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Évaluation et rapport de situation du COSEPAC sur le Râle jaune au Canada

Habitat

Définition de l’habitat

Le Râle jaune préfère un habitat de marais où la végétation herbacée est dense et plutôt basse, où l’eau est quasi absente ou du moins peu profonde (généralement 0-12 cm), et dont le substrat demeure saturé tout l’été. On peut le rencontrer dans des champs et des prés humides, dans la plaine inondable des rivières et des ruisseaux, dans l’herbaçaie des tourbières, et à l’étage supérieur (plus sec) des marais estuariens et salés (Bookhout, 1995; Robert, 1996; Robert et Laporte, en cours de rédaction).

Des études antérieures ont établi que, pendant la saison de nidification, les Râles jaunes fréquentent habituellement des marais assez grands pour permettre l’établissement de plusieurs couples (>10 ha) (Walkinshaw, 1939; Terrill, 1943; Brewer et al., 1991; Gibbs et al., 1991; Robert et Laporte, en cours de rédaction); Bookout (comm. pers.) en a toutefois également observé dans des cariçaies aussi peu étendues que 0,5 ha au Michigan. Toujours pendant la nidification, on en a aussi aperçu dans de nombreux sites de 1 ha, dans la région de Cold Lake en Alberta (W. Smith, comm. pers.), dans plusieurs sites de 2-3 ha, à Churchill et dans le sud du Manitoba (R. Koes, comm. pers.), de même que dans un grand nombre de sites de 3-4 ha, dans la région de la rivière à la Pluie, dans le nord-ouest de l’Ontario (D. Elder, comm. pers.). En Alberta, T. Sadler (comm. pers.) n’a jamais rencontré de Râles jaunes dans des cariçaies plus grandes que 2 ha; il les a plutôt observés dans de multiples cariçaies de moins de 1 ha.

Les Râles jaunes nicheurs sont essentiellement associés aux marais dominés par les Cypéracées, les Graminées et les Joncacées, notamment par les plantes émergentes à tige fine du genre Carex, Spartina, Juncus, Calamagrostis, Scirpus, Eleocharis et Hierochloe. Dans les habitats de nidification, on trouve habituellement un tapis sec formé de la végétation morte des années précédentes (Dawson, 1921; Peabody, 1922; Roberts, 1932; Fuller, 1938; Devitt, 1939; Walkinshaw, 1939; Huber, 1960; Stalheim, 1974; Savaloja, 1981; Stenzel, 1982; Bookhout et Stenzel, 1987; Gibbs et al., 1991; Grimm, 1991; Stern et al., 1993; Bookhout, 1995; Robert et Laporte, 1996; Robert et Laporte, en cours de rédaction). Bien que l’un des douze nids découverts par Maltby (1915) en ait été dépourvu, le couvert végétal qui cache le nid est tout à fait caractéristique de l’habitat de nidification de l’espèce, et les femelles le remettent en place lorsqu’il est perturbé (Stalheim, 1974; Stenzel, 1982; Robert et Laporte, en cours de rédaction). D’après Stenzel (1982), ce couvert de végétation morte permet aux oiseaux de se déplacer librement sans être détectés; il pourrait s’avérer particulièrement important les premières semaines suivant leur arrivée au printemps, lorsque la végétation n’a pas encore assez poussé pour leur permettre de se cacher (Robert et Laporte, en cours de rédaction).

Bien que les Carex caractérisent souvent l’habitat utilisé par le Râle jaune en été (Bookhout et Stenzel, 1987; Gibbs et al., 1991; Stern et al., 1993; Robert et Laporte, en cours de rédaction), de nombreuses autres plantes à tige fine peuvent aussi y prédominer. L’importance des Carex dans l’habitat de l’espèce pourrait simplement être due à la nature hydrophyle du genre, à sa tendance à occuper des zones humides ou à peine submergées et, encore davantage, à ses importantes variations et à sa répartition étendue aux latitudes tempérées de l’Amérique du Nord (Marie-Victorin, 1995). C’est pourquoi Robert et Laporte (en cours de rédaction) pensent que les Carex ne devraient pas être considérés comme la seule espèce végétale indicatrice (Stenzel, 1982; Gibbs et al., 1991) de l’habitat du Râle jaune. Comme les autres espèces de râles, le Râle jaune peut en effet tolérer une forte variation de certaines caractéristiques subtiles de son habitat estival, comme la composition des espèces végétales, la densité des tiges et la hauteur de la végétation (Rundle et Fredrickson, 1981; Flores et Eddleman, 1995; del Hoyo et al., 1996). Son choix d’habitat pourrait être influencé surtout par la physionomie végétale et le niveau maximum des eaux.

Le Râle jaune utilise un plus large éventail de types d’habitat pendant la migration et en hiver que pendant la saison de reproduction. À l’automne, en plus d’exploiter les prés humides et les marais côtiers, il peut fréquenter les rizières, les champs de foin sec et les champs de céréales (Bent, 1926; Ripley, 1977; Savaloja, 1981; Godfrey, 1986; Cardiff et Smalley, 1989). Dans les lieux d’hivernage du Texas, on le trouve souvent dans les marais côtiers dominés par le Spartina patens (Stalheim, 1974; Anderson, 1977; Lane et Tveten, 1984), tandis qu’en Louisiane, on le rencontre souvent dans les rizières (Lowery, 1974; Cardiff et Smalley, 1989). On l’observe aussi fréquemment dans les marais côtiers à Spartina pendant la migration printanière (Shoch, 1990). En Caroline du Sud, on le rencontre dans les baissières à herbes courtes et les emprises des lignes de transport d’énergie qui traversent certains milieux humides et sont régulièrement tondues (J. Cely, comm. pers.).


Répartition de l’habitat

Au Canada, une forte proportion de l’habitat qui convient au Râle jaune se trouve sur la côte ouest de la baie d’Hudson (Manitoba et Ontario) et sur la côte de la baie James (Ontario et Québec). Cette région mal connue pourrait être, à notre avis, un bastion pour l’espèce. En Ontario, les côtes de la baie James et de la baie d’Hudson, extrêmement plates, forment une plaine côtière étendue mal drainée et dominée par des tourbières ombrotrophes et minérotrophes dégagées, entremêlées de tourbières boisées à épinette noire (Picea mariana) et à mélèze laricin (Larix laricina) (Cadman et al., 1987). Comme les basses-terres de la baie d’Hudson Bay en Ontario couvrent environ 260 000 km2, soit le quart de la province (Wilson et McRae, 1993), il serait utile de déterminer quelle proportion de l’ensemble de la région pourrait accueillir des Râles jaunes.

Même si aucun relevé des Râles jaunes n’a été fait du côté québécois de la baie James, nous avons quand même une bonne idée de la superficie d’habitat potentiel qui s’y trouve (Robert et al., 1995). Au sud de la rivière au Castor, il pourrait y avoir environ 20 000 ha de marais (Consortium Gauthier et Guillemette – GREBE, 1992b), dont des bas-marais et des haut-marais. Les haut-marais, les prés littoraux et les arrière-marais couvrent respectivement 1 635, 1 075 et 211 ha dans la baie Cabbage-Willows et 1 073, 37 et 1 222 ha dans la baie Boatswain; ailleurs dans l’estuaire de la baie de Rupert, ils couvrent respectivement 1 186, 239 et 700 ha, (Consortium Gauthier et Guillemette - GREBE, 1992c). Cela représente, en théorie, un peu plus de 7 000 ha d’habitat potentiel pour le Râle jaune dans la baie Boatswain et la baie de Rupert, couvrant la plus grande partie de l’habitat potentiel de cette espèce du côté québécois de la baie James. Au nord de la rivière au Castor, les marais côtiers sont moins nombreux et moins vastes que dans le sud-est de la baie James. Sur les 264 marais cartographiés par Dignard et al., (1991), moins de 10 ont une superficie supérieure à quelques kilomètres carrés, et la plupart sont situés dans les portions supérieures de grandes baies, comme la baie Dead Duck, la baie Aquatuc, la baie des Oies, la baie Paul et la baie Many Islands.

L’est de l’Alberta semble abriter d’immenses superficies d’habitat potentiel, tout comme les prairies-parcs et le sud de la forêt boréale de la Saskatchewan et les prairies-parcs et le sud de la forêt boréale du Manitoba. Les prairies-parcs de la Paix, dans le nord-ouest de l’Alberta, qui s’étendent sur environ 300 km au nord, presque jusqu’à la frontière des Territoires du Nord-Ouest, sont un prolongement isolé de la forêt-parc à trembles. Elles renferment des cariçaies qui, une fois asséchées, servent de lieux de nidification à plusieurs espèces de sauvagine (B. Caverley, comm. pers.). On n’a jamais vu de Râles jaunes dans cette région, mais on n’y a guère fait de relevés non plus, sinon pas du tout. Dans le sud de l’Ontario, par ailleurs, une forte proportion des milieux humides a disparu (Austen et al., 1994), et la population, qui utilisait probablement une aire de nidification étendue dans la province, a vu ses effectifs diminuer dans un ou deux sites (Cadman et al., 1987).

Dans le sud du Québec, les cariçaies couvrent 1 480 ha entre Cornwall (Ontario) et Trois-Rivières, et sont limitées à la région du lac Saint-François (Aménatech, 1992a). Entre Trois-Rivières et Montmagny, la plupart des habitats convenables sont situés à l’île aux Grues et à Cap Tourmente, et couvrent plus ou moins 900 ha (Robert et al., 1995; Robert et Laporte, 1996). Dans l’ensemble, quelque 2 400 ha de marais pourraient sans doute convenir à la nidification du Râle jaune entre Cornwall et Montmagny. Ailleurs le long du Saint-Laurent, on ne possède aucune estimation précise de la superficie couverte par les haut-marais comme ceux qu’habite le Râle jaune. On trouve quelques marais sur la rive sud de l’estuaire du Saint-Laurent, entre Saint-Jean-Port-Joli et Matane, séquelles des vastes étendues de dépôts de particules fines qu’on trouve dans la région. Les plus grands marais de la rive sud sont ceux de l’Isle-Verte (1 369 ha), de Rivière-du-Loup (325 ha), de Trois-Pistoles (252 ha), de Saint-André (200 ha) et de Kamouraska (150 ha). Sur la rive nord de l’estuaire, l’escarpement des berges empêche presque partout la formation de marais. Les plus grands marais sont ceux de la baie des Outardes (593 ha), de Baie-Saint-Paul (304 ha), de la baie des Mille-Vaches (249 ha) et de la baie des Îlets Jérémie (121 ha) (Desponts et al., 1995; Robert et al., 1995). Sur la rive du golfe du Saint-Laurent, les grands marais sont rares et habituellement confinés aux embouchures des rivières où se sont accumulés les sédiments fins, notamment dans les sites protégés le long des flèches littorales et dans les baies profondes. En Gaspésie, les plus grands marais (200-400 ha) sont ceux de Gaspé, de la Malbaie, de Paspébiac et de Restigouche (Desponts et al., 1995). Bien sûr, seule une fraction de tous ces endroits consiste en haut-marais susceptibles de convenir au Râle jaune. Enfin, certaines grandes tourbières minérotrophes de l’Abitibi et du Lac-Saint-Jean pourraient abriter quelques individus.

Au Nouveau-Brunswick, l’habitat potentiel inclut la portion des prés du Grand Lac de l’estuaire de la rivière Saint-Jean, plus une trentaine de cariçaies dans l’intérieur de la province (P. Kehoe, comm. pers.).


Tendances de la qualité et de la quantité de l’habitat essentiel

Généralités

La disparition des milieux humides au profit des activités humaines est probablement le principal facteur qui affecte les populations de Râles jaunes (Bookhout, 1995). Ses répercussions sur l’habitat pourraient être particulièrement graves étant donné que l’espèce occupe les secteurs les plus secs des marais (Eddleman et al., 1988).

Les conditions météorologiques ont aussi une lourde incidence sur la superficie des cariçaies à un moment et dans un endroit donnés : le nombre de ces milieux dans une région varie en effet d’une année à l’autre selon le niveau des eaux. Lorsque le temps humide persiste plusieurs années, les cariçaies se transforment en marais à quenouilles et à joncs; lorsque c’est le temps sec qui perdure, les saules et les graminées envahissent le terrain (W. Smith, comm. pers.).


États-Unis

Aux États-Unis, près de la moitié des milieux humides côtiers de nombreux États de l’Est ont disparu par suite du dragage et du remblayage (Eddleman et al., 1994). Depuis le milieu des années 1950, la disparition des milieux humides estuariens de la zone littorale étatsunienne s’est accélérée d’environ 0,5 p.100 par année (Schneider et Pence, 1992). Au milieu des années 1970, il ne restait plus que 46 p.100 des milieux humides originaux chez nos voisins du Sud, et le rythme de disparition se maintenait à plus de 160 000 ha par année il y a une décennie. Les habitats les plus menacés sont les milieux humides palustres et riverains, qui sont importants pour plusieurs espèces de râles. Le développement agricole est responsable de 87 p.100 des pertes récentes aux États-Unis, l’étalement urbain, le développement industriel et l’aménagement de réservoirs répondant du reste (Eddleman et al., 1988).

Le fait que les lois relatives au drainage des milieux humides peuvent ou non s’appliquer aux habitats plus secs du type que fréquente le Râle jaune est un facteur qui a beaucoup joué dans la perte d’habitats de reproduction et d’hivernage aux États-Unis. Il est en effet très facile de mettre en culture les lisières des milieux humides utilisées par l’espèce. La perte d’habitat est donc une grande source de préoccupation tant pour le Râle noir (Laterallus jamaicensis) que pour le Râle jaune aux États-Unis. Dans le Midwest, par exemple, il ne reste plus que très peu d’habitat pour le Râle jaune, sinon aucun, car ce type de milieu a disparu il y a longtemps. Malheureusement, il semble y avoir peu d’information sur la situation antérieure de l’espèce dans la région (B. Eddleman, comm. pers.).

L’apparente augmentation de la population de Râles jaunes en Oregon observée au cours des dernières années pourrait être un effet tardif de la sécheresse qui a sévi au début des années 1990. Le nombre et la qualité des habitats de nidification acceptables a probablement augmenté à cause de la profondeur accrue des eaux, du fait de l’abondance accrue de végétation vivante et sénescente (K. Popper, comm. pers.). Cette population n’en est pas moins soumise aux mêmes menaces que les autres, soit essentiellement l’excavation de fossés et le drainage des prés humides à des fins agricoles, et le surpâturage des habitats de nidification. L’un des problèmes observés dans le bassin de la Klamath est le nettoyage des fossés. Non seulement on draine les champs où la nappe phréatique a monté à cause de la lente accumulation de sédiments et de végétation dans les fossés, mais on augmente parfois la profondeur des fossés par rapport à leur profondeur originale. Cette pratique peut avoir des effets néfastes sur les terres bordant les fossés, de même que sur les terres adjacentes où niche le Râle jaune. Par ailleurs, les lieux de nidification situés sur des terres publiques (fédérales) peuvent être immergés à la fin de la saison (juillet) à cause de l’irrigation par submersion pratiquée sur les terres privées adjacentes. Le niveau des eaux a une lourde incidence sur la présence et les déplacements des râles, et c’est pourquoi la régularisation des eaux a une grande importance pour la santé des populations de l’Oregon et d’ailleurs aux États-Unis. La tendance actuelle de l’habitat dans le centre-sud de l’Oregon est relativement stable, les fluctuations d’une année à l’autre dépendant des précipitations et du niveau des eaux. Comparativement à la situation historique, cependant, la diminution a été considérable : il ne reste plus aujourd’hui qu’environ 15 p.100 des milieux humides qu’on trouvait autrefois dans le bassin du cours supérieur de la Klamath (K. Popper, comm. pers.).

La disparition de l’habitat a été si marquée aux États-Unis que l’aire d’hivernage du Râle jaune pourrait être fragmentée. Il serait certes utile de faire des recherches à ce sujet (T. Bookout, comm. pers.). Au Texas et ailleurs dans les zones d’hivernage aux États-Unis, l’espèce semble en grande partie confinée à une étroite bande côtière (p. ex. 48 km) (K. Mizell, K. Arnold, comm. pers.). Dans tous les États du golfe, les marais côtiers sont menacés. Au Texas, par exemple, tous ceux qu’utilise l’espèce, sur la portion nord de la côte, sont menacés par le développement ou par l’agriculture. Un important facteur est la réduction des subventions accordées par le gouvernement fédéral pour la culture du riz, qui incite les cultivateurs à vendre leurs terres aux lotisseurs ou à les utiliser pour le pâturage (K. Mizell, comm. pers.). En outre, les rizières situées sur la côte du golfe sont converties à d’autres utilisations. Même si le taux de conversion n’est pas significatif, il n’en est pas moins stable. Au Texas, où il faut pomper les eaux souterraines pour cultiver le riz, les rizières sont transformées en pâturages et en zones résidentielles; en Louisiane, où on utilise autant les eaux superficielles que de l’eau stockée (dans des canaux), la tendance est à remplacer le riz par la canne à sucre. Les subventions fédérales à la riziculture diminuent de façon régulière chaque année et auront disparu d’ici quelques années. C’est pourquoi de nombreux riziculteurs vendent leurs terres à d’autres groupes d’intérêt ou, comme en Louisiane, se convertissent à la culture de la canne à sucre, qui bénéficie encore de subventions fédérales. La tendance générale est également à la baisse dans les milieux humides indigènes du Texas et de la Louisiane (C. Cordes, comm. pers.).


Canada

Baie d’Hudson et baie James

Dans les basses-terres de la baie d’Hudson, dans le nord du Manitoba, le surpâturage par les Oies des neiges a une incidence majeure sur l’habitat côtier, et par le fait même peut-être aussi sur l’habitat du Râle jaune (D. Hussell, comm. pers.). Les effectifs d’Oies des neiges ont en effet considérablement augmenté au cours des trois dernières décennies. L’espèce a appris à exploiter les terres agricoles dans son aire d’hivernage étatsunienne ainsi que dans ses haltes migratoires, et ne se limite plus aux marais d’eau salée et d’eau douce, pas toujours aussi productifs. En conséquence, les oies sont en général en très bonne condition physique lorsqu’elles arrivent à leurs lieux de nidification et le succès reproducteur est de loin supérieur à ce qu’il était autrefois. Mais la population est ainsi devenue si abondante que le surpâturage commence à poser problème non seulement pour les oies, dont un certain nombre manque de nourriture avant de s’envoler pour la première fois, mais aussi pour les autres espèces (Abraham et Jeffries, 1997; K. Ross, comm. pers.).

La zone de forte densité d’Oies des neiges de la colonie de la baie La Pérouse, à l’est de Churchill, par exemple, s’est déplacée de quelques kilomètres depuis son emplacement original, laissant derrière plusieurs habitats altérés (tourbe exposée, vastes marelles, fourrés de saules morts) (K. Ross, comm. pers.). Les oies ont profondément modifié tout l’habitat intertidal de la baie La Pérouse. On y trouve aujourd’hui beaucoup moins de végétation, et la zone côtière est parsemée de vastes zones de saules morts. Presque toutes les pousses du Carex aquatilis sont broutées jusqu’à une distance de 10 km de la côte. De vastes tapis de mousse sont présents près de la côte (Abraham et Jeffries, 1997). À propos de la baie La Pérouse, R. Rockwell (comm. pers.) écrit ce qui suit : « Dans les années 1960 et au début des années 1970, nous avions l’habitude d’entendre régulièrement les Râles jaunes. Mais je n’en ai plus entendu depuis 1982. Depuis trois ans [1996-1998], je me suis vraiment efforcé de patrouiller la région, d’écouter, etc., mais sans aucun succès. Selon moi, l’espèce ne fréquente plus cette région qu’elle occupait autrefois, ce qui n’est guère étonnant vu que l’endroit n’est plus qu’un terrain dégradé et inutilisable. » [Traduction de l’anglais]

Cette dégradation de l’habitat en est à divers stades sur les côtes de la baie James et du sud de la baie d’Hudson (qui coïncident avec l’aire de reproduction du Râle jaune), et pourrait avoir un impact sur les populations du Manitoba et de l’Ontario. Pour l’heure, ces effets devraient toutefois être très localisés (K. Ross, comm. pers.). Tous les secteurs de ces côtes où l’on trouve des colonies nicheuses d’Oies des neiges ont subi des dommages, de même que de nombreuses haltes migratoires (K. Abraham, comm. pers.).

Territoires du Nord-Ouest

L’altération de l’habitat des basses-terres de la rivière des Esclaves, qui font partie de la très petite aire de répartition connue du Râle jaune dans les Territoires du Nord-Ouest, soulève des inquiétudes pour l’orignal (Alces alces). Il y a plus de 50 ans qu’on exploite les forêts de la région, et le gouvernement des Territoires procède au brûlage dirigé des prés envahis par les saules pour améliorer l’habitat du bison d’Amérique (Bison bison) (Bradley et al., 1996). À défaut de savoir exactement où pourrait nicher le Râle jaune dans la région et où ont lieu ces altérations de l’habitat, il est difficile d’analyser les effets potentiels.

Prairies

Dans les Prairies canadiennes, le nombre de milieux humides utilisables par la sauvagine (et sans doute aussi par le Râle jaune) fluctue énormément chaque année, ce qui reflète la nature hautement variable des températures et des précipitations dans tout le milieu du continent (Turner et al., 1987). L’environnement en grande partie vierge qui caractérisait la région des prairies-parcs au début du 20e siècle est aujourd’hui devenu la plus grande étendue de terres agricoles au Canada. Pour répondre à la demande de production agricole accrue, on a d’abord défriché de larges parcelles de terres nouvelles. Mais les nouvelles terres convenables venant à manquer, les agriculteurs ont cherché à accroître leur production en intensifiant leurs opérations sur les terres existantes. C’est ainsi qu’on a drainé, remblayé, fauché et cultivé les milieux humides, et déboisé et cultivé les terres marginales, ce qui a provoqué une dégradation progressive de l’habitat de la sauvagine (et sans doute aussi du Râle jaune) (Turner et al., 1987). En 1986, environ 40 p.100 des milieux humides originaux des Prairies canadiennes avaient disparu (Canada/United States Steering Committee, 1986).

Une étude de plus de 10 000 milieux humides potentiels effectuée dans la région des prairies-parcs entre 1981 et 1985 a montré que les marges de ces milieux (la zone contiguë s’étendant jusqu’à 10 m au-delà de la limite extérieure de la zone de prairie humide) sont toujours altérées plus rapidement que le bassin humide proprement dit (le centre du milieu humide jusqu’aux marges extérieures de la zone de prairie humide). Ce processus de dégradation ralentit en fonction de la permanence du milieu humide, ce que reflète sans doute la plus grande vulnérabilité des milieux humides moins permanents. Il est ressorti que la vitesse de dégradation des bassins et des marges des milieux humides augmentait (Turner et al., 1987).

Traditionellement, on a construit des digues ou des barrages de grande envergure pour créer des habitats pour la sauvagine ou les améliorer; ce genre d’aménagement s’appliquait en général à des superficies d’au moins 10 ha. Des cariçaies ont ainsi été submergées et donc rendues inutilisables pour le Râle jaune, mais d’autres se sont apparemment développées en bordure des nouveaux aménagements, protégées contre tout drainage. En outre, alors que les cariçaies naturelles connaissaient des fluctuations alétatoires du niveau de leurs eaux, les nouvelles, issues de la construction des barrages, sont en principe gérées de façon à durer longtemps (T. Sadler comm. pers.; B. Calverley, comm. pers.).

Des recherches récentes ont montré que l’un des principaux facteurs limitant le succès reproducteur de la sauvagine est l’habitat de nidification des espèces nichant en zone sèche. C’est pourquoi le nouveau programme Prairie CARE, mis sur pied dans le cadre du Plan nord-américain de gestion de la sauvagine, devenu entièrement opérationel en 1991, met l’accent sur la création d’un couvert de nidification (ou sur son amélioration) en zone sèche. On a donc ensemencé d’immenses étendues de zones sèches dans la région des prairies-parcs afin de créer un tel couvert, et on y a interdit le pâturage et le fauchage, sauf à des fins de gestion de la faune. Ce type de gestion, qui se fait en collaboration avec les propriétaires fonciers dans le cadre de divers types d’ententes, vise les régions à haute densité de milieux humides (p. ex. 100-150 îlots de milieux humides/mille carré). On aide ainsi non seulement la sauvagine, mais apparemment aussi d’autres espèces comme le Troglodyte à bec court (Cistothorus platensis), le Bruant de Le Conte (Ammodramus leconteii) et le Râle jaune, qui utilisent les régions à dense couvert de nidification des milieux humides environnants (T. Sadler comm. pers.; Brett Calverley, comm. pers.).

Alberta

En Alberta, le développement industriel est très rapide dans de nombreuses régions. L’exploitation pétrolière et gazière classique prend de l’ampleur dans la majeure partie de la province, et l’extraction du pétrole brut augmente dans le Nord. Tous ces développements pétroliers et gaziers, qui se font à l’échelle du paysage, nécessitent des infrastructures (routes, pipelines en surface et souterrains, lignes de transport d’énergie et lignes sismiques) qui peuvent perturber l’habitat (G. Hamilton, comm. pers.; D. Hervieux, comm. pers.), dont les milieux humides. Deux espèces d’oiseaux pour lesquelles on possède assez de données pour évaluer leur statut nichent souvent dans les mêmes régions que le Râle jaune dans la province : le Troglodyte à bec court et le Chevalier semipalmé (Catoptrophorus semipalmatus). Les deux espèces figurent sur la liste jaune B, ce qui signifie qu’elles doivent faire l’objet d’une attention spéciale sur le plan de la gestion, et toutes deux ont aussi connu des pertes d’habitat de nidification dues à la sécherresse et au drainage des milieux humides (Alberta Environmental Protection, 1996).

L’extraction de tourbe est une nouvelle industrie qui se développe dans les secteurs non boisés de certains régions du nord de l’Alberta (D. Moyles, comm. pers.). Même si le Râle jaune n’est pas directement associé aux tourbières, cette activité pourrait avoir une incidence sur le niveau des eaux des secteurs en question et de leurs environs, qui peuvent renfermer des cariçaies. Les mentions récentes de Râles jaunes provenant de la vaste tourbière de Red Lake au Minnesota donnent par ailleurs à penser qu’avec la destruction incessante des milieux humides ailleurs dans l’aire de répartition de l’espèce, les tourbières pourraient devenir un important refuge pour celle-ci (Coffin et Pfannmuller, 1988).

Le défrichage et le drainage des milieux humides pour la culture et le pâturage posent problème dans les deux bastions connus du Râle jaune en Alberta, soit les régions du lac Cold et du lac Buffalo. L’exploitation forestière vient s’ajouter à ces facteurs dans la région du lac Cold. Lorsqu’ils ne détruisent pas directement les milieux humides, le défrichage et l’exploitation forestière altèrent habituellement le régime hydrologique de telle façon que les milieux humides peu profonds restent secs plus longtemps et finissent par disparaître après quelques années (W. Smith comm. pers.).

Saskatchewan

L’abrogation récente par le gouvernement fédéral du taux du Nid-de-Corbeau, une subvention à la production de céréales qui incitait les agriculteurs à défricher, a rendu cette pratique beaucoup moins attrayante sur le plan économique, et devrait avoir une incidence positive sur l’habitat des espèces sauvages en général, dont celui du Râle jaune. Si, au cours des quatre dernières années, le temps pluvieux a permis à de nombreuses régions du sud de la Saskatchewan d’être à nouveau submergées, à long terme les milieux humides n’en continueront pas moins de disparaître au profit de l’agriculture. On estime à 40 000 ha la superficie d’habitat faunique perdue chaque année dans la province à cause des coupes forestières, de la culture des graminées et du drainage des îlots de milieux humides. Le drainage se pratique surtout dans le quart sud-est de la province. Heureusement, environ 10 000 ha d’habitat, dont une partie pourrait convenir au Râle jaune, sont protégés chaque année par Canards Illimités et d’autres partenaires dans le cadre du Plan nord-américain de gestion de la sauvagine (B. Macfarlane, comm. pers.).

Manitoba

Dans le sud du Manitoba, on continue de drainer d’immenses superficies de milieux humides pour l’agriculture. Même si cette pratique devient moins attrayante sur le plan économique (réduction des subventions de l’État) et politique (collaboration accrue entre les agences) comme en Saskatchewan, et est en fait illégale, certains petits agriculteurs y ont encore recours à petite échelle, notamment dans les petits îlots de milieux humides saisonniers. Ces changements sont difficiles à quantifier, en particullier au niveau des communautés naturelles (p. ex. la cariçaie). Toutefois, l’habitat du Râle jaune continue manifestement de disparaître au profit des terres agricoles, quoique à un rythme moindre qu’auparavant (D. Hudd, comm. pers.).

Ontario

Le Bouclier canadien, au nord de tout accès par route ou par rail, n’a guère connu de perturbations directes liées aux activités humaines (Cadman et al., 1987). L’industrie forestière s’avance toutefois de plus en plus dans le Nord, et l’exploitation continuera vraisemblablement jusqu’à la limite des arbres (Cumming, 1997). Un grand nombre de petits sites (3-4 ha) de la région de la rivière à la Pluie où l’on pouvait entendre des Râles jaunes il y a 25 ans ont aujourd’hui disparu à cause du drainage des milieux humides (D. Elder, comm. pers.). Il reste toutefois un vaste site protégé.

Dans le sud de l’Ontario, l’habitat a tellement diminué que l’espèce a presque disparu comme espèce nicheuse. Il reste aujourd’hui moins de 12 p.100 des 2,3 millions d’hectares de milieux humides qu’on trouvait autrefois dans la région sise au sud du Bouclier canadien. Cette perte est attribuable avant tout aux établissements humains et à l’agriculture. C’est dans l’extrême sud-ouest de la province qu’on a drainé la plus forte proportion de milieux humides. Le cas le plus exemplaire de lieu de reproduction du Râle jaune lourdement endommagé en Ontario est le marais Holland, sur la rive sud du lac Simcoe, Ce marais, entouré depuis les années 1920 d’un fossé de drainage aménagé en grande partie à des fins agricoles (Day, 1927), ne renferme plus que de petits îlots d’habitat (R. Harris, comm. pers.). En 1927, environ 280 ha du marais ont été récupérés et mis en culture par des exploitations maraîchères intensives (Devitt, 1967). Dès les années 1960, Devitt (1967) notait que cette section du marais avait été drainée et transformée en jardins maraîchers, chassant le Râle jaune de la région. Le Bruant de Le Conte, qui nichait également dans le marais Holland, a lui aussi été profondément affecté. Le Râle jaune s’y reproduit peut-être encore (G. Bennett, comm. pers.), mais ce lieu de nidification n’est plus que l’ombre de ce qu’il était.

Plusieurs petits prés humides du district de la rivière à la Pluie ont été drainés par des fossés au cours des 25 dernières années. D. Elder (comm. pers.) a été témoin de la disparition du Râle jaune dans nombre de ces sites pendant cette période.

Québec

Au Québec, le principal facteur limitant le Râle jaune est la disparition de l’habitat attribuable au drainage et au remblayage des nombreux milieux humides situés le long du Saint-Laurent (Robert et al., 1995). Les endroits où l’on trouve encore le Râle jaune le long du fleuve sont certes plus rares aujourd’hui, la superficie des milieux humides y ayant considérablement diminué au cours des dernières décennies. Environ 40 p.100 des marais côtiers originaux ont été convertis à d’autres usages entre 1950 et 1978 (Bouchard et Millet, 1993). Il semble en outre qu’un grand nombre des marais ainsi convertis étaient des haut-marais; plus secs que les bas-marais, ces haut-marais sont en effet plus faciles à drainer et à endiguer (Robert et al., 1995). Par exemple, la construction de digues dans l’estuaire du Saint-Laurent a fait reculer de plusieurs mètres la plus grande partie des marais salés (Couillard et Grondin, 1986), et entraîné la dispariton de nombreux sites qui auraient pu être utilisés par le Râle jaune. De même, les marais intertidaux de la région de Kamouraska, qui s’étendaient sur plus de 26 km, entre la pointe Saint-Denis et Rivière-des-Caps, sur la rive sud du Saint-Laurent, et couvraient 9,33 km2, ne couvraient plus que 3,91 km2 en 1986. C’est donc 542 ha qui ont ainsi disparu.

Les changements survenus dans ces marais intertidaux sont d’origine anthropique. Ils résultent en effet avant tout de leur endiguement, effectué entre 1930 et 1986 pour convertir les terres à des usages agricoles (Pelletier et al., 1990). Un grand nombre de lagunes et de marais longeant le Saint-Laurent ont également été convertis par remblayage et par divers types d’aménagements. Par exemple, la construction des infrastructures portuaires à Cacouna à partir de 1965 a entraîné la perte directe de 1,08 km2 de marais, et provoqué dans les régimes hydrodynamiques et sédimentaires des changements qui ont à leur tour modifié la structure de la communauté végétale (Pelletier et al., 1990). Les infrastructures aménagées le long du Saint-Laurent (par exemple l’autoroute 20 près de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et de Rivière-du-Loup, et la route 138 entre la ville de Québec et Sainte-Anne-de-Beaupré) ont sans doute aussi contribué à la disparition de nombreux marais utilisés par le Râle jaune dans le sud du Québec (voir Campagna, 1931). Dans l’ensemble, au moins 50 p.100 de l’habitat potentiel situé le long du Saint-Laurent et du Saguenay ont disparu au cours des dernières décennies (Robert et al., 1995).

Par ailleurs, les répercussions potentielles sur le Râle jaune de l’endiguement de certaines zones pour accroître le niveau des eaux au profit de la sauvagine n’ont pas été évaluées au Québec. On sait toutefois que le marais Antoine, en Abitibi, a été submergé en 1996, et qu’on n’y a pas observé l’espèce en 1997 (M. Robert, obs. pers.); on n’y a entendu aucun Râle jaune lors de la saison de nidification de 1998, mais on en a entendu un au cours de la première semaine d’août (R. Deschênes, comm. pers.). On sait que l’espèce fréquentait ce site qui, avant d’être inondé, lui offrait un vaste habitat. J.-P. Laniel (comm. pers.) estime toutefois que si, dans un premier temps, la submersion peut réduire l’habitat du Râle jaune, la superficie de celui-ci pourrait toutefois augmenter par la suite étant donné que l’expansion des milieux humides devrait agrandir le périmètre propice à la colonisation par les cariçaies (comme cela se produit souvent après ce genre d’aménagement dans les prairies). Reste à voir dans quelle mesure il y aura recolonisation par les cariçaies et combien il faudra d’années au Râle jaune pour revenir dans la région.

Maritimes

Dans les Maritimes, depuis le 17e siècle, les milieux humides ont souffert davantage que tout autre type de milieu des activités humaines, même si, avant le 20e siècle, ils n’étaient vraiment perturbés que par les rejets d’ordures et d’eaux usées. L’endiguement des marais salés du fond de la baie de Fundy pour aménager des champs de foin et des pâturages a quand même commencé dès la fin du 17e siècle (Erskine, 1992); cet habitat a ainsi été soustrait à l’usage des Râles jaunes qui pouvaient s’y trouver, comme il l’a été à celui des Bruants de Nelson (Ammodramus nelsoni) et des Chevaliers semipalmés. Le drainage des marais d’eau douce, des étangs et des lacs au profit de l’agriculture, pratiqué de manière localisée et à petite échelle avant la Seconde Guerre mondiale, s’est généralisé par la suite et s’est poursuivi jusqu’en 1960 environ, après quoi il a ralenti ou même légèrement régressé. Ce renversement de tendance pourrait avoir été causé par l’aménagement de marais de retenue, notamment pour la sauvagine (Erskine, 1992). On estime que 10 p.100 des milieux humides d’eau douce et environ 65 p.100 des marais côtiers du Nouveau-Brunswick ont disparu (K. Connor, comm. pers.).

Les changements d’habitat dans les 8 000 ha de milieux humides de la plaine inondable du cours inférieur de la rivière Saint-Jean ont vraisemblablement été peu importants jusqu’à la construction du barrage hydroélectrique Mactaquac, en amont de Fredericton, dans les années 1970. Les effets de ce barrage sur le régime hydrologique et le cycle des éléments nutritifs dans les milieux humides situés en aval sont mal compris (P. Kehoe, comm. pers.). Plus récemment, l’endiguement de prés semi-permanents pour la sauvagine a provoqué certains changements (G. Forbes, comm. pers.). En fait, presque toutes les cariçaies de la province pourraient être aménagées d’une façon ou d’une autre (p. ex. retenue ou gestion des eaux libres par excavation de fossés guidée au niveau ou par dynamitage des cuvettes). Mais cela risque peu de se produire au Nouveau-Brunswick vu les contraintes financières et la sensibilité écologique dont fait maintenant preuve le ministère des Ressources naturelles et le Programme des habitats côtiers. Jusqu’au milieu des années 1980, le gouvernement de la province s’intéressait peu à la conservation des milieux humides et il n’existait pratiquement aucun processus réglementaire. Dans les années 1970 et 1980, de nombreux milieux humides ont été aménagés (c.-à-d. altérés) dans le cadre du programme de stabilisation des eaux de Canards Illimités Canada. Ce programme profitait et profite toujours au canards de même qu’à diverses autres espèces (p. ex. la Guifette noire [Chlidonias niger] et le Grèbe à bec bigarré [Podilymbus podiceps]). Jusqu’à la fin des années 1980, personne ne voyait la nécessité de réglementer ou de changer cette stratégie. La régularisation des cours d’eau était attrayante pour la gestion de nombreuses espèces, alors que la cariçaie non améangée apparaissait comme infinie et dénuée de diversité faunique comparativement aux sites aménagés (P. Kehoe, comm. pers.). Les projets de Canards Illimités Canada ont ainsi entraîné la conversion d’environ 2 300 ha de milieux saisonnièrement inondés en milieux inondés en permanence (K. Connor, comm. pers.).

Mais tout cela est en train de changer. Canards Illimités Canada, de concert avec les gouvernements provincial et fédéral et dans le cadre du Plan conjoint des habitats de l’Est, est à mettre au point, pour la plaine inondable de la rivière Saint-Jean, une stratégie de gestion qui conservera l’habitat pour sa valeur propre et définira les zones où des projets d’aménagement, de régularisation et de restauration pourraient s’avérer souhaitables pour de multiples espèces. La première étape, qui consiste à établir le profil des communautés de la plaine inondable et de leurs habitats, en est à sa deuxième année (P. Kehoe, comm. pers.).


Vitesse de changement de l’habitat

L’habitat d’hivernage pourrait être pour le Râle jaune un facteur plus limitatif que l’habitat de reproduction, vu sa superficie beaucoup moindre et les énormes pressions auxquelles il est soumiss sur la côte du golfe. Comme on sait peu de choses sur les habitats qui sont utilisés par l’espèce et sur ceux qui ne le sont pas, il est difficile d’estimer le taux de perte d’habitat d’hivernage. Les rizières continuent de disparaître à cause de divers facteurs économiques, ce qui est préoccupant. Les travaux de K. Mizell et d’autres études que doit entreprendre le U.S. Fish and Wildlife Service sur les habitats d’hivernage du Râle jaune et du Râle noir (C. Cordes, comm. pers.) devraient jeter quelque lumière sur la situation du Râle jaune dans ses quartiers d’hiver.

La disparition de l’habitat du Râle jaune, relativement rapide plus tôt au cours du 20e siècle dans tout le sud du Canada, semble avoir quelque peu ralenti aujourd’hui, ce qui a également été le cas de l’aire de reproduction aux États-Unis. Au Canada, les partenaires du Plan nord-américain de gestion de la sauvagine jouent un rôle important dans la protection et le rétablissement de l’habitat des espèces sauvages, notamment dans les Prairies, qui sont probablement un bastion du Râle jaune. Ces organismes sont en effet de plus en plus sensibles au destin tragique des espèces autres que la sauvagine. L’accent qu’on a mis récemment sur l’habitat de nidification de la sauvagine et d’autres oiseaux des hautes terres d’amont est une mesure positive pour un certain nombre d’espèces d’oiseaux, dont le Râle jaune. En Alberta, par contre, l’habitat disparaît particulièrement vite à l’échelle du paysage par suite de l’intense activité industrielle.

Le problème posé par les Oies des neiges suscite également des inquiétudes parce qu’il affecte le seul bastion vierge du Râle jaune. Les limites de capture ont été accrues récemment pour tenter de pallier ce problème (S. Wendt, comm. pers.). On ignore cependant si cela aura vraiment l’effet escompté (C. Gratto-Trevor, comm. pers.).


Protection des habitats

D’après les informations actuelles, une proportion appréciable de la population mondiale du Râle jaune pourrait se reproduire dans les basses-terres de la baie d’Hudson et de la baie James, qui ne semblent pas présenter de dangers importants pour l’espèce, à part le problème posé par les Oies des neiges et le peu de protection officielle de l’habitat dont bénéficie la région. Aucune mesure de gestion spéciale ne s’impose dans la région pour ralentir la succession végétale (p. ex. brûlage, submersion, assèchement), car l’habitat du Râle jaune y est conservé intact par les marées naturelles. Nous ne possédons pas d’informations détaillées sur la proportion des sites protégés qui sont occupés par l’espèce dans les Prairies, mais certains le sont indéniablement. En Ontario, le marais Big, dans la région de la rivière à la Pluie, est protégé par le gouvernement provincial (D. Elder, comm. pers.); la tourbière Richmond ne l’est pas, mais n’est exposée à aucun danger immédiat. Au Québec, environ la moitié des sites abritant des Râles jaunes sont dans des aires protégées (Robert et al., 1995) (p. ex. les réserves nationales de faune du lac Saint-François et du Cap Tourmente, et la baie Boatswain).

Néanmoins, au Québec comme ailleurs, la simple protection de l’habitat ne garantit en rien que l’habitat du Râle sera sauvegardé étant donné que la succession végétale peut graduellement transformer le milieu en un site qui ne convient plus à l’espèce (Jean et Bouchard, 1991; Robert et al., 1995; Robert et Laporte, 1996). Par ailleurs, les marais protégés peuvent faire l’objet de mesures de gestion de la faune visant à favoriser certaines espèces (notamment la sauvagine), mesures qui peuvent nuire à l’habitat du Râle jaune étant donné que les milieux humides les plus importants pour l’espèce sont moins profonds et davantage couverts par la végétation émergente que ceux qui sont normalement aménagés pour la sauvagine (Eddleman et al., 1988; M. Robert, obs. pers.). La gestion de la sauvagine dans les milieux humides utilisés comme lieux de reproduction par les espèces de râles de l’intérieur (p. ex. le Râle jaune) peut cependant être compatible avec la conservation de l’habitat du Râle. Par exemple, l’adoption d’un calendrier approprié pour l’assèchement et la submersion superficielle, l’assèchement graduel, la maximisation de la végétation pérenne servant d’habitat de nidification, la submersion de bassins différents selon les années, et le recours minimal au nivellement du terrain sont autant de méthodes qui, sans nuire à la sauvagine, sont bénéfiques pour le Râle jaune. Les techniques et le calendrier de mise en œuvre varient selon que le site est utilisé par le Râle jaune pendant la migration printanière ou automnale ou pour la reproduction ou l’hivernage (Eddleman et al., 1988).


Degré de spécialisation

Le choix d’un habitat par le Râle jaune pourrait être influencé avant tout par la physionomie végétale et le niveau maximum des eaux (Robert et Laporte, en cours de rédaction). Selon Robert et Laporte (en cours de rédaction), l’espèce peut tolérer des variations considérables de certaines caractéristiques subtiles de son habitat estival, comme la composition des espèces végétales, la densité des tiges et la hauteur de la végétation, tout comme les autres espèces de Râle (Rundle et Fredrickson, 1981; Flores et Eddleman, 1995; del Hoyo et al., 1996). Par exemple, des habitats décrits récemment au Québec se trouvaient dans des milieux hydrographiques différents les uns des autres : le site de Cacouna est caractérisé par des inondations fortes, mais peu fréquentes, d’eau de marée salée; celui de l’île aux Grues, par des inondations très fortes, mais peu fréquentes, d’eau de marée saumâtre; celui de la réserve nationale de faune du lac Saint-François, par un très mauvais drainage dans un milieu d’eau douce exempt de marées. Des études antérieures réalisées dans le Maine (Gibbs et al., 1991) et le Michigan (Bookhout et Stenzel, 1987) ont également révélé que les variables liées à l’habitat différaient souvent d’un endroit à l’autre. Par ailleurs, bien que les Cypéracées du genre Carex caractérisent souvent les milieux utilisés par le Râle jaune en été (Bookhout et Stenzel, 1987; Gibbs et al., 1991; Stern et al., 1993; Robert et Laporte, en cours de rédaction), un grand nombre d’autres plantes à tige fine peuvent également dominer l’habitat. Par conséquent, les Carex ne doivent pas être considérés comme les seules espèces végétales indicatrices (Stenzel, 1982; Gibbs et al., 1991) des habitats du Râle jaune (Robert et Laporte, en cours de rédaction).

Bien que la présence d’un tapis de végétation sénescente soit une caractéristique importante de ses aires de nidification, le Râle jaune fréquente aussi, à d’autres moments et à d’autres fins que la nidifidation, des marais qui ne sont pas couverts par ce genre de tapis (Robert et Laporte, en cours de rédaction). Le feu et/ou la tonte peuvent également avoir une incidence sur l’espèce en détruisant temporairement l’habitat et en réduisant la superficie de l’habitat de nidification potentiel vu la disparition du tapis de végétation sénescente. Il faut toutefois souligner que la tonte, comme le brûlage, lorsqu’elle est faite au moment opportun, peut parfois être bénéfique parce qu’elle empêche la succession végétale habituelle et aide ainsi à perpétuer ce type d’habitat (Stenzel, 1982). Ainsi, il est nécessaire de procéder à un brûlage périodique pour maintenir les aires de reproduction au Seney National Wildlife Refuge au Michigan (R. Urbanek, comm. pers.), où les prairies dominées par le Carex lasiocarpa sont un stade de transition précédant l’établissement de marécages à conifères (Stenzel, 1982). Le feu pourrait également avoir joué un rôle important dans le maintien des habitats du Râle jaune dans la réserve nationale de faune du lac Saint-François, où les aulnaies (Alnus) ont rapidement envahi les prairies humides depuis l’acquisition de la propriété par le gouvernement canadien en 1971, année où l’on a en général cessé tout brûlage (Jean et Bouchard, 1991). Il semble que le Râle jaune n’utilise pas les marais fraîchement brûlés, du moins pas avant que la végétation y ait suffisamment repoussé pour lui permettre de se cacher. De surcroît, comme le feu détruit le tapis de végétation sénescente, les zones brûlées ne peuvent pas servir à la nidification avant le premier ou le second printemps suivant, selon que le brûlage a eu lieu au printemps ou à l’automne (Robert et Laporte, en cours de rédaction).

Les besoins du Râle jaune en matière d’habitat pourraient être moins restrictifs pendant la migration que pendant la saison de reproduction. En effet, durant la migration, l’espèce fréquente à l’occacion les prairies sèches et même les terres cultivées (Salt et Salt, 1976). Comme toutes les espèces de râles, le Râle jaune utilise parfois pendant ses migrations des habitats atypiques (comme les villes), sans doute parce qu’il migre la nuit (voir la section Biologie) et se pose au sol à l’aube; comme la perte d’habitat d’hivernage a été très lourde aux États-Unis, il est facile d’imaginer que certains râles sont obligés de se poser même là où l’habitat ne lui convient pas.