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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le carcajou (Gulo gulo) au Canada - Mise à jour

Taille et tendances de la population

Le nombre de captures de carcajous propres à certaines régions du Canada indique que les populations de carcajous, fondé sur le succès de la récolte, peut avoir diminué dans les provinces des Prairies au cours des années 1920 et 1930 (Novak et al., 1987) selon le succès de la récolte. Au Québec, au Labrador et en Ontario, le nombre de captures était déjà faible à cette époque. La récolte de fourrures repose sur la taille des populations d’animaux à fourrure et sur d’autres facteurs, comme les conditions climatiques et économiques (le prix des fourrures et l’existence d’autres occasions d’emploi), qui influent sur l’effort de piégeage.

De faibles densités de population, des domaines vitaux étendus et la dispersion d’individus sur de grandes distances contribuent à rendre le carcajou vulnérable au piégeage. Malgré ces facteurs, des populations locales semblent s’être rétablies à la suite de récoltes excessives. De tels redressements s’expliquent par l’application, pendant plusieurs décennies, de techniques de piégeage améliorées, dont l’enregistrement des lignes de piégeage et la sensibilisation des trappeurs (Johnson, 1990). L’Est du Canada semble faire exception, quoique les populations aient probablement toujours été faibles dans cette région, où le carcajou demeure très rare, voire inexistant. Dans la région du Pacifique, qui englobe l’île de Vancouver et la vallée du bas Fraser, l’espèce s’est aussi fortement raréfiée ou est disparue.


Yukon

Au Yukon, les gestionnaires de la faune suivent de très près la population de carcajous. Ils établissent des statistiques sur la récolte de fourrures, font des relevés des pistes en hiver et soumettent un questionnaire annuel à tous les trappeurs détenteurs d’un permis, qui les renseignent sur les populations locales et leurs tendances (Slough et al., 1987; Slama, comm. pers., 2002). Il en ressort que, depuis les vingt dernières années, la population est stable et saine dans toutes les régions du territoire (Slama, comm. pers., 2002). Selon les trappeurs, les carcajous sont nombreux, et le nombre de prises ne baisse pas par rapport à l’effort de récolte (Slama et Jessup, comm. pers., 2002). Au Yukon, les peaux de carcajou doivent être scellées, qu’elles soient entreposées ou utilisées dans le territoire ou qu’elles soient le fruit de la chasse de trappeurs des Premières nations. Les prises des trappeurs inuvialuits ne sont pas scellées et prennent la route des Territoires du Nord-Ouest. Selon les trappeurs, les carcajous sont particulièrement nombreux depuis la chute, en 1999, du nombre de lièvres d’Amérique (Jung, comm. pers., 2002). Parmi les hypothèses pouvant justifier ce nombre élevé, citons les prises accrues par piégeage résultant d’une diminution des réserves de nourriture (Banci, 1987) ou une dispersion plus grande des juvéniles à la suite d’une forte reproduction au moment où le nombre de lièvres d’Amérique était à son plus haut.

Au Yukon, même si l’on fait des relevés des pistes en hiver depuis longtemps, outre les déductions tirées des statistiques sur la récolte de fourrures et des réponses aux questionnaires soumis aux trappeurs, les données démographiques recueillies sur une longue période sont rares. Entre 1986-1987 et 1996-1997, O’Donoghue et al. (2001) ont dénombré, dans la région de Kluane, de 0,69 à 15,83 pistes de carcajous par 100 km-jours de transect (longueur de transect en kilomètres x nombre de jours écoulés depuis la dernière chute de neige). Le nombre de pistes était très supérieur durant le deuxième hiver marqué par le déclin de la population de lièvres d’Amérique (1991-1992 : 5,68 pistes par 100 km-jours), de même qu’au cours de la phase de redressement subséquente de la population des lièvres (1995-1996 : 5,64 pistes; 1996-1997 : 15,83 pistes). Dans le brûlé de Teslin, à 300 kilomètres à l’est, B. Slough (données inédites) a relevé, entre 1986-1987 et 1993-1994, jusqu’à 20,44 pistes par 100 km-jours. Le plus grand nombre de pistes relevé reste celui de l’hiver 1993-1994, le troisième marqué par le déclin de la population de lièvres d’Amérique dans cette région.

Dans un habitat continu et saturé du Centre-Sud du Yukon, Banci et Harestad (1990) ont estimé la densité de la population de carcajous à 10,75 individus/1 000 km2. L’estimation effectuée à partir du nombre d’individus connu (en prenant en considération que la qualité de l’habitat varie et que tout l’habitat n’est pas saturé) était de 5,65 individus/1 000 km2. L’estimation de la population totale pour environ 85 p. 100 du territoire s’élevait à 2 503 carcajous sédentaires et à 4 171 individus non sédentaires pour l’automne, dont des juvéniles et des individus de passage (Banci, 1987). Elle partait d’estimations de la qualité de l’habitat (étendue de la zone de piégeage, années-trappeurs et nombre de captures) qui étaient biaisées. Pour Banci (1987), les « années-trappeurs » représentaient une unité d’effort uniforme dans les écorégions; cependant, l’effort déployé par un trappeur dans de petits secteurs de piégeage faciles d’accès, à proximité de collectivités et de routes, est généralement bien plus important que celui exigé dans de vastes secteurs reculés, accessibles uniquement par voie aérienne, qu’il s’agisse du nombre de pièges posés, de la superficie couverte ou de la durée du piégeage. Aussi les estimations de Banci s’appuyant sur cette méthode sont-elles considérées comme des sous-estimations pour le Yukon. Si l’on fait abstraction des estimations fondées sur le classement des habitats en fonction de la qualité, la densité estimée de la population de carcajous (voir par exemple Banci, 1994) présente une constance remarquable dans toutes les écozones d’Amérique du Nord. Une évaluation plus réaliste de la population pour le Yukon est de l’ordre de 3 500 à 4 000 individus si on extrapole sur l’ensemble du territoire et qu’on part du principe qu’un habitat de qualité supérieure présente une densité plus homogène.

Le vaste programme d’empoisonnement des loups mis en place au cours des années 1970 a nui aux carcajous. L’empoisonnement des loups a non seulement éliminé des fournisseurs de charogne mais tué par ricochet un grand nombre de carcajous. En effet, ces derniers dévoraient les cadavres des loups empoisonnés, même s’ils semblaient dédaigner leur estomac, qui contenait les appâts empoisonnés (rapporté dans Kelsall, 1981). La plupart des 198 carcasses de carcajous du Yukon dénombrées par Rausch et Pearson (1972) provenaient de stations de lutte contre les prédateurs. On continue à limiter l’effectif des loups en ayant recours à la stérilisation et à des programmes communautaires de piégeage comme moyen de gestion de la population des ongulés. Au cours des années 1990, on a mené la lutte contre les prédateurs par voie aérienne dans deux vastes régions du Yukon, mais on ne connaît pas l’effet de ces programmes sur les carcajous.

Selon le Conseil consultatif de la gestion de la faune (versant nord) (1998), des trappeurs inuvialuits (des Territoires du Nord-Ouest) attrapent annuellement environ de 10 à 13 carcajous sur le versant nord du Yukon (c.-à-d. dans l’aire écologique de l’Arctique). On ne connaît pas la taille de la population dans cette région, où la pression de piégeage constitue l’unique menace. On observe souvent des carcajous avec la harde de caribous de la Porcupine.


Territoires du Nord-Ouest

On estime généralement que les densités de population du carcajou sont variables dans les Territoires du Nord-Ouest, à savoir plus fortes dans les montagnes de l’Ouest et dans la taïga et moindres dans les habitats de la toundra du Nord et de l’Est (figure 3) (Poole, comm. pers., 2002). Cependant, la présence de grands troupeaux de caribous de la toundra et donc de loups, dans la taïga et dans les habitats de la toundra laisse croire que les carcajous pourraient être plus communs dans ces régions qu’on ne le pensait (Mulders, comm. pers., 2003). L’étude de carcasses de carcajous effectuée dans la région de Kitikmeot, au Nunavut, a changé les perceptions au sujet des densités de population du carcajou dans cette région. L’espèce est absente de l’île Banks.

La fourrure du carcajou est appréciée par les habitants du Nord parce qu’elle permet d’empêcher ou de réduire la formation de givre sur les vêtements. Par conséquent, de nombreuses pelleteries de carcajous subsistent dans le Nord et sont utilisées pour confectionner des bordures de vêtements. Dans les Territoires du Nord-Ouest, les statistiques sur la traite des fourrures s’appuient sur le nombre de fourrures exportées pour être vendues à l’encan, et non sur la récolte totale (tableau 1). D’après les données des programmes de collecte de carcasses du Nunavut (tableau 1, dont il sera question dans la section du Nunavut ci-dessous), la récolte de nombreuses collectivités serait grandement sous-estimée. Les accords sur les revendications territoriales requièrent que des études sur la récolte des fourrures soient menées dans trois régions des Territoires du Nord-Ouest, soit celles du Sahtu, des Gwich’in et des Inuvialuits. Chaque année, tous les chasseurs et les trappeurs des différentes collectivités sont interrogés sur leurs captures. La récolte variait entre 5 et 12 carcajous dans la région du Sahtu (de 1998 à 2001; Bayha, comm. pers., 2002) et entre 4 et 14 dans la région des Gwich’in (Rose, 2002). Pour la région des Inuvialuits, le nombre de prises a varié entre 21 et 62 par année pendant la période de 1986 à 2000, sauf en 1997, où la récolte des chasseurs et trappeurs d’Inuvik était d’environ 62 carcajous, sur un total de 124 pour la région (entre 0 et 5 les autres années) (Fabijan, 1991a, 1991b, 1991c, 1995a, 1995b, 1995c, 1995d, 1996, 1997, 1998, 2000; Pinard, 2001). Le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest envisage d’établir un programme panterritorial de collecte des carcasses de carcajous afin d’obtenir de meilleures données sur les niveaux et le profil de la récolte dans chaque région et des données biologiques (Mulders, comm. pers., 2003).

Six collectivités de la région désignée des Inuvialuits (Aklavik, Holman, Inuvik, Paulatuk, Sachs Harbour et Tuktoyaktuk) ont adopté des plans communautaires de conservation (voir par exemple Conseil consultatif de la gestion de la faune (CCGF-T.N.-O.), 2000a et 2000b). Les mesures de protection du carcajou comprennent l’inventaire des habitats importants et leur protection contre les utilisations des terres causant des perturbations, mais signifient aussi qu’il faut éviter de déranger les tanières et décourager la chasse pendant l’été.

On croit que les populations de carcajous des quatre coins des Territoires du Nord-Ouest sont stables, mais les pressions de récolte de fourrures et l’augmentation des niveaux d’exploitation des ressources non renouvelables pourraient mener à de plus amples pertes et fragmentations de l’habitat, ce qui pourrait avoir un effet défavorable sur la répartition du carcajou et ses effectifs dans l’avenir (Mulders, comm. pers., 2003). Des études effectuées sur les terres sans arbres du centre (Mulders, 2000) ont montré la présence d’une population prospère dans cette région. On a mis sur pied un projet pilote de prélèvement de poils pour recueillir l’ADN afin d’identifier les individus et d’estimer la population. Des colliers GPS pourraient aussi être utilisés pour déterminer l’efficacité de la grille d’échantillonnage des poils et pour obtenir des données sur les déplacements des carcajous (Mulders, comm. pers., 2003).

Des études sur la variabilité génétique des carcajous des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut ont montré que les mâles participent modérément au flux génique au sein des populations et laissent croire que toutes les populations de l’Ouest étudiées étaient reliées (Wilson et al., 2000; Kyle et Strobeck, 2001; Chappell, 2002; Kyle et Strobeck, 2002). Toutefois, des analyses de l’ADN mitochondrial ont révélé l’indépendance génétique des populations, à cause de la fidélité des femelles au domaine vital de leur naissance (Wilson et al., 2000; Chappell, 2002). Pour la conservation des carcajous, cela signifie que les populations séparées devraient être préservées et que les corridors de déplacement et de dispersion doivent être maintenus dans la matrice entre les refuges des populations.

Tableau 1 : Fourrures de carcajou produites au Canada de 1988-1989 à 2000-2001
SaisonNLQCONMBSKABBCYTNT1NU2Canada3
1988-19890010501336187167100-563
1989-199000931104011320693-502
1990-19910052963412712192-414
1991-1992007731630142218201-687
1992-1993004482442361769334 (94)637
1993-19940067612279711712129 (82)512
1994-199500852112318614511915 (94)559
1995-19960018457913572595 (85)350
1996-199700144614272301618626 (132)604
1997-1998001266105015211817524 (145)607
1998-1999004334401231046215 (111)385
1999-2000004186101601579912 (108)466
2000-200100453231517018856(113)509
Total001056201343702 0581 9501 356160 (963) 6 795

Source : Statistique Canada, Recensement de la production des fourrures provenant de la chasse, sauf :
BC (Colombie-Britannique) – 2000-2001 (Système de déclaration des captures d’animaux à fourrure de la Colombie-Britannique)
ON (Ontario) – 2000-2001 (Dawson, comm. pers., 2002)
MB (Manitoba)   – 2000-2001 (Berezanski, comm. pers., 2002)
SK (Saskatchewan) – 2000-2001 (Arsenault, comm. pers., 2002)
AB (Alberta) – 2000-2001 (Kosinski, comm. pers., 2002)
YT (Yukon) – 2000-2001 (Slama et Jessup, comm. pers., 2002)
NT (Territoires du Nord-Ouest) – 2000-2001 (Erasmus, comm. pers., 2002)
NU (Nunavut) – Collectes de carcasses; Dumond, comm. pers., 2003)

Nota : Les statistiques sur la production de fourrures représentent les meilleures estimations du total des captures de chaque province et de chaque territoire fondées sur le nombre de fourrures exportées en vue de la vente à l’encan ou de fourrures scellées. Les fourrures conservées pour usage domestique ne sont pas comptées dans le total des captures dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut, bien qu’elles représentent une partie importante de ce total. Cette question est traitée plus en détail ailleurs dans le présent rapport.

1 Les données relatives aux Territoires du Nord-Ouest comprenaient celles du Nunavut jusqu’en 1991-1992.
2 La collecte des données a commencé en 1992-1993 au Nunavut pour des raisons politiques liées à une revendication territoriale des Inuits, en préparation de la création du Nunavut comme territoire distinct, qui a eu lieu le 1er avril 1999. Les chiffres entre parenthèses sont fondés sur des collectes de carcasses.
3 Les chiffres n’incluent pas les données sur les carcasses pour le Nunavut.


Nunavut

Les densités de population de carcajous sont modérées dans l’Ouest et faibles dans l’Archipel arctique et l’Est du territoire (figure 3), où les effectifs seraient stables, mais sensibles aux pressions de récolte. Tout comme dans les Territoires du Nord-Ouest, la fourrure du carcajou est prisée et la plupart des pelleteries sont utilisées pour la confection de bordures de vêtements. Les statistiques sur la traite des fourrures pour le Nunavut s’appuient elles aussi sur le nombre de fourrures exportées pour être vendues à l’encan, et non sur la récolte totale. Le tableau 1 compare les statistiques sur la traite des fourrures et les résultats des relevés des carcasses recueillies effectués au cours de l’étude de la région de Kitikmeot (Dumond et Krizan, comm. pers., 2002). Il montre que ces statistiques constituent une sous-estimation du nombre de fourrures prélevées au Nunavut, comme dans les Territoires du Nord-Ouest. On croit que le nombre de carcasses représente jusqu'à 90 p. 100 de la récolte totale de carcajous (Mulders, comm. pers., 2003). Bien que le Nunavut ne soit devenu un territoire que le 1er avril 1999, les données sur les pelleteries et les carcasses pour le territoire correspondant remontent à 1992-1993.

Les carcajous pourraient être particulièrement vulnérables dans la toundra arctique, où on les voit bien et où l’accès en motoneige est facile. Des récoltes modérées à élevées peuvent avoir lieu près des collectivités et des concentrations de caribous, selon le taux de recrutement à partir des refuges de population avoisinants. Dans la section sur les Territoires du Nord-Ouest ci-dessus, il est question des études sur la dynamique de la métapopulation de carcajous et sur les variations génétiques et morphologiques au sein des populations du Nunavut et d’autres régions, et entre celles-ci.


Colombie-Britannique

Dans la majeure partie de la Colombie-Britannique, le nombre de carcajous est considéré comme stable, et on a estimé qu’il y aurait entre 2 089 et 3 567 individus (Lofroth, comm. pers., 2003). Quick (1953) a évalué que les densités dans le Nord-Est de la Colombie-Britannique étaient de 4,76/1 000 km2. Les populations de carcajous sont peut-être en déclin dans le Sud-Est de la province où les pressions et les dérangements qui touchent l’habitat sont les plus fortes, mais il n’existe aucune donnée qui confirme cette tendance (Lofroth, comm. pers., 2002). Krebs et Lewis (2000) et Krebs (comm. pers., 2003) estiment la densité moyenne à 6,16/1 000 km2 dans le Sud-Est de la Colombie-Britannique. L’élevage de bestiaux, l’exploitation forestière, pétrolière et gazière ainsi que la présence d’humains (qu’ils soient de passage ou qu’ils s’établissent) ont un effet nuisible sur l’habitat dans cette province. Le déclin des hardes de caribous, associé à l’exploitation forestière, constitue une menace pour le carcajou. Les carcajous de l’échantillon de la région de Revelstoke présentent des signes de différenciation génétique par rapport à ceux des populations qui vivent plus au nord (Kyle et Strobeck, 2002).

            On estime que la population de l’île de Vancouver est très petite, peut-être même disparue (Lofroth, comm. pers., 2002), puisqu’aucun carcajou n’a été aperçu depuis 1992 (annexe 1). Dans l’île, le carcajou doit faire face à de nombreuses menaces : les coupes à blanc opérées sur de vastes étendues, l’établissement humain et l’activité humaine, qui comprend la présence de plusieurs axes routiers. La marmotte de l’île Vancouver, qui représente une nourriture estivale potentielle pour les carcajous femelles qui élèvent une portée, est en voie de disparition (COSEPAC, 2001).


Alberta

Un programme de lutte contre la rage mené au cours des années 1950, qui a eu pour conséquence l’empoisonnement non sélectif d’environ 5 500 loups, a probablement eu de graves répercussions sur le carcajou, qui a mis des décennies à s’en remettre (Petersen, 1997). Petersen (1997) estime que la pression de piégeage exercée sur le carcajou n’est pas très forte (même si le prix élevé de sa fourrure pourrait encourager à le capturer) parce que la faible densité des populations le rend difficile à cibler. Des expériences menées dans le Sud du Yukon, où le carcajou est commun, permettent de croire qu’en utilisant des techniques de piégeage sélectives, il est possible de le cibler efficacement. Cependant, les efforts des trappeurs sont aussi limités par le quota d’un carcajou par ligne de piégeage.

L’ampleur des changements et des pertes d’habitats qu’ont récemment subis les populations d’ongulés reste inconnue. Mais diverses formes d’utilisation du territoire, telles que l’agriculture et l’exploitation forestière, pétrolière et gazière, sont observées dans l’aire de répartition actuelle du carcajou. De récents sondages d’opinion menés auprès de trappeurs albertains indiquent qu’il y avait, en 1987, une population stable au nord du 56e parallèle et une population déclinante dans le reste de la province. En 1994, il y avait une baisse des effectifs partout en Alberta (Petersen, 1997). À présent, c’est dans l’Ouest de la province que le carcajou est le plus abondant. L’aire actuelle et l’abondance relative du carcajou en Alberta (figure 3) ont été en grande partie déduites de l’analyse des données sur la récolte de fourrures. Poole et Mowat (2001) ont remarqué que la densité des lieux de récolte diminuait avec le temps, mais la petite taille des échantillons biaise leur analyse. La baisse du nombre de prises de carcajous observée depuis les années 1970 a été en partie provoquée par la mise en place de quotas restrictifs à la fin des années 1980 (Poole et Mowat, 2001). Les prises de carcajous sont liées aux prises de lynx et au prix de la fourrure de ce dernier, ce qui laisse croire que les trappeurs de lynx chassent le carcajou lorsque l’occasion se présente.  Le Alberta Research Councilet le Alberta Fish and Wildlife Service font présentement l’essai de techniques de prélèvement de poils et de repérage de pistes dans la neige ainsi que de pièges munis de caméras. Ils cherchent à mettre au point des outils de surveillance qui permettraient d‘estimer les tendances concernant l’abondance et la répartition du carcajou dans les régions boréales et les régions montagneuses de l’Alberta (Mowat , 2001; Besko et Wilkinson, comm. pers., 2002; Fisher, 2003).


Saskatchewan

            En Saskatchewan, les populations de carcajous ne font pas l’objet d’une surveillance. On estime cependant que l’espèce est rare dans la forêt boréale sud et commune, mais peut-être en déclin, dans le Nord de la province (population totale < 1 000 individus). Les principales menaces qui pèsent sur le carcajou sont la pression de piégeage et la fragmentation de l’habitat causée par la construction de nouvelles routes dans son aire de répartition (Keith, comm. pers., 2002). L’exploitation forestière et d’autres activités d’utilisation du territoire entraînent également une perte d’habitat.


Manitoba

Le carcajou habite la partie nord de la province, au nord du 53e parallèle (Berezanski, comm. pers., 2002). Il semble que les plus fortes densités se trouvent dans le Nord-Est et le Nord-Ouest; toutefois, comme la région du Centre-Nord subit moins d’effort de chasse, elle peut représenter un bassin de population (Berezanski, comm. pers., 2002). Dans le passé, l’espèce était rare dans le Sud du Manitoba, où le développement humain a poussé la limite de l’aire vers le nord. La structure génétique des populations de carcajous du Manitoba et du Nord-Ouest de l’Ontario est semblable, bien que plus ou moins distincte des autres populations (Kyle et Strobeck, 2002), ce qui donne à penser que le flux génique pourrait être confiné à ces populations périphériques et à celles d’autres provenances. On a recommandé qu’il y ait des efforts de conservation, dont le rétablissement du flux génique entre la population principale et la population périphérique. De plus, Chappell (2002) a observé une importante structuration de l’ADN mitochondrial parmi neuf populations de carcajous dans les Territoires du Nord-Ouest, au Nunavut et au Manitoba, ce qui indique que les femelles sont fidèles au site et que le flux génique proviendrait surtout des mâles.

            Au Manitoba, l’espèce n’est pas aussi rare qu’on le croyait (van Zyll de Jong, 1972, 1975; Holbrow ,1976). Van Zyll de Jong (1972) avait fait une estimation de 60 carcajous, en se fondant sur les enregistrements des ventes de fourrures. Selon toute probabilité, la population a augmenté à la suite de l’arrêt de l’empoisonnement sans discernement des loups, au milieu des années 1970, et, ultérieurement, de l’augmentation du nombre de loups et, enfin, de l’instauration d’une saison de récolte restreinte (Johnson, 1990). Johnson (1990) avait estimé la population de carcajous du Manitoba au nombre de 500 à 800 individus; plus récemment, l’estimation était de 1 200 à 1 600 individus (Berezanski, comm. pers., 2002). Les effectifs seraient stables ou en croissance actuellement. En outre, on a aperçu des carcajous à maintes reprises ces derniers temps dans tout le Sud du Manitoba. L’expansion de la harde de caribous de l’île Penn peut être utile au carcajou au Manitoba, ainsi qu’en Ontario (Dawson, 2000). L’exploitation forestière fait aussi partie des menaces actuelles. Les prises de carcajous sont appelées à diminuer en même temps que le nombre de trappeurs actifs régresse et que l’effort de chasse se porte vers les animaux plus rentables (Berezanski, comm. pers., 2002).


Ontario

Le nombre de carcajous est peu élevé dans le Nord-Ouest de l’Ontario; les effectifs diminuent depuis le début du XIXe siècle (Dauphiné, 1989). Il semble bien que le nombre d’individus ait augmenté dans la région de Fort Severn depuis 1970, en même temps que le nombre de caribous (Dawson, 2000). La population de caribous sur l’île Penn peut avoir diminué depuis 1994 de même que la récolte de carcajous dans les années 1990 (Dawson, comm. pers., 2002). Il est probable que la petite population de carcajous sur la côte de la baie James, dans la région du cap Henrietta-Maria, soit disparue dans les années 1970 (Dawson, 2000). L’aire de répartition de l’espèce en Ontario n’est pas encore clairement définie, mais il semble y avoir recolonisation dans certaines régions du Nord-Ouest (Dawson, 2000). Kelsall (1981) croyait que la population de l’Ontario était isolée de celle du Québec et du Labrador, et aucune donnée récente ne permet de penser le contraire.

La récolte du bois qui se fait dans la partie sud de l’aire (Dawson, 2000) est une menace pour l’espèce. Avant la saison de piégeage 2001-2002, un quota zéro a été fixé; toutefois, on a abattu trois individus soit par accident, soit pour éviter des dégâts ou pour se défendre (Dawson, comm. pers., 2002). Dans le Nord de l’Ontario, des traités permettent aux peuples autochtones de chasser comme ils le faisaient avant leur signature (Heydon, comm. pers., 2002), ce qui leur permet de piéger les carcajous pour leur propre usage. Il est prévu qu’on puisse déroger aux dispositions des traités pour assurer la protection d’espèces en péril; toutefois, les points de vue évoluent concernant le degré de dérogation possible et aucune politique n’a encore été établie à ce sujet.

En mars 2001, on a entrepris un projet de « piégeage aérien » dans la région de Red Lake afin de préciser la limite sud de l’aire de répartition du carcajou. La surveillance aérienne effectuée en février 2003 a permis de constater une distribution relativement continue dans le Nord-Ouest de l’Ontario, où 103 pistes ont été vues sur 5 700 kilomètres de transects (Magoun, comm. pers., 2003). En 2004, on réalisera des relevés dans la région est. Des études supplémentaires comprendront la collecte du savoir traditionnel autochtone (Dawson, comm. pers., 2002).


Québec et Labrador

La présence du carcajou au Québec n’a pas été confirmée depuis 1978, et la situation de l’espèce est actuellement incertaine (Fortin et al., 2002). L’opinion générale des biologistes locaux est que le carcajou a disparu ou qu’il est extrêmement rare; il n’a d’ailleurs jamais été répandu sur le territoire québécois. On estime que les données historiques concernant la prise de carcajous au Québec ne sont pas fiables, car il n’a pas été prouvé que les peaux attribuées au Québec (ou au Labrador) venaient effectivement de cette région, puisque les compagnies faisant le commerce des fourrures opéraient sur un très vaste territoire (Obbard et al., 1987). Près de 60 observations non confirmées ont été signalées dans les deux provinces depuis 1935, mais il peut s’agir de carcajous de passage plutôt que d’indicateurs de foyers de population. Par ailleurs, il semble que les observations ne sont pas toujours signalées. La dernière récolte a eu lieu dans le secteur de Schefferville en 1978.

La présence de l’espèce au Labrador n’a pas été confirmée depuis les années 1950 (Brazil, comm. pers., 2002), bien qu’environ 16 observations aient été signalées depuis lors. Un programme d’intendance pour les espèces en péril a été lancé afin d’informer les communautés sur la situation de la population de carcajous et d’autres espèces en péril (McNeill, comm. pers., 2002). On recueille des renseignements provenant de la connaissance autochtone traditionnelle et locale, dont des constatations historiques et récentes sur le carcajou. La plus récente observation non confirmée a eu lieu près de la ville de Nain, en avril 2002, lorsque E. Merkuratsuk a remarqué et suivi des pistes (signalé par McNeill, comm. pers., 2002).

Les baisses d’effectif du carcajou de l’Est seraient dues au piégeage et à la chasse (fin du XIXe siècle), à l’amoindrissement des hardes de caribous (début du XXsiècle), à l’empiètement de l’homme sur l’habitat de l’espèce, à la diminution du nombre de loups et à l’usage abusif d’appâts empoisonnés. Au Québec et au Labrador, il est désormais interdit de chasser et de piéger le carcajou. De plus, les populations de loups et de caribous se sont considérablement rétablies. Malgré l’inversion de ces facteurs écologiques négatifs, aucun rétablissement correspondant de la population de carcajous n’a été constaté. La récolte accidentelle de carcajous dans des pièges ne leur étant pas destinés constitue une menace à ce rétablissement. Les exploitations forestières et les réservoirs hydroélectriques réduisent aussi l’habitat de l’espèce. On a estimé à 500 000 km² l’étendue restante de l’habitat qui convient au carcajou.

Un avant-projet de rétablissement de la population (Fortin et al., 2002) comporte les quatre objectifs principaux suivants :

  1. atteindre une population de 100 individus (population viable minimale);
  2. maintenir cette population pendant dix ans (l’augmentation naturelle devrait alors être atteinte);
  3. éviter les pertes imputables aux activités humaines;
  4. garantir l’existence d’habitats satisfaisants sur les plans qualitatif et quantitatif afin d’atteindre l’objectif démographique fixé.


Nouveau-Brunswick

Les indications de la présence du carcajou au Nouveau-Brunswick ne sont que sommaires et consistent en de brèves mentions dans d’anciens documents (Sabine, comm. pers., 2002). Le carcajou a sans doute disparu de cette province depuis le début du XIXe siècle. Aucune observation récente n’a été signalée, et il n’existe aucun projet de réintroduction de l’espèce.


Parcs nationaux

Parcs Canada tient une base de données sur les espèces en péril incluant des remarques ainsi que des estimations sur l’état des populations (Alvo, comm. pers., 2002). Les estimations du nombre de carcajous ne sont, à proprement parler, généralement pas fondées sur des études de terrain. Une étude en cours au parc national Vuntut, dans le Yukon, vise à obtenir des renseignements sur la situation et l’écologie des mustélidés, du carcajou en particulier (Henry, comm. pers., 2002; Henry, 2003). L’étude se fonde sur les transects des pistes hivernales, sur les carcasses recueillies, sur les connaissances autochtones traditionnelles et sur les connaissances locales. Un programme continu de surveillance des pistes de carcajous est en place au parc national et à la réserve de parc national Kluane, au Yukon (Henry, comm. pers., 2002), et une étude des pistes de carcajous a été menée au lieu historique national de la Piste-Chilkoot, en Colombie-Britannique, en 2003 (Slough et Rivard, 2003). D’après un recensement (signalé par Alvo, comm. pers., 2002), la population combinée des parcs nationaux du Mont-Revelstoke et des Glaciers est estimée à 25 individus (inclus dans l’estimation des effectifs de la Colombie-Britannique). Le piégeage des carcajous par les Autochtones est autorisé dans tous les parcs nationaux des trois territoires, dans la partie du parc national Wood Buffalo située en Alberta ainsi que dans le parc national Wapusk, au Manitoba (où le piégeage est également autorisé aux détenteurs de permis); il semble cependant peu pratiqué.


Estimation de la population de carcajous au Canada

Des estimations de la population de carcajous dans l’Ouest (adultes) n’existent que pour le Yukon (de 3 500 à 4 000), la Colombie-Britannique (de 2 089 à 3 567) et le Manitoba (de 1 200 à 1 600). Pour le reste des régions, l’information dont on dispose fait état d’environ : 1 500 à 2 000 individus en Alberta, où quelques zones de forte densité ponctuent une aire relativement étendue; 1 000 en Saskatchewan, une population probablement inférieure à celle du Manitoba; 300 tout au plus en Ontario, si l’on se fie à l’exiguïté de l’aire; de 3 500 à 4 000 dans les Territoires du Nord-Ouest, où une population relativement importante occupe une aire semblable à celle du Yukon; et de 2 000 à 2 500 au Nunavut. Le nombre total de carcajous vivant dans l’Ouest du Canada oscillerait par conséquent entre 15 089 et 18 967 individus. Dans l’hypothèse que les niveaux actuels de récolte sont soutenables, l’estimation de la population pour l’automne (avant le piégeage), qui comprend des juvéniles, est de 2,5 p. 100 (Golden, comm. pers., 2002) à 6 p. 100 (J. Krebs, comm. pers., 2002), voire 8 p. 100 (Gardner et al., 1993) supérieure à la population récoltée, ce qui donnerait un important effectif de 20 484 individus. Compte tenu du fait qu’au cours des 13 dernières années, le nombre moyen de prises a dépassé 500 individus par an, soit 2,5 p. 100 de cette estimation (tableau 1), il ressort que les niveaux de récolte sont actuellement soutenables. Certaines estimations des populations régionales peuvent également être basses.

En revanche, des biologistes travaillant dans les régions de l’Est du pays qualifient de très faibles les populations de carcajous au Québec et au Labrador, où l’espèce est presque disparue. Une vérification d’observations récentes non confirmées se poursuit (Brazil, comm. pers., 2003).


Alaska

Les densités de carcajous dans le Centre-Sud de l’Alaska ont été estimées à 4,78/1 000 km2 (Whitman et Ballard, 1983), à 4,69/1 000 km2 (Becker et Gardner, 1992) et à 5,2/1 000 km2 (Becker, 1991), des chiffres qui se rapprochent de l’estimation de 4 individus/1 000 km2 produite antérieurement par Quick (1953). Sur le versant nord de l’Alaska, les densités estimées oscillaient entre 7,2 et 20,8/1 000 km2 (Magoun 1985, d’après la taille du domaine vital). Une étude en cours dans le Nord-Ouest de l’Alaska devrait fournir davantage de données démographiques (Shults, comm. pers., 2002). Un programme d’évaluation des récoltes révèle que les carcajous sont nombreux et que les prises pourraient être de moyennes à élevées près des villages, permettant le recrutement et l’immigration d’individus provenant de refuges. Il n’existe pas d’estimation de la population de carcajous pour l’ensemble de l’Alaska (Golden, comm. pers., 2003).


Autres États

Le nombre total de carcajous dans les autres États pourrait être inférieur à 750 (Predator Conservation Alliance, 2001). Des populations fragiles vivent actuellement dans les régions alpestres de l’État de Washington, de l’Oregon (une centaine dans la chaîne des Cascades), de la Californie (population non connue), de l’Idaho (environ 300), de l’Ouest du Montana (environ 300), du Wyoming (environ 50) et du Colorado (Banci, 1994; estimations de Predator Conservation Alliance, 2001). On trouve également des populations reliques dans les Rocheuses du Sud (Colorado; Kahn et Byrne, 1998) et peut-être dans le Michigan et le Maine.

Les densités de carcajous estimées pour le Montana chutent de 15,38/1 000 km2 dans des habitats de grande qualité du Nord-Ouest du Montana (Hornocker et Hash, 1981) à 5, parfois 6,67/1 000 km2, dans des habitats marginaux (Hash, 1987). Copeland (1996) a estimé entre 4 et 5,1/1 000 km2 la densité dans l’Idaho. En l’absence d’études ciblées, il est difficile d’estimer la taille et les tendances de la population dans la majeure partie de l’aire dans les États de Washington, de l’Oregon, de la Californie, de l’Idaho, du Montana, du Wyoming et du Colorado. Les estimations reposent en grande partie sur les prises occasionnelles et les mentions d’observation. Des membres du Western Forest Carnivore Committee élaborent une stratégie de conservation de l’espèce à partir d’une évaluation des données historiques (Quade, comm. pers., 2002). Les projets visant la réintroduction de carcajous au Colorado sont en suspens (Wait, comm. pers., 2002). Edelmann et Copeland (1999) recommandent le maintien et l’amélioration des corridors de déplacement séparant des habitats montagneux dans l’Idaho et l’Oregon afin d’assurer la colonisation de tous les habitats et la persistance de la population régionale.