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Évaluation et Rapport du COSEPAC sur la situation de l’erioderme boréal au Canada

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COSEPAC
Résumé

Érioderme boréal
Erioderma pedicellatum

Information sur l’espèce

L’érioderme boréal (Erioderma pedicellatum), menacé à l’échelle mondiale, est une espèce remarquable de cyanolichen foliacé appartenant à la famille des Pannariacées. C’est le seul représentant boréal d’un genre avant tout tropical. Le thalle est brun grisâtre à l’état sec et bleu ardoise à l’état humide. Le dessous du thalle a une couleur blanche caractéristique, et il n’y a pas de cortex inférieur. Les bords incurvés à redressés des lobes confèrent au lichen un aspect particulier lorsqu’il est observé à une certaine distance. Selon de nouvelles données biochimiques, le genre Erioderma serait un des plus anciens genres de lichens foliacés et proviendrait d’une hybridation qui pourrait remonter à bien au-delà de 400 millions d’années (m.a.). L’érioderme boréal serait lui-même issu d’une hybridation survenue en Amérique du Sud entre une espèce ancestrale et une forme mutante de celle-ci. La nouvelle espèce aurait été présente à la fois dans le microcontinent d’Avalonie de l’Ouest, avec lequel elle aurait atteint le territoire constituant actuellement la Nouvelle-Angleterre, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve, et dans le microcontinent d’Avalonie de l’Est, qui l’aurait portée jusqu’aux îles Britanniques, entre l’ordovicien moyen ou supérieur (de 450 à 440 m.a., date de départ) et le dévonien (360 m.a. ou moins, date d’arrivée).

Répartition

L’espèce avait autrefois une répartition amphi-atlantique globale, et il en existait des populations au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve, ainsi qu’en Scandinavie (Suède et Norvège). Selon les connaissances actuelles, elle n’existe plus qu’en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve.

Habitat

Les forêts où pousse l’érioderme boréal peuvent être qualifiées de « forêts subocéaniques à lichens du Canada atlantique », d’une part parce qu’elles renferment des milieux humides riches en sphaignes et d’autre part parce qu’elles comportent une communauté particulière de cyanolichens, dont fait partie l’Erioderma pedicellatum. Ces milieux subocéaniques où se rencontre l’E. pedicellatum sont généralement situés sur des versants nord ou est bénéficiant d’un apport constant d’humidité. À l’intérieur de ces milieux, l’espèce pousse surtout sur le sapin baumier (Abies balsamea), dans une moindre mesure sur l’épinette noire (Picea mariana) et, dans de rares cas, sur l’épinette blanche (Picea glauca), l’érable rouge (Acer rubrum) ou une espèce de bouleau blanc (Betula cf. cordifolia). Sur les conifères susmentionnnés, on trouve l’espèce sur les branches ou sur le tronc, selon la combinaison particulière de lumière et d’humidité. On sait par ailleurs que l’E. pedicellatum présente une relation étroite avec l’hépatique Frullania tamarisci ssp. asagrayana. La présence du lichen et de l’hépatique dans les mêmes milieux est d’ailleurs un signe visible d’un phénomène répandu, la symbiose interne entre une hépatique du genre Frullania et les cyanobactéries qu’elle héberge. Des cyanobactéries des genres Scytonema et Nostoc ont été observées dans les saccules aquifères des Frullania. Cette étroite symbiose externe illustre bien les relations délicates et complexes existant entre le lichen et son écosystème; il s’agit donc d’un équilibre écologique fragile, sensible à l’impact de l’exploitation forestière, de la pollution atmosphérique et d’autres facteurs.

Biologie

L’érioderme boréal est un grand lichen foliacé dont chaque génération dure environ 30 ans. Il se reproduit au moyen de spores sexuées qui sont sans doute surtout transportées par le vent, mais aussi par d’autres vecteurs, comme les insectes volants et les pics. Le lichen ne produit aucune propagule asexuée spécialisée. Selon une étude, la synthèse du lichen à partir d’une ascospore germée et d’une cyanobactérie (algue bleue) libre du genre Scytonema ne pourrait se produire que dans les saccules aquifères des Frullania, petites hépatiques à feuilles vivant à l’état d’épiphytes. Cette relation fait en sorte que la synthèse du lichen débute dans ces saccules, où le cyanobionte du genre Scytonema vit à l’état libre et peut entrer en contact avec les hyphes de l’Erioderma. C’est dans ces conditions aseptiques que se forme le jeune thalle, qui n’atteint une taille visible qu’au bout de 5 à 10 ans. À cause de la présence du Scytonema dans ses tissus, le lichen est particulièrement sensible aux pluies acides, au brouillard acide et aux autres formes de pollution atmosphérique. Il a besoin d’un climat océanique humide et relativement doux, avec certaines tolérances, et le jeune thalle ne peut se développer que sous couvert clairsemé. Les thalles adultes se détériorent en quelques années sur les arbres morts et les arbres ayant atteint ou dépassé la maturité. Les thalles se détériorent également si la succession végétale réduit la lumière disponible ou si les conditions microclimatiques semblent altérées par une exploitation forestière intensive des secteurs situés à proximité du lichen. Les thalles poussant sur l’écorce particulièrement acide des épinettes résistent moins aux polluants atmosphériques acides que ceux poussant sur des sapins.

Taille et tendances des populations

L’Erioderma pedicellatum, autrefois présent en Scandinavie, semble maintenant disparu de cette région du monde. En Amérique du Nord, si on tient compte de tous les sites anciens et actuels confirmés, l’aire de répartition du lichen comprend l’île Campobello (Nouveau-Brunswick), le cap Chignecto (alt. 136 m), le versant Atlantique de la Nouvelle-Écosse (alt. de 8 à 150 m) et les régions subocéaniques de Terre-Neuve, jusqu’à une altitude d’environ 427 m. À Terre-Neuve, l’espèce est remarquablement absente des parties orientales de la péninsule du Nord, ainsi que des secteurs centre-nord de l’île. Tous les sites connus du Sud de la Nouvelle-Écosse sont disparus au cours des 8 à 18 dernières années. Cette perte s’explique davantage par une détérioration des habitats due à la pollution atmosphérique que par l’exploitation forestière. Dans cette province, il ne reste plus que 14 thalles connus de l’espèce, alors qu’on en avait dénombré 169 avant 1995. À Terre-Neuve, environ 6 900 thalles d’E. pedicellatum ont été recensés après 1994, dont environ 35 p. 100 ont été répertoriés vers le début de 2002 par des forestiers de la province. La vaste majorité des thalles poussait sur le sapin baumier, un bien plus petit nombre poussait sur l’épinette noire, des thalles occasionnels poussaient sur l’épinette blanche, et à peine quelques-uns poussaient sur l’érable rouge ou sur une espèce de bouleau blanc. À Terre-Neuve, la zone d’occupation connue de l’espèce est d’environ 30 km2, mais la zone d’occupation réelle est sans doute beaucoup plus grande, puisqu’il existe des milieux propices dans les secteurs peu accessibles de la côte sud de l’île.

Facteurs limitatifs et menaces

Bon nombre de facteurs risquent de causer la disparition de populations d’Erioderma pedicellatum. La plus grande menace est sans doute l’exploitation forestière, très préoccupante à Terre-Neuve. La pratique de la coupe à blanc ne favorise pas le maintien des populations du lichen, car les parterres de coupe de taille supérieure à 100 m sur 100 m peuvent provoquer la dessiccation des thalles poussant dans les environs. C’est ce qui est arrivé au Vãrmland, en Suède, où l’abattage des arbres à proximité d’un parc abritant des thalles d’E. pedicellatum est la cause présumée de la disparition subséquente de l’espèce dans ce parc. Les autres menaces sont liées à la pollution atmosphérique, aux applications forestières de pesticides, aux incendies de forêt, aux changements climatiques (y compris le réchauffement planétaire) et au broutage des semis de sapin baumier par les orignaux.

Importance de l’espèce

L’érioderme boréal s’est acquis une notoriété en attirant l’attention sur l’importance de la conservation des lichens. Il s’agit d’une espèce ancienne, dont le composant fongique est apparu il y a près de 500 millions d’années. Étant donné sa grande sensibilité aux polluants atmosphériques, peut-être supérieure à celle de toute autre espèce de lichen, l’érioderme boréal semble constituer une espèce indicatrice idéale pour la surveillance des changements de la qualité de l’air.

Protection actuelle ou autres désignations

En 1995, l’Erioderma pedicellatum avait été inscrit à titre d’espèce fortement menacée (critically endangered) dans la Red List of Lichenized Fungi of the World, liste rouge établie par le Groupe de spécialistes des lichens de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’Union mondiale pour la nature (UICN).

L’Erioderma pedicellatum n’est protégé par aucune désignation officielle dans l’une ou l’autre des trois provinces de l’Atlantique où il a déjà été présent. Des mesures de conservation préliminaires viennent d’être adoptées à Terre-Neuve, à la suggestion de Christoph Scheidegger. La grande population située dans le parc provincial Jipujijkuei Kuespem, ainsi que les populations situées dans les réserves naturelles de la Bay du Nord et d’Avalon jouissent de la protection juridique associée à ce parc et à ces réserves, même si ceux-ci n’ont pas été créés spécifiquement pour la protection du lichen. Une protection provisoire a également été accordée à l’espèce en 1996, lorsque Brian Tobin, qui était alors premier ministre de Terre-Neuve, a promis à Christoph Scheidegger et à l’ICCL que la réserve forestière des Lockyer’s Waters ne ferait l’objet d’aucune exploitation forestière jusqu’à ce que le statut de l’érioderme boréal ait été établi par le COSEPAC.

Sommaire du rapport de situation

L’érioderme boréal est un lichen foliacé d’aspect frappant qui pousse principalement sur le sapin baumier dans un habitat très restreint, sous climat subocéanique frais et humide. L’espèce est disparue de sa localité type, située au Nouveau-Brunswick, où elle avait été observée pour la première fois au Canada. Elle n’existe plus que dans trois localités de Nouvelle-Écosse, abritant en tout 13 thalles, et dans environ 67 localités connues de l’île de Terre-Neuve. Dans l’ensemble du Canada, l’espèce ne compte plus qu’environ 6 900 thalles connus, dont environ 35 p. 100 ont été découverts à Terre-Neuve au printemps 2002, dans le cadre de travaux visant à repérer de nouveaux thalles. Comme de nombreuses vallées boisées abritent des sapins baumiers dans certains secteurs peu accessibles de la côte sud de Terre-Neuve, il est très probable qu’un grand nombre de sites et de thalles restent à découvrir. L’espèce demeure menacée par l’exploitation forestière et la pollution atmosphérique, qui risquent de détruire ou d’altérer son habitat.

Pour les besoins de l’évaluation, l’ensemble des populations situées dans la partie continentale de la Nouvelle-Écosse et l’ensemble de celles situées à l’île de Terre-Neuve ont été considérées comme deux populations distinctes aux termes du COSEPAC, puisqu’elles se trouvent dans des régions écologiques différentes et sont exposées à des degrés de risque différents, notamment en ce qui a trait à la pollution atmosphérique.