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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le carcajou (Gulo gulo) au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Facteurs biologiques

Parmi les facteurs biologiques qui restreignent les populations de carcajous, citons le faible taux d’accroissement propre à l’espèce et les faibles densités naturelles. Ces facteurs limitent non seulement les taux de croissance démographique mais aussi l’aptitude à recoloniser des habitats vacants. La disponibilité de tanières propices à la mise bas peut aussi hypothéquer la reproduction. Une repopulation peut prendre plusieurs décennies, mais elle est possible s’il existe des facteurs favorables à la survie des carcajous (Johnson, 1990; Vangen et al., 2001). On a attribué le redressement de la population au Manitoba à la suspension du programme d’empoisonnement des loups, qui faisait des carcajous des victimes, à l’accroissement subséquent de l’effectif des loups et à la clôture de la saison de piégeage à une date permettant d’épargner les femelles avec des petits. Des facteurs relatifs à l’habitat, y compris un nombre adéquat de proies, en l’occurrence des ongulés, y ont également contribué. Quant aux récentes augmentations du nombre de prises dans le Nord-Est du Manitoba et le Nord-Ouest de l’Ontario, elles résulteraient d’une réaction des populations de carcajous au nombre accru de caribous (Dawson 2000; Berezanski, comm. pers., 2002).


Lutte contre les prédateurs et récoltes

La chasse et le piégeage demeurent une menace pour l’espèce dans les régions de l’Ouest. Une menace que la gestion des récoltes a cependant réduite en fournissant des moyens, comme les interdictions de piéger, la durée limitée des saisons, les quotas, l’accès limité et l’enregistrement des concessions de piégeage (Slough et al., 1987), sans oublier que l’intérêt pour cette activité s'amoindrit. Les prix élevés des pelleteries et un marché lucratif qui alimentait les jardins zoologiques et les fermes à gibier en carcajous vivants ont stimulé l’effort de piégeage et contribué à l’ensemble des récoltes au Yukon. Il se peut qu’une disparité entre le profit et l’effort investi pousse les trappeurs à délaisser le piégeage, surtout dans les zones peu peuplées (figure 3). La récolte permise de carcajous ne s’exerce plus au Labrador depuis 1950, au Québec depuis 1981 (excepté à la baie James et dans les territoires du Nord québécois qui ont fait l’objet d’un accord) (Fortin et al., 2002) et en Ontario depuis 2001 (Dawson, comm. pers., 2002).

Les quatre provinces et les trois territoires de l’Ouest établissent des saisons de piégeage du carcajou au cours de l’hiver. Celles-ci débutent habituellement en novembre et se terminent en janvier ou en février, et s’étendent jusqu’en mars ou en avril dans les trois territoires. La capture est toutefois interdite dans les régions du Sud des provinces de l’Ouest où l’espèce est rare ou inexistante. Les trois territoires et la Colombie-Britannique permettent également la chasse d’automne (août-octobre) ou d’hiver, ou les deux. La limite de prises est en général d’un carcajou, excepté pour les habitants des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut. Les trappeurs ne sont pas soumis à un quota, sauf en Alberta, où il est d’un individu.

Au Yukon, en Colombie-Britannique, en Alberta et en Saskatchewan, on doit obligatoirement déclarer les récoltes de carcajou, soit en scellant les pelleteries ou en payant des redevances aux autorités provinciales ou territoriales pour les fourrures. Le Manitoba a levé l’obligation de sceller les pelleteries en 2001, mais les peaux qui y sont recueillies doivent tout de même être déclarées. Dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, on doit détenir un permis pour exporter les fourrures de carcajou; cependant, puisqu’un grand nombre d’entre elles ne sont pas exportées pour être vendues à l’encan (tableau 1 : Nunavut), les données recueillies ne sont pas très précises. Des programmes de collecte de carcasses et des études sur les prises ont été mis en place dans ces provinces et territoires pour surveiller la récolte.

Gardner et al. (1993) ont estimé que le nombre de carcajous du Centre-Sud de l’Alaska permettait de récolter annuellement entre 7 et 8 p. 100 de la population de l’automne. Dans un site d’étude à proximité, le taux maximal de croissance démographique (λ) était de 1,19, suivant un taux de récolte annuelle d’environ 9 p. 100 (Golden, 2001). Golden a précisé que ce dernier taux n’avait pas influé sur la densité de carcajous. L’immigration de carcajous provenant de refuges voisins, bien qu’elle ait vraisemblablement eu lieu, n’a pas été mesurée. En ce qui concerne les taux de rendement soutenus annuels, la population était considérée comme en bonne santé et stable, avec des récoltes annuelles allant de faibles à modérées dans certaines régions. Golden (comm. pers., 2002) a recompilé ses statistiques en se servant de taux de natalité plus bas (c’est-à-dire 0,375 femelle par femelle adulte par année (F)), ce qui ramenait la valeur de λ à 0,86 et le taux de rendement soutenu annuel à 0,8 p. 100 de la population. Cette estimation s’appuie sur le nombre relativement peu élevé de portées observées par Magoun (1985) et Copeland (1996). En utilisant les échantillons de plus grande taille de Pulliainen (1968), Golden a obtenu un λ de 0,94 et un taux de rendement soutenu annuel de 2,5 p. 100. Ces données sont probablement plus réalistes, mais elles montrent qu’il pourrait y avoir récolte excessive et exploitation des refuges de population localement. Dans un résumé analytique de douze études sur les taux de mortalité de carcajous portant un collier émetteur, J. Krebs (comm. pers, 2002) a évalué le λ à 0,88 dans les populations de carcajous soumises au piégeage et à 1,06 dans les autres populations. Là encore, l’immigration d’individus à partir de ces dernières est nécessaire pour assurer le maintien des populations soumises au piégeage.

Dans les années 1970, on a mis un frein à l’empoisonnement de loups dans la majeure partie de l’Ouest du Canada. On a recensé des actes d’empoisonnement illégal de loups par endroits au Yukon dans les années 1990, et il est encore permis de lutter contre les loups de cette façon en Alberta, moyennant un permis spécial. Le rétablissement de la population de carcajous sera favorisé par l’arrêt des empoisonnements.

La mise en valeur des ressources naturelles dans la toundra arctique attire fréquemment les carcajous, qui peuvent être tués parce qu’ils sont considérés comme nuisibles (Dumond, comm. pers., 2002).


Menaces pour les habitats

La disparition, l’aliénation et la fragmentation de l’habitat des carcajous est une menace continue pour le carcajou. Les pertes d’habitat sont causées par la conversion d’habitats naturels en vue de leur usage par les humains, comme le développement urbain et suburbain, l’agriculture, les plantations forestières et les réservoirs hydroélectriques. Les coupes à blanc n’entraînent pas nécessairement de changements permanents ou même négatifs pour les habitats. L’exploitation forestière, qui produit des effets comparables à ceux de phénomènes naturels, tels le feu, le déracinement d’arbres par le vent et les infestations d’insectes, et crée une mosaïque de peuplements forestiers inéquiens, peut en fait diversifier les proies et aider à maintenir ou à améliorer l’habitat du carcajou.

L’aliénation de l’habitat peut être causée par l’activité humaine, par exemple les loisirs dans l’arrière-pays, qui a des répercussions sur différents aspects du comportement des carcajous comme la mise bas, les déplacements et la recherche de nourriture.

Les habitats sont fragmentés par les voies de communication principales, qui entravent les déplacements du carcajou et, en bout de ligne, le flux génique et la stabilité de la population.

Les répercussions sur les proies, comme le fait que les ongulés soient chassés à outrance et que leur nombre diminue à cause de la fragmentation des habitats, vont aussi toucher indirectement les populations de carcajous. La baisse du nombre de caribous de montagne en Alberta et en Colombie-Britannique, causée par les pratiques forestières et la présence humaine, est particulièrement préoccupante.

La présence de parcs qui peuvent servir de refuges aux carcajous contre le piégeage et les effets des activités d’exploitation des ressources naturelles ne garantit pas leur survie, comme l’ont décrit Kelsall (1981) et Dauphiné (1989). Les parcs des régions développées courent le risquent d’isoler des populations. Ce genre de fragmentation peut mener à une déstabilisation des effectifs et à l’extinction à certains endroits. Les carcajous qui vivent à cet endroit ne sont pas protégés totalement des activités de piégeage pratiquées en périphérie. Ceux qui passent une partie du temps dans les refuges sont tout de même susceptibles de se faire capturer et tuer. Le piégeage de carcajous visé par des traités ou pratiqué par des Autochtones ou au titre de permis est encore autorisé dans beaucoup de parcs nationaux et dans quelques parcs provinciaux de Colombie-Britannique et du Manitoba. De plus, le fait que les autorités des parcs permettent de pratiquer certains loisirs et activités, comme faire du ski ou de la motoneige et construire des routes, telles la transcanadienne et des routes d’accès, empêche les parcs de servir de refuges. Les routes principales peuvent restreindre les déplacements des carcajous (Austin, 1998), et les activités pratiquées pendant la période de mise bas de la fin de l’hiver peuvent déranger les femelles et leurs petits et causer leur fuite ou inciter les mères à abandonner leur portée (Magoun et Copeland, 1998; Heinemeyer et al., 2001).

Hash (1987) conclut que l’avenir du carcajou semble prometteur, en mentionnant que l'espèce a survécu à la période pionnière, caractérisée par le piégeage, la chasse et la lutte contre les prédateurs non réglementés, l'exploitation accélérée et irresponsable des ressources naturelles et la dégradation généralisée de l'habitat. Il fait l’éloge des réseaux de parcs nationaux, de notre conscience environnementale plus aiguisée devant les espèces en péril et de notre plus grande responsabilité envers celles-ci. Il s’agit d’un scénario optimiste qui exigera beaucoup de vigilance.