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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la baleine grise (population du Pacifique nord-est) au Canada - Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

L’accroissement de l’activité humaine dans les lagunes de reproduction de la population de baleine grise du Pacifique Nord-Est constitue probablement la principale menace à laquelle elle est confrontée (Clapham et al., 1999). Certaines lagunes ou parties de celles-ci ne sont déjà plus adéquates à cause du trafic maritime et de l’extraction du sel (Rice et al., 1981). Si cette tendance se poursuit, toute la population pourrait éventuellement être en danger.

Aucun programme coordonné visant à établir la cause de la mort des baleines échouées n’est actuellement en place sur la côte ouest du Canada, et on dispose de peu de données sur les causes du taux de mortalité anormalement élevé des baleines grises qui se sont échouées en Colombie-Britannique durant la migration vers le nord en 1999 et 2000. Des études menées au Mexique et aux États-Unis (Le Boeuf et al., 2000; Moore et al., 2001) ont permis d’établir que beaucoup des individus qui s’y étaient échoués étaient extrêmement émaciés, ce qui évoque un stress nutritionnel comme cause de leur mort et du faible recrutement. Perryman et al. (2002) ont signalé que la mer de Béring n’est restée libre de glaces que pendant une période anormalement courte au cours des étés de 1998 et 1999, ce qui a considérablement réduit la saison d’alimentation ces années-là. L’augmentation soudaine du taux de mortalité et la baisse de la natalité sont donc probablement le résultat de l’effet combiné de deux facteurs : d’une part, la population approchait la capacité de charge de ses aires d’alimentation et, d’autre part, deux saisons d’alimentation consécutives ont été sous-optimales (Moore et al., 2001; Perryman et al., 2002; Wade, 2002). Il est en outre probable qu’un stress nutritionnel chronique ou aigu rend les animaux plus vulnérables à la maladie (Moore et al., 2001).

À mesure que son effectif remonte à ce qu’il était avant le début de la chasse, la population du Pacifique Nord-Est est de plus en plus limitée par la quantité d’habitat disponible dans les aires d’alimentation. Le taux élevé de mortalité et le faible recrutement observés de 1998 à 2000 laissent supposer que tout changement dans la disponibilité de l’habitat d’alimentation, résultant du changement climatique ou de facteurs anthropiques, nuira aux baleines grises du Pacifique Nord.

L’exploration pétrolière et gazière et le bruit qui en résulte, ainsi que les possibilités de déversements d’hydrocarbures, peuvent causer la perte d’habitat dans les aires d’alimentation arctiques et tempérées (Jayko et al., 1990; Moore et Clarke, 2002). Il a été établi que les ondes acoustiques produites par les canons à air utilisés pour la prospection sismique dans le but de localiser des gisements de pétrole et de gaz déclenchent un comportement d’évitement très marqué chez les baleines grises migratrices à des distances allant jusqu’à 5 km (études recensées dans Richardson et al., 1995; Moore et Clarke, 2002). Il semble en outre que la prospection sismique fasse nettement s’éloigner les individus en train de s’alimenter (Weller et al., 2002b). Clapham et al. (1999) considèrent l’exploration pétrolière et gazière comme la plus grave menace à la population de baleine grise du Pacifique Nord-Ouest. De même, l’exploitation minière et le dragage en haute mer peuvent mener à la perte d’habitat d’alimentation à cause de la pollution par le bruit et de l’enlèvement et de l’ensevelissement du substrat d’alimentation (Jewett et al., 1999). L’ouverture du versant Nord de l’Alaska à l’exploitation du pétrole et du gaz pourrait mener à la perte d’habitat d’alimentation, tandis que la levée du moratoire sur l’exploration pétrolière et gazière dans les eaux de la Colombie-Britannique fera augmenter la pollution acoustique le long du trajet de migration de la baleine grise et dans les aires d’alimentation du groupe résident estival.

En plus de lapollution par le bruit, l’accroissement du trafic maritime dans les lagunes de reproduction, le long du corridor de migration et dans les aires d’alimentation peut mener à une mortalité accrue chez la baleine grise à cause du risque de collisions. Laist et al. (2001) mentionnent que des baleines grises sont souvent heurtées par des navires au large de la Californie, et quelques individus identifiés au large de la Colombie-Britannique portaient de grosses cicatrices de blessures causées par des hélices (Deecke, 2003).

Le problème des engins de pêche et des débris marins est une autre source de mortalité. Heyning et Lewis (1990) rapportent que la baleine grise est l’espèce de cétacés à fanons le plus souvent affectée par ce problème sur la côte sud de la Californie. Calambokidis et Baird (1994) et Ford et al. (1994) sont d’avis que les engins de pêche constituent une importante menace anthropique pour la baleine grise au large de la Colombie-Britannique. Les engins de pêche dans lesquels des baleines grises se prennent ou se blessent incluent les filets dérivants utilisés pour la pêche de l’espadon en haute mer, les filets maillants utilisés pour pêcher le bar commun, le flétan, le saumon et le requin dans les eaux côtières, ainsi que des palangres et des casiers à crabes et à homards (Sumich et Harvey, 1986; Heyning et Lewis, 1990; Baird et al., 2002). Au large de la Colombie-Britannique, les pêches du saumon à la senne et aux filets maillants, ainsi que les pêches des poissons démersaux à la palangre, sont probablement la source la plus importante de mortalité (Baird et al., 2002).

Sa répartition au voisinage des côtes et son mode d’alimentation benthique ou épibenthique rendent la baleine grise potentiellement vulnérable aux composés toxiques présents dans l’environnement. Il peut d’agir de toxines comme la phycotoxine paralysante et l’acide domoïque, quoique les cas confirmés d’intoxications imputables à celles-ci soient rares (voir par exemple Moore et al., 2001). Étant donné que la baleine grise ingère régulièrement des sédiments du fond lorsqu’elle s’alimente, il a été avancé que la pollution due à l’homme peut gravement lui nuire. Toutefois, à part une teneur en cuivre passablement haute relevée chez un individu échoué (Méndez et al., 2002), aucune concentration alarmante de composés organochlorés ou de métaux lourds n’a été décelée (Varanasi et al., 1994; Jarman et al., 1996; Krahn et al., 2001; Tilbury et al., 2002). Le fait que la baleine grise se nourrisse au bas de la chaîne alimentaire l’empêche probablement d’accumuler des toxiques à des concentrations élevées comme celles qu’on retrouve chez certains Odontocètes (O'Shea et Brownell, 1994).

La chasse commerciale à la baleine a pris fin en 1937. La baleine grise est encore chassée au large de la Tchoukotka en vertu de quotas de subsistance attribués par la Commission baleinière internationale, et la tribu Makah, de l’État de Washington, a recommencé à la chasser en 1999. Les prises annuelles de la chasse de subsistance varient entre zéro (1944, 1992, 1993) et 374 individus (1967) (Commission baleinière internationale, 2003a). Les modèles démographiques donnent à penser que la population du Pacifique Nord-Est peut soutenir des prises allant jusqu’à 463 animaux (Commission baleinière internationale, 2003b). Bien que les niveaux de prises actuels soient assez bas pour n’avoir que peu d’effet sur la population dans l’ensemble, ils pourraient tout de même occasionner la disparition de la baleine grise au niveau local en raison de sa grande fidélité à certains sites. Par exemple, la population migratrice peut soutenir la capture tous les ans du quota de cinq individus alloué à la tribu Makah, mais ce niveau de prises pourrait mener à la disparition de l’espèce au niveau local si la chasse venait à cibler le groupe résident estival. Le fait que la baleine grise ait disparu de l’Atlantique bien avant le début de la chasse commerciale à grande échelle laisse supposer que l’espèce est vulnérable à la chasse pratiquée par des collectivités côtières.