalisant 67 142 km 2 dans l’aire de répartition de l’ours grizzli, mais la chasse est permise dans presque toutes ces zones. Une aire protégée a été créée spécifiquement à titre de refuge pour l’ours grizzli; il s’agit du parc provincial Khutzeymateen (443 km2), où la chasse est interdite à moins de 1 000 m d’altitude. L’ours grizzli occupe environ 750 000 km2 en Colombie-Britannique, les aires « protégées » constituant 9,5 p. 100 de cette superficie.

4.3.1.3 Yukon

Au Yukon, trois parcs nationaux assez considérables protègent au total 36 530 km2 d’habitat éventuel de l’ours grizzli. La chasse autochtone de subsistance y est permise. L’extraction des ressources et d’autres formes de perturbation du milieu sont aussi limitées dans le parc territorial Tombstone, dans la réserve sauvage Fishing Branch et dans le refuge faunique Kluane. Au total, les aires protégées du Yukon couvrent 50 612 km2, soit 10,5 p. 100 de la superficie du territoire.

4.3.1.4 Territoires du Nord-Ouest et Nunavut

L’ours grizzli est présent dans deux parcs nationaux dans les Territoires du Nord-Ouest, mais dans aucun au Nunavut. La chasse par les Premières nations est permise dans ces deux parcs. Dans le refuge faunique Thelon, qui chevauche la frontière entre les Territoires du Nord-Ouest et le Nunavut, toute chasse et toute extraction de ressources sont interdites. La superficie protégée totale est de 73 106 km2.


4.3.2 Propriété des terres

La plus grande partie de l’habitat de l’ours grizzli se trouve sur des terres publiques. Les terres publiques constituent 92 p. 100 du territoire de la Colombie-Britannique et 60 p. 100 de celui de l’Alberta. Dans ces deux provinces, les terres privées sont concentrées dans le Sud et dans les secteurs urbains; elles se trouvent donc pour une très large part hors de l’aire de répartition de l’ours grizzli. Par conséquent, la proportion de terres publiques à l’intérieur de l’aire de répartition de l’ours grizzli est probablement supérieure aux pourcentages provinciaux, particulièrement en Alberta. Au Yukon, dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, presque tout le territoire est de propriété publique.