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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la Limace-prophyse bleu-gris au Canada

Habitat

Besoins en matière d’habitat

Comme peu de sites du P. cœruleum sont connus en Colombie-Britannique, il est utile de consulter les rapports d’étude des populations américaines pour déterminer les besoins de l’espèce en matière d’habitat. Il faut cependant se garder de transposer ces données sans discernement aux populations canadiennes, car comme celles-ci se trouvent à la limite nord de l’aire de répartition de l’espèce, leur écologie et leurs besoins en matière d’habitat peuvent être différents de ceux des populations vivant au sud.

Le P. cœruleum a été observé depuis à peu près le niveau de la mer (en Colombie-Britannique) jusqu’à 1 650 m d’altitude (en Oregon) (Wilke et Duncan, 2004). Tous les spécimens observés en Colombie-Britannique se trouvaient à faible altitude (< 100 m). Aux États-Unis, le P. cœruleum se rencontre dans des forêts conifériennes et des forêts mixtes très diverses, où il est le plus souvent associé à des communautés hygrophiles, comprenant notamment l’érable à grandes feuilles (Acer macrophyllum) et le polistic à épées (Polystichum munitum) (Kelley et al., 1999; Burke et al., 2000). Il s’agit souvent de forêts anciennes ou matures, mais l’espèce se trouve également dans des peuplements plus jeunes, surtout ceux possédant certains caractères des forêts matures ou anciennes (Miller et al., 1999; Burke et al., 2000). Selon Burke et al.  (2000), dans l’État de Washington, l’espèce ne se rencontrerait pratiquement que dans les forêts anciennes. Dans une étude réalisée en Oregon, une association négative a été établie entre le P. cœruleum et la fougère-aigle de l’Ouest (Pteridium aquilinum), espèce indicatrice des milieux perturbés, ce qui donne à penser que la limace aurait une préférence pour les milieux non perturbés (Miller et al., 1999). À l’échelle du microhabitat, l’espèce a besoin d’une abondance de débris ligneux grossiers ou d’autres types d’abris, d’une épaisse couche de litière et d’un tapis forestier ombragé et humide (Burke et al., 2000). On pense que la présence de champignons mycorhiziens, dont la limace se nourrit, et des espèces végétales avec lesquelles ces champigons forment des associations symbiotiques est également importante (voir la section « Alimentation et prédation »).

En Colombie-Britannique, la plupart des stites connus de l’espèce se trouvent dans la zone biogéoclimatique côtière à douglas, qui couvre la côte sud-est de l’île de Vancouver, les îles Gulf voisines et une lisière de la partie continentale adjacente (Meidinger et Pojar, 1991). Un site (Sooke) se trouve dans une zone forestière de transition entre la zone côtière à douglas et la zone côtière à pruche de l’Ouest. Toutes les mentions sont pour des forêts secondaires mixtes, mais les caractères du milieu occupé par l’espèce au sein de ces forêts varient (tableau 1). Ainsi, un des sites de Rocky Point se trouve dans une population d’érable à grandes feuilles faisant partie d’une forêt essentiellement coniférienne, tandis que l’autre se trouve à la marge d’un petit milieu humide situé au sein d’un bouquet de peuplier faux-tremble (Populus tremuloides) (Ovaska et Sopuck, 2002; Ovaska et al., 2004). Tous ces milieux sont cependant humides et productifs; la végétation du sous-étage y est variée et abondante, et le polistic à épées est souvent présent. En outre, les abris (débris ligneux grossiers, éboulis, litière de feuilles) pour la limace y sont nombreux.

Tableau 1 : Description des lieux où le Prophysaon cœruleum a été observé à l’île de Vancouver, en Colombie-Britannique
Localités (source)Âge du peuplement (années)Milieu et régime foncierArbres dominantsArbustes et fougères dominantsHerbacées/dominantesCaractères du microhabitatPerturbation
Metchosin : Rocky Point, site 1 (Ovaska et Sopuck, 2002)70 – 80Marge d’érable d’un peuplement principalement composé de conifères; terre fédérale (propriété du MDN)Douglas, érable à grandes feuilles, sapin grandissime, thuya géantPolystic à épées, salal, airelle, holodisque discolore, oemléria faux-prunier, mahonia Épaisse couche de litière de feuilles; abondance de gros débris ligneuxSite situé à moins de 50 m d’une route revêtue; présence d’espèces végétales et de gastéropodes exotiques
Metchosin : Rocky Point, site 2 (Ovaska et Sopuck, 2002)70 – 80Marge d’un petit milieu humide au voisinage d’un peuplement âgé de conifères; terre fédérale (propriété du MDNNote de bas de page aPeuplier faux-tremblePolystic à épées, salal, rosier de Nootka, ronce à grands pétalesChèvrefeuille à feuilles ciliées, graminéesÉpaisse couche de litière de feuilles; certaine quantité de gros débris ligneuxSite situé à moins de 50 m d’un chemin de gravier et d’une éclaircie; présence d’espèces végétales exotiques (genêt à balais) et de gastéropodes exotiques
Colwood (Ovaska et Sopuck, 2004a)70 – 80Marge d’un peuplement composé principalement de conifères, à la base d’un affleurement rocheux, avec le chêne de Garry et l’arbousier; terre fédérale (propriété du MDN)Douglas, pruche de l’Ouest, sapin grandissime, érable à grandes feuillesPolystic à épées, mahonia, holodisque discolore, ronce à grands pétales, rosier de NootkaTellime à grandes fleurs, osmorhize, gaillet, adénocaule bicoloreAbondance de gros débris ligneux; litière compacte formée principalement d’aiguilles de conifèresSite situé près de la voie d’accès au terrain d’entraînement militaire; prélèvement récent de bois de chauffage; présence d’espèces végétales et de gastéropodes exotiques
Saanich (Hawkes, 2004)Peuplement secondaire jeuneCommunauté à douglas et salal, pied d’une colline, avec le chêne de Garry et l’arbousier; terre fédérale (propriété du MDN)Douglas, arbousier d’Amérique, thuya géantMahonia, salal (sous-étage très abondant) Abondance de gros débris ligneux; rochers et éboulis; couvert forestier ferméSite situé à moins de 50 m d’un chemin en gravier et à proximité d’une aire récréative très fréquentée; présence d’espèces végétales et de gastéropodes exotiques
Metchosin : parc régional Devonian60Fragment résiduel de forêt dans un secteur agricole ; parc régional du DRCNote de bas de page bDouglas, arbousier d’Amérique, érable à grandes feuillesHolodisque discolore, mahonia, oemléria faux-prunier, rosier, houx, symphorine, fougère-aigle, polystic à épéesAdénocaule bicolore, gaillet, graminéesPeu de gros débris ligneux; litière composée de feuilles et d’aiguillesSite situé à la lisière de la forêt, à proximité d’un secteur agricole et résidentiel; sentiers d’excursion; nombreuses espèces végétales et nombreux gastéropodes exotiques
Sooke : sentier Galloping Goose50 – 60Forêt secondaire mixte, humide et productive; parc régional du DRCÉrable à grandes feuilles, aulne rouge, pruche de l’Ouest, thuya géant, douglas, sapin grandissime, arbousier d’AmériqueSalal, mahonia, ronce remarquable, polystic à épées  Site situé à proximité d’un sentier d’excursion et d’un terrain de stationnement

Notes de bas de page

Note de bas de page A

MDN = Ministère de la Défense nationale

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Note de bas de page B

DRC = District régional de la capitale

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Tendances en matière d’habitat

La zone biogéoclimatique côtière à douglas couvre une superfice d’environ 200 000 ha, dont la majeure partie se trouve à moins de 150 m d’altitude (Meidinger et Pojar, 1991). Il s’agit de l’un des écosystèmes les plus remaniés de la province; il ne reste en effet qu’une petite fraction de la forêt originelle (MacKinnon et Eng, 1995; MSRM, 2004). D’après l’inventaire des écosystèmes fragiles, les forêts âgées (arbres âgés de 100 ans et plus en moyenne) n’occupent plus que 2,6 p. 100 de l’est de l’île de Vancouver (entre Campbell River, au nord, et Sooke, au sud) et des îles Gulf (MSRM, 2004). Cette statistique s’applique aux forêts primaires et aux forêts secondaires matures situées dans la zone côtière à douglas et dans la zone côtière à pruche de l’Ouest. La zone côtière à pruche de l’Ouest se trouve à plus haute altitude ou occupe des sites plus humides, principalement dans les secteurs nord et ouest de la région couverte par l’inventaire des écosystèmes fragiles. Les forêts du sud-est de l’île de Vancouver sont en grande partie des forêts secondaires approchant la maturité (arbres âgés de 60 à 100 ans en moyenne). Elles se composent de peuplements de conifères ou de peuplements mixtes où sont souvent présents l’aulne rouge (Alnus rubra), l’érable à grandes feuilles ou, plus rarement, le peuplier faux-tremble. Cependant, compte tenu des pressions incessantes pour le développement, une grande partie des forêts en régénération non officiellement protégées disparaîtra probablement avant d’atteindre la maturité. On tente actuellement d’assurer la protection des plus grandes et des plus importantes d’entre elles (MSRM, 2004).

En Colombie-Britannique, toutes les mentions du P. cœruleum sont pour la région de la capitale, qui englobe la pointe sud de l’île de Vancouver et la partie sud de l’archipel des îles Gulf, situé dans le détroit de Georgie. La région de la capitale couvre une superficie de 245 103 hectares et englobe 13 municipalités régionales. Il n’y reste guère plus de 6 200 ha de vieille forêt (contenant des arbres de plus de 100 ans) (CRD, 2003), dont la majeure partie (environ 4 500 ha) se trouve dans les « Western Communities », c’est-à-dire les districts et municipalités situés à l’ouest de Victoria et longeant le détroit Juan de Fuca, depuis la baie de l’Esquimalt Harbour jusqu’à la péninsule Rocky Point. Ce secteur de la région de la capitale comprend deux des quatre municipalités pour lesquelles le P. cœruleum est mentionné (Colwood et district de Metchosin). Dans la péninsule Saanich, qui abrite un site de l’espèce (dans le district de Saanich), il reste très peu de forêt âgée (< 100 ha). L’autre site se trouve près de Sooke, dans le sud-ouest de l’île. La côte ouest de l’île de Vancouver, au nord de Sooke, est très humide; on y trouve principalement des forêts de conifères où la pruche de l’Ouest (Tsuga heterophylla), le thuja géant (Thuja plicata) et l’épinette de Sitka (Picea sitchensis) dominent. Il se peut que ce type de forêt côtière humide ne soit pas propice au P. cœruleum.

La population humaine de la région de la capitale est dense (325 754 habitants en 2001; CRD, 2004a). Entre 1991 et 2001, elle a augmenté de 8,7 p. 100, la croissance la plus rapide ayant été enregistrée dans la première moitié de cette décennie, pour les collectivités du secteur ouest (16,6 p. 100) et des îles Gulf (18,1 p. 100). Selon les projections démographiques, d’ici à 2026, le taux de croissance démographique de la région de la capitale pourrait atteindre environ 30 p. 100 par rapport à 1996; le secteur ouest, où il subsiste des étendues relativement grandes de milieux naturels, connaîtra probablement le taux de croissance le plus élevé (92,1 p. 100). La croissance démographique de la région de la capitale continue d’exercer une forte pression sur les milieux naturels résiduels.


Protection et propriété

Les parcs et d’autres aires protégées couvrent environ 13 p. 100 du territoire de l’île de Vancouver. Environ 24 p. 100 du territoire, dont les trois quarts sont des terres forestières, est de propriété privée (Sierra Club, 2003; van Kooten, 1995). Les terres privées se trouvent principalement dans le sud-est de l’île; il s’agit de terres forestières soumises à une exploitation intense, de terres agricoles, de terrains industriels et de terrains résidentiels. Les terres de la Couronne se trouvent principalement dans le nord et l’ouest de l’île, où se trouve également la plus grande superficie de forêt ancienne. À ce jour, le P. cœruleum a été observé uniquement dans l’extrême sud-est de l’île, dans la zone biogéoclimatique côtière à douglas. Seulement 5 p. 100 environ des forêts de cette zone sont protégées (MWLAP, 2002).

En date de décembre 2004, trois des cinq sites connus du P. cœruleum se trouvaient sur des terres fédérales gérées par le ministère de la Défense nationale (MDN). Le terrain du dépôt de munitions de Rocky Point (1 100 ha), situé dans le district de Metchosin, est en grande partie couvert par des forêts conifériennes et des forêts mixtes, comprenant d’assez grandes étendues anciennes ou matures. Celui du dépôt d’approvisionnement et de mazout de Colwood (98 ha) borde des terrains résidentiels et commerciaux. La forêt couvre environ 46 ha de cette propriété; il s’agit principalement de peuplements secondaires matures (> 80 ans). Le champ de tir Heals (230 ha), situé dans le district de Saanich, comporte de grandes étendues de forêt coniférienne et de forêt mixte mature; à l’ouest, il confine au parc régional Mount Work, lequel confine à son tour au parc provincial Gowland-Tod, situé dans le district de Highlands. Ces trois propriétés forment dans la péninsule Saanich un grand écosystème forestier jouxtant des terres agricoles et des secteurs résidentiel.

Les propriétés du MDN situées dans la pointe sud de l’île de Vancouver abritent, au sein d’un paysage profondément transformé, d’assez grandes étendues de vieille forêt qui pourraient servir de refuge au P. cœruleum ainsi qu’aux autres espèces associées aux forêts côtières à douglas, en régression constante. Pour l’heure, ces propriétés échappent au développement, mais le MDN pourrait décider de se départir des terres qu’il n’utilise pas pour l’entraînement ou pour d’autres activités militaires. Il est à noter toutefois qu’un ministère fédéral ne pourrait se départir de terres abritant des espèces en péril sans prendre les dispositions voulues pour assurer la protection de leur habitat sur ces terres.

Les deux autres sites du P. cœruleum se trouvent dans des parcs du district régional de la capitale (parc régional Devonian et sentier Galloping Goose). Le parc régional Devonian protège un petit peuplement forestier (14,4 ha) situé dans un secteur agricole et résidentiel. Le sentier Galloping Goose, une emprise de 30 m de large administrée à titre de parc linéaire par le service des parcs du district régional de la capitale, a une vocation essentiellement récréative. Certains tronçons du sentier sont bordés par des terres forestières, en particulier les tronçons sud, près de Sooke et dans le district de Metchosin; ce sont en majeure partie des terres privées.

Le district régional de la capitale comprend un réseau d’aires protégées formé de 27 parcs et réserves de parcs régionaux et de deux sentiers régionaux, couvrant en tout une superficie de 10 583 hectares (CRD, 2004b). Les principaux parcs et les principales réserves de parcs régionaux sont Sooke Hills Wilderness (4 100 ha), East Sooke (1 436 ha), Thetis Lake (778 ha), Sea to Sea Green Blue Belt (609 ha), Mt. Work (536 ha) et Elk/Beaver Lake (442 ha). Plusieurs des parcs régionaux ont une faible superficie (< 10 ha); certains ont été profondément transformés à des fins récréatives et sont très fréquentés. Deux des plus grands, soit Thetis Lake et Elk/Beaver Lake, sont très achalandés, et de nombreuses espèces animales et végétales introduites contribuent à la dégradation de l’écosystème indigène.

On trouve également dans la région de la capitale les parcs provinciaux Gowland Tod (1 219 ha), John Dean (174 ha) et Goldstream (388 ha). Le sud de l’île comprend d’autres parcs provinciaux, notamment les parcs Koksilah River (210 ha), Cowichan River (873 ha) et Chemainus River (128 ha), situés sur la côte sud-est, et le parc Juan de Fuca (1 277 hectares), situé sur la côte sud-ouest. Il n’y a pas eu dans ces parcs de relevés systématiques des gastéropodes terrestres. La réserve de parc national des Îles-Gulf, créée en 2003, couvre une superficie d’environ 33 km2 répartie entre 16 îles du détroit de Georgie (Parcs Canada, 2004). La majeure partie de cette superficie faisait déjà partie de parcs provinciaux ou régionaux, mais de nouvelles terres ont été acquises pour le parc national. En 2004, deux des principales îles (Pender et Saturna) faisant partie de la réserve de parc national des Îles-Gulf ont été explorées à la recherche de gastéropodes terrestres, notamment du P. cœruleum (Ovaska et Sopuck, 2005). L’espèce n’est répertoriée ni pour les îles Gulf ni pour la côte sud-ouest de l’île de Vancouver.

Trois des sites connus (Rocky Point, Colwood et Saanich) se trouvent à proximité des réserves indiennes South Saanich 1 (nation de Tsartlip), Esquimalt (nation d’Esquimalt), New Songhees 1A (nation de Songhees) et Beecher Bay 1 et 2 (nation de Beecher Bay). L’aire de répartition de l’espèce chevauche d’autres terres autochtones qui peuvent offrir des milieux propices, notamment T’Sou-ke 1 et 2 (nation de T’Sou-ke), East Saanich 2 (nation de Tsawout), Cole Bay 3 (nation de Pauquachin) et Union Bay 4 (nation de Tseycum) (CRD, 2001).