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Programme de rétablissement de l'alasmidonte naine

Faisabilité du rétablissement

La seule approche possible au rétablissement de l’alasmidonte naine serait d’établir une population viable en réintroduisant des individus d’une autre population. En ce moment, le rétablissement de l’alasmidonte naine est jugé irréalisable, d’après un examen d’une série de questions dans les sections suivantes.

2.1 Aptitude à améliorer l’abondance de la population

Des techniques de rétablissement de populations de moules d’eau douce disparues du pays sont présentement en voie d’élaboration et sont prometteuses. Trois approches de rétablissement sont mises à l’essai : la propagation de moules en captivité pour appuyer l’établissement d’individus en milieu sauvage; l’infection de poissons hôtes par des larves et la mise à l’eau de ces poissons afin de permettre aux larves de s’établir dans le milieu sauvage; la translocation directe d’adultes de populations viables dans des secteurs où les moules vivaient autrefois. Toutes ces approches ont déjà mené à l’introduction réussie d’individus viables dans le milieu sauvage, et, dans le cas d’une espèce de lampsile (Lampsilis rafinesqueana), la progéniture a été obtenue en captivité au moyen de méthodes de propagation contrôlées puis elle a été libérée dans le milieu sauvage pour créer une nouvelle population (Jess Jones, comm. pers.).

Bien qu’il n’y ait aucune ligne directrice établie relativement au nombre d’individus requis pour assurer l’établissement d’une population viable sur le plan démographique, il est réaliste de supposer que plusieurs milliers d’adultes seraient probablement nécessaires. Des tailles de population effective de 250 individus (pour être au‑dessus du seuil « en voie de disparition ») à 1000 individus (pour être au‑dessus du seuil « menacé ») seraient nécessaires pour assurer une viabilité sur le plan génétique, d’après les critères d’évaluation pour les espèces en péril de l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN). Cependant, les tailles de population effective constituent habituellement une petite fraction des tailles d’inventaire (de 5 à 10 %). Par conséquent, des tailles d’inventaire de plusieurs milliers seraient nécessaires pour veiller à ce que les tailles minimales de population effective soient atteintes (Jess Jones, comm. pers.).

L’atteinte de ce niveau d’abondance dans une population rétablie de l’alasmidonte naine nécessiterait soit l’importation de plusieurs milliers d’adultes viables de populations des États-Unis ou un effort considérable de propagation afin de constituer un stock de départ de milliers d’individus à partir d’un petit nombre d’individus importés. Des juvéniles de l’alasmidonte naine ont été obtenus avec succès en captivité (Richard Neves, comm. pers.), ce qui suggère qu’une approche de rétablissement axée sur des individus obtenus par propagation pourrait être efficace.

L’espèce est désignée en voie de disparition aux États‑Unis. Malgré son abondance relative à un site dans ce pays (Nedeau, 2005), il est incertain qu’un nombre suffisant d’individus pourrait être disponible pour l’établissement d’une population viable au Canada, compte tenu de l’incidence possible du prélèvement d’individus sur les efforts de rétablissement aux États‑Unis. La propagation en captivité à partir d’un nombre limité de reproducteurs sauvages est peut-être possible et elle réduirait au minimum l’incidence du prélèvement d’individus de populations sauvages.

Il n’est pas certain que les individus des populations des États-Unis auraient les mêmes caractéristiques génétiques que la population canadienne disparue. Compte tenu de l’importante disjonction de l’aire de répartition entre la population canadienne disparue et les populations des États-Unis, de la possibilité d’une origine post‑glaciaire différente et de la séparation génétique de longue date entre les populations des deux pays (Nedeau, 2005), la population canadienne possédait peut-être des caractéristiques génétiques uniques qui ne pourraient être observées chez des moules provenant des États‑Unis.

2.2 Disponibilité d’habitat et aptitude à restaurer l’habitat

Un habitat adéquat pour les alasmidontes naines adultes et juvéniles semble présent dans le réseau hydrographique de la rivière Petitcodiac (les rivières Little, Petitcodiac, North et Anagance). Une partie de l’ancienne aire de répartition (rivière North, de Fawcett au pont de la route 112) a été dégradée par des activités de développement agricole (ruissellement de produits chimiques, destruction de rivages par les bovins et faibles teneurs en oxygène) et n’est par conséquent plus adéquate. Cet habitat pourrait probablement être restauré.

La faisabilité du rétablissement de l’alasmidonte naine dépend également de la disponibilité d’un habitat suffisant pour le poisson hôte. L’hôte présumé de l’alasmidonte naine (l’alose savoureuse) est disparu de la rivière Petitcodiac après la construction du pont‑jetée entre Moncton et Riverview. Les conditions préalables nécessaires pour assurer la présence d’un habitat adéquat pour l’alasmidonte naine comprennent donc la restauration d’un passage pour les poissons en enlevant ou en reconfigurant le pont‑jetée ainsi que le rétablissement d’une population du poisson hôte.

Le gouvernement du Nouveau‑Brunswick a effectué une évaluation des incidences environnementales de différentes options de reconfiguration du pont‑jetée (gouvernement du Nouveau‑Brunswick, 2005) qui a permis de conclure que l’ajout d’une section de pont au pont‑jetée atténuerait ou éliminerait les répercussions sur la faune aquatique. Plus précisément, une telle modification permettrait le passage des espèces de poissons qui étaient autrefois présentes dans le cours supérieur de la rivière Petitcodiac et elle éliminerait les effets environnementaux aux conséquences néfastes pour les poissons (envasement du passage et état des sédiments dans l’eau). Bien qu’il n’y ait présentement aucun plan particulier en ce qui concerne la reconfiguration du pont‑jetée, de tels travaux pourraient être entrepris.

Si le pont‑jetée est reconfiguré de manière à permettre le passage des poissons, les populations d’alose savoureuse pourraient être rétablies par des poissons égarés provenant de populations avoisinantes ou par l’ensemencement à l’aide de poissons d’élevage. L’alose savoureuse est présente dans d’autres réseaux hydrographiques du fond de la baie de Fundy (Chaput et Bradford, 2003), et des individus de tous les réseaux hydrographiques de l’Amérique du Nord qui se jettent dans l’Atlantique se rassemblent dans le fond de la baie de Fundy lors de leur période en mer. L’espèce remonte des rivières qui se jettent dans le cour inférieur de la rivière Saint‑Jean ainsi que les rivières Shubenacadie et Stewiacke qui se jettent dans le bassin Minas (Chaput et Bradford, 2003). Une expérience menée aux États-Unis a montré que l’ensemencement à l’aide de poissons d’élevage peut appuyer le rétablissement des populations d’alose savoureuse dont l’effectif est bas (Olney et al., 2003; Interstate Commission on the Potomac River, 2004), bien que cette approche ait nécessité un investissement important sur le plan de l’élevage ainsi qu’une période de temps d’au moins une décennie. Peu d’expériences ont porté sur le rétablissement de populations dans des secteurs où celles‑ci sont disparues, mais un tel rétablissement est jugé possible.

L’alose savoureuse est l’hôte principal présumé de l’alasmidonte naine, mais certaines incertitudes demeurent à ce sujet. En conséquence, les efforts de rétablissement de l’alose savoureuse pourraient ne pas être suffisants pour préparer le terrain pour le rétablissement de l’alasmidonte naine. Le rétablissement de la communauté de poissons présente avant la disparition de l’alasmidonte naine pourrait être nécessaire.

En résumé, bien qu’un habitat de qualité pour les moules existe encore dans la rivière Petitcodiac, un effort considérable serait nécessaire pour restaurer l’habitat du poisson hôte et pour assurer le rétablissement de la population du poisson hôte. 

2.3 Conclusions sur la faisabilité du rétablissement

Le rétablissement de l’alasmidonte naine nécessiterait une série d’étapes (la reconfiguration du pont‑jetée ainsi que le rétablissement de la population du poisson hôte et de celle de l’alasmidonte naine) non sans difficulté, ni incertitude. D’après l’évaluation effectuée aux points précédents, le rétablissement de l’alasmidonte naine est en ce moment jugé irréalisable sur le plan technique et biologique, mais une variation des facteurs qui ont mené à ce jugement pourraient éventuellement justifier une nouvelle évaluation. Les conditions suivantes doivent être satisfaites pour que le rétablissement soit jugé possible :

·           des modifications au pont‑jetée qui permettraient le passage des poissons de manière adéquate et qui élimineraient ou atténueraient les effets environnementaux aux conséquences néfastes pour les populations de poissons;

·           le rétablissement des populations d’alose savoureuse et, possiblement, d’autres espèces de poissons, soit par des poissons égarés provenant de populations avoisinantes ou par l’ensemencement à l’aide de poissons d’élevage;

·           la disponibilité d’un nombre suffisant d’alasmidontes naines (des adultes de populations des États-Unis ou de programmes de propagation fondés sur des populations des États-Unis) afin d’appuyer le rétablissement. Plusieurs milliers d’individus seraient nécessaires pour assurer l’établissement d’une population viable sur le plan démographique.

Il n'est pas certain que des efforts de rétablissement axés sur des individus des États‑Unis aboutiraient à une population génétiquement équivalente à la population canadienne disparue. En l’absence de données prouvant clairement le contraire, il semble approprié de fonder la réintroduction sur des individus des États-Unis si les conditions préalables susmentionnées sont satisfaites.