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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur l'obovarie ronde (Obovaria subrotunda) au Canada - 2003

Facteurs limitatifs et menaces

L’introduction et la propagation dans les Grands Lacs d’une espèce exotique, la moule zébrée (Dreissena polymorpha), ont détruit les populations indigènes de mulettes dans les zones infestées (Schloesser et al., 1996). En se fixant sur la coquille des Unionidés, les moules zébrées entravent leurs activités telles que l’alimentation, la respiration, l’excrétion et la locomotion, avec le résultat que l’animal finit par mourir de faim (Haag et al., 1993; Baker et Hornbach, 1997). Environ 64 p. 100 des sites où l’Obovaria subrotunda était présent dans le passé en Ontario se trouvent dans des eaux des Grands Lacs qui sont désormais fortement colonisées par la moule zébrée. Actuellement, on ne sait pas pourquoi l’O. subrotunda et d’autres espèces d’Unionidés vivant dans les eaux peu profondes du delta de la rivière Sainte-Claire ont survécu jusqu'à maintenant à l’invasion de moule zébrée. Nous supposons que le nombre de larves véligères (larves de la moule zébrée) qui atteignent ce secteur et s’y établissent peut varier d’une année à l’autre dépendant de la direction des vents, des courants et des niveaux d’eau (Zanatta et al., 2002). Plusieurs études ont montré que la variation temporelle des densités de la moule zébrée et de ses taux de colonisation peut influer sur la mortalité qui lui est attribuable chez les Unionidés (Schloesser et al., 1997). Toutefois, nous devons être prudents et ne pas tenir pour acquis que le « refuge » du delta de la rivière Sainte-Claire va persister. De fait, plusieurs des espèces que l’on sait très vulnérables à la moule zébrée y ont vu leurs effectifs diminuer, et le taux d’infestation global y est plus élevé que dans d’autres refuges du lac Érié. Si la population d’O. subrotunda du lac Sainte-Claire finit par succomber à l’invasion de la moule zébrée, on pourra conclure que l’espèce est probablement disparue au Canada.

L’Obovaria subrotunda a connu un déclin important dans le bassin de la rivière Tennessee (voir Taille et tendances des populations), tout comme de nombreuses autres espèces de mulettes. Les facteurs ayant contribué au déclin des populations de mulettes dans ce réseau fluvial comprennent les suivantes : les barrages (qui modifient les régimes de température, entraînent des fluctuations des niveaux d’eau, causent des déficits saisonniers en oxygène et séparent les mulettes de leurs hôtes); la construction de canaux (pour la lutte contre les inondations); les égouts municipaux; les limons et les fines de charbon provenant de l’exploitation en découverte et du lavage du charbon; les limons issus de l’exploitation de mines de mica et de feldspath; les eaux de ruissellement limoneuses issues des terres agricoles; les produits chimiques utilisés dans les cultures de coton et de haricots (Ahlstedt, 1991). D’après Strayer et Fetterman (1999), les charges élevées de sédiments, d’éléments nutritifs et de produits chimiques toxiques provenant de sources diffuses, en particulier de l’agriculture, constituent actuellement les principales menaces pour les mulettes. L’agriculture est la principale utilisation des terres dans le bassin de la rivière Sydenham, où 85 p. 100 des terres sont cultivées (cultures en rangs surtout) et où 60 p. 100 du bassin hydrographique est drainé par tuyaux enterrés (Staton et al., 2002). Il ne subsiste que 17 p. 100 du couvert forestier original et la végétation riveraine est rare ou absente sur de longs tronçons de la rivière. Les charges de sédiments transportées par les eaux de ruissellement et les tuyaux enterrés sont élevées. En général, les sédiments provenant des tuyaux enterrés sont fins (Grass et al., 1979). Or, on sait que les sédiments fins nuisent aux mulettes de différentes façons : par exemple, ils obstruent les branchies, réduisant ainsi le taux d’oxygénation, l’efficacité de l’alimentation et la croissance; ils peuvent affecter leur source d’alimentation en réduisant la quantité de lumière disponible pour la photosynthèse; ils peuvent aussi toucher les mulettes indirectement par l’effet qu’ils ont sur leurs poissons hôtes (pour un examen de cette question, voir Brim-Box et Mossa, 1999). Les charges d’éléments nutritifs sont également élevées dans la rivière Sydenham et les concentrations totales de phosphore ont depuis 30 ans considérablement dépassé le plafond fixé dans les lignes directrices provinciales en matière de qualité de l’eau; les concentrations de chlorures y augmentent lentement du fait de l’utilisation accrue des sels de voirie (Staton et al., 2002). Malgré ces menaces, la faune d’Unionidés de la rivière Sydenham demeure remarquablement intacte – 30 des 34 espèces recensées y sont toujours présentes. Cependant, l’O. subrotunda est l’une des trois espèces qui a connu un déclin statistiquement significatif en termes de fréquence d’occurrence (Metcalfe-Smith et al., 2001).

Les principaux facteurs naturels qui influent sur la taille et la répartition des populations de mulettes sont la répartition et l’abondance de leurs poissons hôtes et la prédation. Les Unionidés ne peuvent compléter leur cycle biologique sans hôte pour les glochidiums. Si les populations de poissons hôtes disparaissent, ou si leur abondance chute à des niveaux qui ne permettent plus de soutenir une population de mulettes, le recrutement ne pourra plus se poursuivre et l’espèce pourrait connaître une extinction fonctionnelle (Bogan, 1993). Le poisson hôte de l’O. subrotunda est inconnu, mais il est possible que ce soit le dard de sable (voir la section Biologie). Le dard de sable a été désigné « espèce menacée » au Canada en 1994, et de nombreuses populations sont en déclin ou disparues au Canada (Holm et Mandrak, 1996). Il est donc essentiel de déterminer quel est le poisson hôte (ou les poissons hôtes) de l’obovarie ronde dans la rivière Sydenham et le lac Sainte-Claire si l’on veut savoir quelles y sont les chances de survie de l’espèce. On a fait des progrès considérables dans la méthodologie d’identification en laboratoire des hôtes des mulettes larvaires depuis quelques années (voir par exemple Hove et al., 2000), et un laboratoire spécialisé dans le domaine est désormais établi à la University of Guelph, en Ontario (Woolnough et Mackie, 2002).

On sait que de nombreux mammifères et poissons se nourrissent de mulettes (Fuller, 1974). La prédation par le rat musqué (Ondatra zibenthicus), en particulier, peut constituer un facteur limitatif pour certaines espèces de mulettes. Tyrrell et Hornbach (1998) ainsi que d’autres ont montré que le rat musqué sélectionne à la fois la taille et l’espèce qu’il consomme. Il peut par conséquent exercer une influence considérable sur la structure par taille et la composition en espèces des communautés de mulettes. À notre connaissance, une seule étude des effets sur les mulettes de la prédation par les rats musqués contient des données se rapportant à l’O. subrotunda. Watters (1993 et 1994) a comparé la composition de la communauté de mulettes à deux sites du cours inférieur de la rivière Muskingham, en Ohio, avec la composition par espèce des coquilles présentes dans les tas de déchets laissés par les rats musqués dans les environs. Il a constaté que les rats musqués ne manifestaient ni préférence ni évitement à l’égard de l’obovarie ronde, qui représentait de 0,28 à 0,53 p. 100 de la communauté de mulettes et de 0,07 à 2,53 p. 100 des coquilles dans les tas de déchets. Les auteurs du présent rapport ont trouvé plusieurs coquilles fraîches d’O. subrotunda dans des tas de déchets laissés par des rats musqués (ou des ratons laveurs) le long des berges de la rivière Sydenham Est, malgré que seulement trois individus vivants ont été trouvés lors des relevés de mulettes. La prédation est certes un facteur naturel de régulation des populations, mais les pratiques en matière d’utilisation des terres peuvent exercer une influence considérable sur la répartition et la densité des prédateurs. À notre connaissance, il n’existe aucune étude sur la prédation par les ratons laveurs. Toutefois, nous avons observé des ratons laveurs se nourrissant de mulettes sur le terrain et, selon les agriculteurs du bassin hydrographique de la Sydenham, la récente adoption de méthodes culturales de conservation du sol a entraîné une explosion de la population de ratons laveurs. Par conséquent, il est possible que la prédation constitue une menace importante pour la population d’obovaries rondes dans cette rivière.