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Programme de rétablissement du mûrier rouge (Morus rubra) au Canada

4. Menaces

Les populations de mûrier rouge au Canada sont exposées à quatre menaces énumérées par ordre d'importance : l'hybridation; la perte et la fragmentation de l'habitat; les effets de la nidification des cormorans à aigrettes; les maladies et les facteurs de stress qui rendent les arbres vulnérables. Les menaces posées par d'autres espèces exotiques et le broutage du cerf de Virginie et des escargots sont moins préoccupantes. Le tableau 1 classifie chacune des menaces.

Tableau 1 : Classification des menaces

MenaceAmpleurCertitude causaleOccurrenceFréquenceGravitéDegré général de préoccupa-tion
HybridationRépandueÉlevéeActuelleContinueÉlevéeÉlevé
Perte et fragmentation de l'habitatRépandueÉlevéeActuelleContinueÉlevéeÉlevé
Nidification des cormorans à aigrettesLocaliséeÉlevéeActuelleContinueÉlevéeÉlevé
Maladies et facteurs de stress de causalitéRépandueÉlevéeActuelleContinueMoyenneMoyen
Autres espèces exotiquesRépandueFaibleActuelleContinueInconnueFaible
Broutage des herbivoresInconnueFaibleInconnueInconnueInconnueFaible


4.1 Hybridation

L'hybridation avec le mûrier blanc est la plus importante menace pour les populations de mûrier rouge au Canada. Le mûrier blanc vient de l'Asie orientale et a été introduit pour les besoins de la sériciculture. L'espèce s'est acclimatée partout dans l'Est de l'Amérique du Nord et s'hybride naturellement avec le mûrier rouge (Farrar, 1995; Waldron, 2003). Presque toutes les populations de mûrier rouge au Canada se trouvent dans des communautés mélangées avec le mûrier blanc, et les hybrides des deux espèces sont courants (Ambrose, 1999). Burgess (2004a; Burgess et coll., 2005) a constaté que 53,7 % des mûriers rouges dans six des populations de base (cinq individus ou plus à moins d'un kilomètre d'au moins un autre individu) au sud de l'Ontario étaient des hybrides. De ce nombre, environ 67 % étaient génétiquement plus près du mûrier blanc que du mûrier rouge. D'après une analyse du pollen à deux endroits différents, la production de pollen du mûrier rouge par arbre est semblable à celle du mûrier hybride et du mûrier blanc. Toutefois, comme le mûrier blanc et le mûrier hybride sont plus courants que leur équivalent indigène, seulement 8 % de toute la pluie de pollen de mûrier vient du mûrier rouge indigène (Burgess et coll., 2008b). L'enlèvement sélectif des mûriers blancs et des mûriers hybrides dans un diamètre de 50 m autour des mûriers rouges femelles reproducteurs a donné lieu à une augmentation de 14 % des graines pures de mûrier rouge produites par ces arbres (Burgess et coll., 2008b). Cette expérience montre que le mûrier rouge est fortement défavorisé sur le plan de la reproduction parce qu'il est peu abondant. On a observé que la diminution de jeunes mûriers rouges s'explique en grande partie par le croisement avec des individus hybrides.

D'après des observations faites dans la réserve naturelle provinciale Fish Point, dans l'île Pelée, où il y a souvent des chablis, il semble que les mûriers blancs et les mûriers hybrides s'établissent naturellement à un rythme élevé, tandis que les semis de mûrier rouge sont rares (comm. pers. de K.S. Burgess). Lors d'expériences de repiquage, la survie des semis et des jeunes arbres et leur état se sont avérés de loin supérieurs pour les mûriers blancs et leurs hybrides, comparativement au mûrier rouge, et ce, dans tous les environnements, et il ne s'est produit aucune différenciation entre les habitats du mûrier rouge, du mûrier blanc et des mûriers hybrides, différenciation qui aurait pu protéger le mûrier rouge des effets de l'hybridation (Burgess et Husband, 2006). De plus, les descendants des mûriers blancs femelles étaient plus susceptibles de survivre que ceux des mûriers rouges (Burgess et Husband, 2004).

Le grand nombre de mûriers blancs et de mûriers hybrides dans le paysage et la composition génétique des hybrides donnent à penser que le mûrier rouge est sur le point d'être assimilé, sur le plan génétique, par le mûrier blanc. Compte tenu de l'effet néfaste de l'hybridation sur la reproduction et l'établissement du mûrier rouge (Burgess, 2004a), il est probable que sans mesure de rétablissement, l'hybridation entraînera la disparition du mûrier rouge pure race au Canada. La perturbation de l'habitat favorise en outre l'hybridation avec des taxons rares (Wolf et coll., 2001).

4.2 Perte et fragmentation de l'habitat

La perte d'un habitat convenable menace le mûrier rouge presque autant que l'hybridation. Le défrichement pour l'agriculture, l'industrie, le développement urbain et les corridors des services publics et de transport a grandement réduit l'étendue de l'habitat boisé naturel dans la zone biologique carolinienne du sud ouest de l'Ontario. Dans certains secteurs de l'aire de répartition historique du mûrier rouge, il reste moins de 3 % de couvert forestier, et une grande partie en est très fragmentée (Larson et coll., 1999). L'aire de répartition historique du mûrier rouge au Canada s'est déjà étendue jusqu'à l'est de Toronto, à Whitby, mais ces sites ont disparu (figure 2), probablement en raison du défrichement et de la dégradation de l'habitat (Ambrose, 1987). Dans la région du Niagara, deux populations ont disparu au cours des 20 dernières années en raison de la construction (comm. pers. de G. Meyers, 1985) et d'autres ont probablement souffert du remplissage de la vallée et du développement à proximité de populations maintenant réduites. Les événements naturels comme la tornade du 6 juin 2010 entre Harrow et Leamington, qui est passée à proximité de l'un des boisés du comté d'Essex où se trouve une petite population de mûrier rouge, peuvent faire disparaître des populations. Le fait que la distance entre les populations s'accroît par la suite, particulièrement entre les populations les moins nombreuses, rend celles-ci plus vulnérables aux événements naturels ponctuels et/ou aux incidences anthropiques, ce qui pourrait entraîner la disparition d'occurrences additionnelles de l'espèce. Outre les coupes à blanc, d'autres pratiques forestières drastiques (coupe d'écrémage ou à diamètre limite) peuvent endommager la végétation, entraîner la compaction du sol (ce qui peut nuire à l'établissement du mûrier rouge) et perturber le sol (ce qui peut favoriser l'établissement de plantes exotiques et l'évaporation), entraînant ainsi une diminution des niveaux d'humidité du sol et causant aux arbres un stress apparenté à la sécheresse.

4.3 Nidification des cormorans à aigrettes

La population ontarienne de cormorans à aigrettes (Phalocrocorax auritus) a augmenté de manière spectaculaire au cours des 30 dernières années. De grandes colonies de cormorans nicheurs menacent la pérennité des populations de mûrier rouge et leur habitat dans l'île Middle (10 arbres en 2002 2003 [North South Environmental Inc., 2004]) et l'île Sister Est (cinq arbres [S. Dobbyn, données inédites, 2009; CIPN, données inédites, 2010]) dans le bassin ouest du lac Érié. Les recherches ont montré que les cormorans nuisent aux arbres aux endroits où ils se reproduisent parce qu'ils brisent des branches et enlèvent des feuilles pour bâtir leur nid (Korfanty et coll., 1999), et que leurs excréments tombent sur les arbres, les feuilles et le sol. Ces dépôts peuvent nuire à la photosynthèse et modifier la chimie du sol (Hobara et coll., 2001; Hebert et coll., 2005).

Depuis 2000, 4 897 nids ont été répertoriés en moyenne dans l'île Middle, comparativement à 4 752 dans l'île Sister Est (Parcs Canada, données inédites). Les estimations des populations de cormorans à aigrettes dans les îles, respectivement 24 485 et 23 760, sont fondées sur une moyenne de 2,5 adultes (y compris les individus non reproducteurs qui fréquentent chacune des îles) et 2,5 oisillons par nid (Hatch et Weseloh, 1999; comm. pers. de T. Dobbie, 2010). Dans l'île Middle, des nids de cormoran ont été trouvés dans des mûriers rouges, de même que dans les arbres voisins, et tous sauf un mûrier rouge avaient été endommagés. Un arbre dans l'île Middle semblait mort et un autre l'était presque aussi (comm. pers. de T. Dobbie, 2010). Cette population, en particulier, est menacée de disparition. Dans l'île Sister Est, la population peut avoir subi moins de dommages, car trois des cinq arbres se trouvent dans des endroits où le cormoran niche peu ou moyennement tandis qu'une autre population, située dans une aire où les effets sont plus prononcés, semble en bon état parce qu'elle se trouve dans un regroupement d'arbres et d'arbustes de faible hauteur que les cormorans n'ont pas encore utilisés pour nicher (comm. pers. de S. Dobbyn, 2010).

4.4 Maladies et facteurs de stress de causalité

On sait que le mûrier rouge est atteint de la brûlure des rameaux, du dépérissement des rameaux, du chancre des arbres et du pourridié (Ambrose et coll., 1998). Les évaluations de la santé de quatre populations de mûrier rouge indiquent que certaines sont en très mauvais état, atteintes de déclin décrit comme une « détérioration générale graduelle » (McLaughlin et Greifenhagen, 2002; Spisani et coll., 2004). L'étude précédente a conclu qu'il n'y avait pas qu'un seul agent pathogène responsable des symptômes de maladie. Plusieurs agents opportunistes responsables du chancre et deux agents pathogènes opportunistes qui s'attaquent aux racines attaquaient les arbres malades. Ces agents pathogènes n'infectent pas les tissus sains, à ce que l'on sait, mais peuvent causer des dommages aux hôtes soumis à des stress et affaiblis. Ces stress sont probablement causés par des facteurs tels que la sécheresse, la faible fertilité du sol, la mauvaise position du couvert supérieur et/ou l'absence d'un tel couvert. Les populations de la réserve naturelle provinciale Fish Point et du parc national de la Pointe Pelée n'étaient pas en aussi bonne santé que celles du parc provincial Rondeau en raison du bas niveau de la nappe phréatique. Le couvert du mûrier rouge y était également moins développé à cause de la concurrence des arbres voisins. L'état de santé de la population des Jardins botaniques royaux varie beaucoup plus, selon la fertilité et l'humidité supérieures des sols, mais souvent en raison de l'emplacement exempt de couvert (McLaughlin et Greifenhagen, 2002).

Selon d'autres recherches, l'espèce est très sensible à la pollution atmosphérique, les taux très élevés la rendant probablement plus vulnérable à la maladie (Little, 1995). En Virginie occidentale, les dommages causés par l'ozone aux feuilles de mûrier rouge pourraient accroître la vulnérabilité à une maladie opportuniste du chancre des rameaux (Nectria cinnabarina), ce qui peut entraîner la mort d'arbres entiers (comm. pers. d'O. Loucks, 1996). Dans les endroits où la qualité de l'air est moindre, l'enrichissement de l'azote, qui a de profonds effets sur les prairies naturelles, peut également influencer les populations (Wedin, 1992). De même, l'enrichissement du sol en raison de la pollution agricole peut nuire aux microbes qui y vivent, ce qui pourrait rendre les habitats et la population de mûrier rouge plus vulnérables à la colonisation du mûrier blanc et à l'hybridation. Les études du fonctionnement mycorhizien6 sur d'autres espèces ont révélé les effets néfastes du dépôt d'azote, ce qui rend la mycorhize davantage parasitaire7 sur les plantes, elle qui entretient habituellement des liens de cohabitation bénéfiques8 (Allen, 1991). Compte tenu qu'un grand nombre de ces facteurs de stress peuvent agir simultanément - ce qu'ils font d'ailleurs -, ils peuvent avoir des effets cumulatifs sur le mûrier rouge, accroître sa vulnérabilité aux attaques des agents pathogènes opportunistes, ce qui entraîne le déclin des populations et d'éventuelles disparitions.

4.5 Autres menaces

Les paragraphes qui suivent décrivent des menaces non confirmées ou moins préoccupantes par rapport aux quatre principales décrites ci dessus.

4.5.1 Autres espèces exotiques

D'autres espèces envahissantes, outre le mûrier blanc, peuvent nuire au mûrier rouge et/ou à son habitat. Plusieurs espèces d'insectes introduites étendent leur aire de répartition dans le Sud de l'Ontario. L'agrile du frêne (Agrilus planipennis) et le longicorne asiatique (Anoplophora glabripennis) sont deux insectes très préoccupants en raison de leur nature envahissante et de leur capacité de nuire à des arbres sains et de les tuer. L'agrile du frêne cible en particulier les espèces de frêne tandis que le longicorne asiatique attaque diverses espèces ligneuses. L'expansion des aires de répartition de l'un ou l'autre de ces insectes ou des deux peut modifier la composition des forêts et l'habitat du mûrier rouge, et on ne connaît pas les répercussions qui pourraient s'ensuivre pour le mûrier rouge. Les espèces végétales envahissantes, par exemple le nerprun cathartique et le nerprun bourdaine (Rhamnus cathartica et R. frangula), l'érable plane (Acer platanoides), l'ailante glanduleux (Ailanthus altissima), l'aulne glutineux (Alnus glutinosa), l'alliaire officinale (Alliaria petiolata) et le dompte venin de Russie (Vincetoxicum nigrum) peuvent représenter une menace pour les mûriers rouges matures et leurs semis en les concurrençant férocement pour la lumière, produisant des produits chimiques toxiques pour les autres plantes ou en nuisant à l'activité mycorhizienne (Vaughn et Berhow, 1999).

4.5.2 Broutage des herbivores

Le fruit du mûrier rouge est une source de nourriture attrayante pour les oiseaux et les petits mammifères qui, s'il est mangé et dispersé avant d'arriver à pleine maturité peut nuire à la réussite de la régénération (Johnson et Lyon, 1976). De grandes populations de gastropodes peuvent nuire à la croissance des semis. On a observé le broutage de huit espèces d'escargots et de limaces indigènes dans le parc national de la Pointe Pelée (comm. pers. de T. Pearce, 1992), activité ayant littéralement détruit les semis (Ambrose, 1991). On ne connaît pas l'incidence des gastropodes ailleurs. On a observé le broutage du mûrier rouge dans les régions où les populations de cerfs sont élevées, un autre frein à l'établissement des nouveaux semis (Ambrose, 1993; Thompson, 2002b).

6 La mycorhize désigne l'association étroite et mutuellement bénéfique d'un champignon et des racines d'un arbre entre lesquelles s'enroule étroitement le champignon et pénètre en fait les cellules des racines de l'arbre.
7 Un animal ou une plante parasite vit dans ou sur un autre animal ou une autre plante et se nourrit par l'intermédiaire de ce dernier ou cette dernière sans lui nuire ni lui être bénéfique.
8 Ces liens désignent la façon mutuellement bénéfique dont deux espèces interagissent.