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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la musaraigne de Gaspé (Sorex gaspensis) au Canada

Information sur l’espèce

Nom et classification

Le Sorex gaspensis et le S. disparappartiennent à l’ordre des insectivores et à la famille des Soricidés (sous-famille des Soricinés, tribu des Soricini). Le genre Sorex compte de 40 à 50 espèces et est présent dans tout le holarctique. La musaraigne de Gaspé (S. gaspensis Anthony et Goodwin; en anglais, Gaspé Shrew) appartient au sous-genre Otisorex. Le S. gaspensis et la musaraigne longicaude (S. dispar Batchelder; en anglais, Long-tailed ou Rock Shrew) sont des alloespèces qui comprennent le groupeS. dispar. Deux sous-espèces de S. disparsont actuellement reconnues : S. d. dispar Batchelder et S. d. blitchi Schwartz. Le S. gaspensis est monotypique (Kirkland et Van Deusen, 1979).

LeS. dispar et le S. gaspensis sont actuellement reconnus comme des espèces différentes, principalement en raison de leur taille. Le taille des S. dispar décline du sud au nord, la sous-espèce S. d. blitchi du sud des Appalaches étant la plus grande (Kirkland et Van Deusen, 1979). En extrapolant cette variation au Québec, Kirkland et Van Deusen (1979) ont suggéré que, si le S. gaspensis appartenait au cline dispar, il devrait être plus gros. Cependant, le S. gaspensis est légèrement plus petit que le S. dispar. La discontinuité relative à la taille et à la répartition des deux espèces appuie l’hypothèse que le S. gaspensis est une espèce distincte (Kirkland et Van Deusen, 1979). French et Kirkland (1983) ainsi que Scott et van Zyll de Jong (1989) ont confirmé ces conclusions.

Cependant, des similitudes dans la forme des crânes de S. dispar et de S. gaspensis remettent en question la notion voulant qu’il s’agisse de deux espèces. De plus, un cline hypothétique plus prononcé à l’extrémité nord coïncidant avec un climat plus dur laisse également croire à l’existence d’une seule espèce. En raison du petit nombre de spécimens de l’extrémité septentrionale du cline en vue des analyses (Scott et van Zyll de Jong, 1989; Rhymer et al., 2004), la question demeure ouverte.

Le paragraphe suivant, rédigé par Don Stewart (comm. pers.), résume les récents travaux génétiques. Deux études de la variation de l’ADN mitochondrial ont été menées sur le complexe S. dispar/S. gaspensis : Rhymer et al. (2004) ont eu recours à l’étude des séquences de régulation de l’ADN mitochondrial (284 pb); et Don Stewart, Fred Scott et Stephen Petersen (en préparation) ont utilisé les séquences d’ADN du gène mitochondrial cytochrome b (309 pb) amplifiées par l’ADN extrait de petits (~ 1 x 5 mm) échantillons de peau séchée. En plus de l’analyse de différents gènes mitochondriaux, les deux études n’ont pas porté sur la même zone géographique. Rhymer et al. (2004) ont examiné 35 spécimens du nord-ouest du Maine, du sud du Québec et de la péninsule gaspésienne, au Québec. Stewart et al. (en préparation) ont étudié des spécimens de S. dispar du Tennessee, de la Caroline du Nord, de l’État de New York et du Canada atlantique, ainsi que des spécimens de S. gaspensis du Nouveau-Brunswick et de l’île du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse. Rhymer et al. (2004) ont observé peu de polymorphisme et aucune différentiation entre les deux espèces, et Stewart et al. (en préparation), la présence de deux clades dans l’échantillon qui comptait 18 individus : un clade comprenait des spécimens de S. dispar du Tennessee, de la Caroline du Nord et de l’État de New York, et l’autre comportait principalement des spécimens de S. gaspensis, mais incluait également trois spécimens de S. dispar de la Nouvelle-Écosse. Il y avait très peu de variation séquentielle dans chacun de ces clades. La divergence de séquence moyenne entre les deux clades était relativement faible (~ 1 p. 100), ce qui correspondrait peut-être au statut conspécifique, tel que le suggèrent Rhymer et al. (2004).

La divergence observée pour cette séquence de cyt b (309 bp) est inférieure à celle observée entre plusieurs autres espèces de musaraignes étroitement associées (par exemple, 3,2 p. 100 entre le S. palustris et le S. bendirii; 5,7 p. 100 entre le S. cinereus et le S. haydeni; et 3,9 p. 100 entre le S. hoyi et le S. thompsoni, deux espèces de musaraignes de Hoy putatives). Actuellement, la taxinomie du S. dispar et du S. gaspensis doit être considérée comme incertaine. Même si, dans ses travaux, Rhymer a clairement indiqué qu’il était impossible de distinguer les deux espèces, le territoire géographique des spécimens examinés était très petit (nord-ouest du Maine et région de Gaspé). Les recherches en cours de Stewart et al. (en préparation), qui comprennent des spécimens des secteurs méridionaux (Tennessee, Caroline du Nord) et du nord-est (Nouvelle-Écosse continentale et île du Cap-Breton) de l’aire de répartition, donnent à penser qu’il existe peut-être des divisions importantes sur le plan taxinomique au sein de ce complexe. Cependant, en raison du niveau de divergence des séquences de cytochrome b, on pourrait faire valoir que les deux clades représentent des sous-espèces plutôt que des espèces différentes.

Ensemble, les deux études laissent croire qu’il serait peut-être nécessaire de tracer à nouveau les frontières géographiques de ces deux espèces ou sous-espèces putatives (S. dispar et S. gaspensis ou S. dispar dispar et S. dispar gaspensis). Il est peu probable que le S. gaspensis (ou S. dispar gaspensis) continue à être reconnu comme un taxon endémique au Canada. Il est nécessaire de mener d’autres recherches sur ce complexe d’espèces qui mettraient l’accent sur : 1) un échantillon élargi de l’aire de répartition du S. dispar en Nouvelle-Angleterre, en particulier dans les régions où il est probable que les deux lignées d’ADN mitochondrial définies par Stewart et al. (en préparation) entrent en contact (Vermont, New Hampshire, sud du Maine); 2) le séquençage supplémentaire d’ADN du gène mitochondrial (par exemple, le gène cytochrome b complet); et 3) l’ajout de marqueurs d’ADN nucléaire (par exemple, microsatellites).

Description morphologique

Le S. dispar et le S. gaspensis sont tous les deux petits, minces et de couleur gris ardoise toute l’année (généralement sur les surfaces dorsale et ventrale). Leur queue est longue, bien recouverte de poils et n’est pas distinctement bicolore (Kirkland, 1981). Le S. gaspensis pèse environ 3 g (de 2,2 à 4,3 g), sa longueur totale atteint de 95 à 127 mm, et sa queue mesure de 45 à 55 mm. Le S. dispar est plus grand à tous les égards (de 3,1 à 8,3 g, longueur totale de 103 à 136 mm, longueur de la queue de 46 à 67 mm). Morphologiquement, les crânes des deux espèces se distinguent par la longueur condylobasale et la longueur de la rangée de dents molariformes. Chez le S. gaspensis,la longueur condylobasale atteint < 16,4 mm (de 15,35 à 16,35 mm), et la longueur de la rangée de dents molariformes, < 3,7 mm (de 3,40 à 3,65 mm); chez le S. dispar, ces caractéristiques sont plus grandes (longueur condylobasale de 16,45 à 18,70 mm, longueur de la rangée de dents molariformes de 3,75 à 4,30 mm; Kirkland et Van Deusen, 1979, tableau 1).

Tableau 1. Moyenne et écart-type des mesures chez les Sorex dispar et S. gaspensis adultes. Les mesures du S. gaspensis sont tirées de Kirkland et van Deusen (1979). Les quatre premières mesures du S. dispar ont été calculées à partir de spécimens recueillis au Canada (Woolaver et al., 1998; McAlpine et al., 2004; Kirkland et Schmidt, 1982; Scott et van Zyll de Jong, 1989; Scott, 1987). Les deux autres mesures ont été tirées de Kirkland et van Deusen (1979), et font référence à des S. dispar capturés en Nouvelle-Angleterre, car nous ne possédions pas ces mesures pour des spécimens canadiens. Il existe une différence significative à p < 0,01 relativement à toutes les moyennes.
MesuresSorex disparSorex gaspensisTest t
Longueur totale120,26 ± 4,24 (n = 5)105 ± 8,78 (n = 21)
3,74
Longueur de la queue57,68 ± 1,85 (n = 5)49,72 ± 2,65 (n = 23)
6,34
Longueur du membre postérieur13,08 ± 0,78 (n = 5)11,98 ± 0,57 (n = 23)
3,67
Masse4,08 ± 0,37 (n = 5)2,89 ± 0,63 (n = 9)
3,83
Longueur condylobasale17,12 ± 0,33 (n = 33)15,88 ± 0,37 (n = 18)
12,29
Longueur de la rangée de dents molariformes3,92 ± 0,12 (n = 49)3,56 ± 0,07 (n = 18)
3,74

Leur pelage dorsal, leur corps effilé, leur museau exceptionnellement long et leur longue queue permettent de distinguer physiquement le S. dispar et leS. gaspensis des autres musaraignes sympatriques. La musaraigne fuligineuse (S. fumeus) est massive et robuste, et sa queue est encrassée (épaissie à la mi-longueur). De plus, la longueur de sa queue mesure en moyenne 60 à70 p. 100 de la longueur de la tête et du corps, alors que, chez le S. dispar et le S. gaspensis, elle est habituellement plus longue, soit 80 à 90 p. 100 de la longueur de la tête et du corps en moyenne (Kirkland, 1981). LeS. dispar et le S. gaspensis se distinguent des autres Sorex nord-américains par la position de la limite postérieure du foramen infraorbitaire (postérieur au plan entre M1 et M2) et le rostre (qui est plus long que celui des autres Otisorex; voir figure 1).

Figure 1. Caractéristiques distinctives du crâne du S. gaspensis (semblable à celui du S. dispar) comparativement aux autres Otisorex, notamment la position du foramen infraorbitaire relativement à la M1 et à la M2, et le rostre (d’une photographie dans Lupien, 2001).

Caractéristiques distinctives du crâne du S. gaspensis(semblable à celui du S. dispar) comparativement aux autres Otisorex, notamment la position du foramen infraorbitaire relativement à la M1 et à la M2, et le rostre (d’une photographie dans Lupien, 2001)