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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la lampsile jaune (Lampsilis cariosa) au Canada - Mise à jour

Habitat

Besoins de l’espèce

Selon Clarke (1981), Strayer et Jirka (1997) et Nedeau et al. (2000), on retrouve surtout le L. cariosa dans des cours d’eau de taille moyenne à grande. Strayer (1993) a fait des études détaillées du macrohabitat d’espèces courantes de moules, dont le L. cariosaau milieu de son aire de répartition, en Pennsylvanie et au New York. Le L. cariosa est commun dans la région et habite 26 p. 100des cours d’eau examinés. Les résultats de ces études montrent que le L. cariosa préfère une eau dure, des pentes faibles et stables et des cours d’eau situés en basses terres, et que la taille du cours d’eau est probablement le facteur primordial. En règle générale, on le trouve plus souvent dans des cours d’eau ayant un bassin versant de plus de 1200 km² et beaucoup moins souvent dans les cours d’eau plus modestes.

On peut examiner les habitats du L. cariosa dans le nord du Maine et dans les provinces de l’Atlantique à la lumière de cette description. La figure 5montre une section de la Mattawamkeag, au sud d’Island Falls, au Maine. Clarke et Meachem Rick (1963) ont mentionné la présence du L. cariosa dans cette partie du bassin du Penobscot. En 1999, la présence en était encore attestée par des fragments de coquilles fraîches. L’habitat correspond à la description donnée plus haut, puisqu’il s’agit d’un réseau fluvial important au débit modéré et à pente faible, avec des radiers et des fonds de sable et de gravier (Davis, 1999).

Figure 5. Bras ouest de la Mattawamkeag, à 1,5 km au sud d’Island Falls, comté d’Aroostook (Maine), 9 août 1999. On y a trouvé des fragments de coquilles fraîches de L. cariosa. La présence du L. cariosa à cet endroit a été attestée par Clarke et Meachem Rick (1963). Le site n’est qu’à quelques kilomètres à l’ouest de la frontière du Nouveau-Brunswick, mais les cours d’eau de cette région appartiennent au bassin du Penobscot, qui se déverse directement dans le golfe du Maine.

Figure 5. Bras ouest de la Mattawamkeag, à 1,5 km au sud d’Island Falls, comté d’Aroostook (Maine), 9 août 1999.

Le L. cariosa de la rivière Sydney, en Nouvelle-Écosse, vit dans un habitat de type lacustre (figure 8). La construction d’une digue sur la rivière, en 1902, a créé un long lac à écoulement imperceptible, sauf au niveau des rétrécissements causés par la levée empierrée de la route, par le pont du lac Blacketts et par la digue. L’eau du lac Blacketts est alcaline, avec une conductance de 35,0 à 130,0 µS/cm et un pH de 7,2 à 7,5 (Alexander et al., 1986). On n’a pas trouvé de L. cariosa en aval du barrage, très probablement parce que l’eau y est saumâtre (2700 µS/cm à 200 m en aval du barrage). À 100 m en amont du barrage, par contre, la salinité est faible (76 µS/cm). L’habitat de la rivière Sydney en amont du barrage convient aussi au poisson dulcicole, dont on a relevé dix espèces différentes (tableau 1).

Figure 8. Rivière Sydney, en aval de la décharge du lac BlackettsLake, 21 juin 1999. On peut voir la levée empierrée, le pont et les eaux peu profondes avec végétation émergente.

Figure 8. Rivière Sydney, en aval de la décharge du lac Blacketts Lake, 21 juin 1999.

Les associations entre la population de L. cariosa de la rivière Sydney et les types de microhabitats ont été étudiées par K. White en 2001 et 2002. Cette étude consistait en un examen des densités des populations de moules selon le substrat et la couverture de macrophytes dans des quadrats d’un mètre placés de façon aléatoire le long du périmètre de 10 km du lac Blacketts, à une profondeur de 0,75 m. Les substrats des quadrats ont été classés en trois catégories à l’aide d’une échelle de Wentworthmodifiée (Cummins, 1962) : (1) surtout sableux (n = 68); (2) surtout graveleux (n = 109); (3) surtout vaseux (n = 104). La couverture de macrophytes de chaque quadrat a été classée grossièrement comme représentant plus de 50 p. 100 (n = 170) ou moins de 50 p. 100 (n = 111) de la surface. Cette couverture comprenait des joncs émergents (Juncusspp.), des pontédéries cordées (Pontederia cordata L.) et des potamots submergés (Potamogeton robbinsiiOakes). On a également fait un échantillonnage par quadrats à l’aide de scaphandres légers autonomes afin d’évaluer la densité des populations de moules dans une gamme de profondeurs allant de 0,25 m à 6,00 m. On a ensuite fait une analyse de variance afin de tester la relation entre type d’habitat et densité de lampsiles jaunes. Des comparaisons par paires ont été faites au moyen du test de Tukey, avec correction de Bonferroni pour les comparaisons multiples (Sokal et Rohlf, 1995).

Tableau 1. Espèces de poissons dulcicoles observées dans le bassin de la rivière Sydney, dans le comté du Cap-Breton, en Nouvelle-Écosse. Sources : Alexander et al. (1986) et Gilhen (1990).
Nom communNom scientifiqueChoix d’habitatNote de bas de pageaSource
Anguille d’AmériqueAnguilla rostrataCatadromeAlexander et al. (1986), Gilhen (1990)
Saumon de l’AtlantiqueSalmo salarAnadromeGilhen (1990)
Omble de fontaineSalvinus fontinalisDulcicoleAlexander et al. (1986), Gilhen (1990)
Chatte de l’EstNotemigonus crysoleucasDulcicoleAlexander et al. (1986), Gilhen (1990)
Meunier noirCatostomus commersoniDulcicoleAlexander et al. (1988)
Fondule barréFundulus diaphanusDulcicoleAlexander et al. (1986), Gilhen (1990)
BarbotteIctolurus nebulosusDulcicoleGilhen (1990)
Épinoche à trois épinesGasterosteus aculeatusDe dulcicole à marinGilhen (1990)
Épinoche à neuf épinesPungitius pungitiusDe dulcicole à marinGilhen (1990)
BaretMorone americanaDulcicoleAlexander et al.(1986)
Note de bas de page a

D’après Natural History of Nova Scotia (1996), vol. 1.

Retour à la référence de la note de bas de pagea

Les densités de L. cariosa étaient nettement plus élevées (68 p. 100 de plus) dans un substrat sableux que dans un substrat vaseux et les quadrats à faible couverture de macrophytes contenaient un nombre nettement plus élevé de L. cariosa (77 p. 100 de plus) que les quadrats à importante couverture de macrophytes. Ces associations entre populations et types d’habitat sont similaires à celles observées chez d’autres espèces de mulettes apparentées (voir par exemple Huebner et al., 1990). Les résultats sont également compatibles avec l’explication qui veut que les espèces à plus lourdes coquilles, comme le L. cariosa,aient tendance à préférer les substrats sableux aux substrats vaseux parce qu’elles ont de la difficulté à maintenir une position favorable à la filtration et à la reproduction dans un substrat vaseux et mou. Les espèces à coquilles légères, comme le Pyganodon cataracta (appelé en anglais Eastern floater à cause de son aptitude à « flotter » au-dessus d’un substrat vaseux), n’ont pas ce problème et se développent aussi bien dans les substrats sableux que dans les substrats vaseux.

La densité de L. cariosa de la rivière Sydney variait aussi selon la profondeur, avec des densités plus faibles à moins de 0,25 mètre qu’entre 0,75 m et 6,0 m. Toutefois, il n’y avait pas de différences significatives entre les densités de lampsiles jaunes à 0,75 m, 2,0 m, 4,0 m et 6,0 m (n = 10). Les densités moyennes de L. cariosaau site étudié allaient de 1,7/m² (±1,1) à 0,75 m à 2,3/m² (±1,2) à 6 m. On n’a trouvé aucun individu sous la thermocline du lac Blacketts, dont on évalue la profondeur à environ 6 mètres. Des études portant sur d’autres espèces de mulettes ont observé des relations similaires entre profondeur et densité, avec des densités faibles à des profondeurs de moins de 50 cm et de plus de 5,0 m (Ghent et al., 1978; Huebner et al., 1990; Haukiofa et Hakala, 1974). Enfin, on n’a pas observé de différence quant aux âges, aux tailles et au sex-ratio selon le type de substrat, la couverture de macrophytes ou la profondeur (P > 0,05).

Soulignons que toute interprétation causale de la corrélation entre microhabitat et densité doit se faire avec prudence à cause de la présence possible de facteurs de confusion. Kellie White a constaté une forte corrélation entre le type de substrat et le pourcentage de la couverture de macrophytes, la couverture de macrophytes étant en général plus importante dans les zones à substrat vaseux. De plus, des facteurs non mesurés et pouvant jouer un rôle dans les associations entre l’espèce et l’habitat sont probablement aussi corrélés avec le type de substrat, la couverture de macrophytes et la profondeur.

La figure 6 montre une section du Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, située à 13 km en amont de Fredericton et à 4 km en aval du barrage Mactaquac. Des spécimens de Lampsilis cariosa ont été récoltés à cet endroit en 1962, soit avant la construction du barrage, laquelle a débuté en 1965 (Clarke, 1981; Clayden et al.,1984). La taille du bassin Saint-Jean correspond à la définition que donne Strayers (1993) des sites les plus susceptibles d’accueillir des populations de L. cariosa. Ailleurs, le Lampsilis cariosa a montré une préférence pour les substrats sableux (Nedeau et al., 2000) et Strayer et Ralley (1993) ont montré que l’endiguement contribuait à faire disparaître les sédiments fins du lit d’un cours d’eau sur une certaine distance en aval d’un barrage. Cependant, la faible pente et les marées du bas Saint-Jean ont entraîné la formation d’importantes barres de sable presque pur qui, selon Sabine et al. (sous presse), semblent fournir des conditions très propices à la lampsile jaune dans le bassin du Saint-Jean. Les eaux à marée du fleuve et de ses affluents sont caractérisées par un faible débit, de nombreuses et grandes îles et d’importantes barres peu végétalisées de substrat sableux plus ou moins fin. Les tronçons supérieurs des affluents du bas Saint-Jean ne sont pas endigués et possèdent des débits modérés, des substrats de gravier et de galets et de rares barres de sable. Même si Sabine et al. (sous presse) disent avoir parfois trouvé des L. cariosa sur des substrats de galets, ils notent que la plupart se retrouvent sur des barres de sable fin à grossier non végétalisées, à des profondeurs pouvant atteindre 5,15 m.

Figure 6. La Saint-Jean à McKinley Ferry, dans le comté de York (Nouveau-Brunswick), en 1999. En haut à gauche, on peut voir la structure du barrage Mactaquac, à environ 4 km en amont.

Figure 6. La Saint-Jean à McKinley Ferry, dans le comté de York (Nouveau-Brunswick), en 1999. En haut à gauche, on peut voir la structure du barrage Mactaquac, à environ 4 km en amont.

Tendances

Pour la population de la rivière Sydney, la construction d’un barrage sur cette rivière à marée a entraîné, pendant le siècle dernier, un accroissement de l’habitat (figure 7). En Nouvelle-Écosse, des habitats adéquats pourraient être présents dans le cours supérieur de quelques rivières importantes, comme les rivières Inhabitants, Sainte-Marie, Musquodoboit, Tusket et Shubenacadie/Stewiacke. On n’a jamais observé de L. cariosadans ces rivières, mais il n’y a eu aucun recensement complet de ces bassins et les collections des musées ne contiennent que peu de spécimens de moules originaires de ces cours d’eau. On ne peut donc affirmer que le L. cariosa ne s’y trouve pas. Toutefois, l’acidité relativement élevée de toutes ces rivières, à l’exception de la Musquodoboit, de la Shubenacadie et de la Stewiacke, semble exclure la présence du L. cariosa(Elderkin, comm. pers., 2004). Des recensements récents effectués dans deux parcs nationaux de Nouvelle-Écosse, le parc national des Hautes-Terres-du-Cap-Breton et le lieu historique national de la Forteresse-de-Louisbourg, portaient notamment sur des sections des bassins des rivières Sainte-Marie et Inhabitants, mais on n’y a trouvé aucun L. cariosa (Power et Gouthro, 2002; Lambert et al., 2003).

Figure 7. Le bassin de la rivière Sydney avant les inondations causées par la construction du barrage en 1902. La section fluviale (rivière Spanish) était probablement entièrement à marée, mais dominée par l’eau douce. Le lac Forks, devenu le lac Blacketts, était entièrement d’eau douce et n’était pas un lac à marée. Le lac Little Gillis a été formé par l’inondation d’un milieu humide situé près de la propriété « J. Gillis ».

Section de la Topographical Township Map of Cape Breton County, Nova Scotia, carte publiée par A.F. Church, Bedford, comté de Halifax, Nouvelle-Écosse, en 1864.

Figure 7.      Le bassin de la rivière Sydney avant les inondations causées par la construction du barrage en 1902. La section fluviale (rivière Spanish) était probablement entièrement à marée, mais dominée par l’eau douce. Le lac Forks, devenu le lac Blacketts, était entièrement d’eau douce et n’était pas un lac à marée. Le lac Little Gillis a été formé par l’inondation d’un milieu humide situé près de la propriété « J. Gillis ».

Au Nouveau-Brunswick, il est possible que l’endiguement ait réduit l’étendue de la zone propice au L. cariosa,puisque ce dernier n’a pas été observé lors de recensements du lac de retenue du barrage Mactaquac. Toutefois, il faudra faire des recensements supplémentaires avant d’éliminer avec certitude la possibilité de l’existence de populations dans ce lac et en amont de celui-ci (Sabine et al., sous presse). Des zones propices pourraient également exister dans d’autres grandes rivières du Nouveau-Brunswick qui n’ont pas encore été recensées, comme la Miramichi et la Magaguadavic. 

Protection et tenure

Le fait que la plupart des berges des lacs et des rivières de Nouvelle-Écosse sont de propriété privée a entraîné des modifications importantes des rives. Au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, les cours d’eau sont protégés par des règlements en vertu de lois administrées par les ministères provinciaux de l’Environnement et par Environnement Canada et Pêches et Océans Canada. Ces lois et règlements se concentrent surtout sur la prévention de la perte d’habitat des poissons, ce qui devrait donc contribuer à la protection des poissons hôtes du L. cariosa. On espère également que cette attention particulière portée à l’habitat des poissons suffira à prévenir la perte d’habitat du L. cariosa et la perturbation des moules.