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Évaluation et Rapport du COSEPAC sur la situation de l’erioderme boréal au Canada

Effectif, taille et tendances des populations

Nous avons compilé l’effectif des thalles d’E. pedicellatum présents dans les provinces Maritimes et à l’île de Terre-Neuve pendant la période antérieure à 1995 et pendant la période postérieure à 1994. Les résultats sont résumés ci-après.

Nouveau-Brunswick

Seulement une dizaine de thalles ont été répertoriés en 1902 à l’île Campobello, dans la localité où l’espèce était récoltée pour la première fois. Aucun thalle n’a été trouvé au Nouveau-Brunswick depuis que la publication de Jørgensen (1972) a fait mieux connaître la présence de l’espèce dans la province.


Nouvelle-Écosse

Le nombre total de thalles recensés avant 1995 en Nouvelle-Écosse est de 169. Parmi ceux-ci, deux avaient été trouvés sur des troncs d’érable rouge, un sur une branche assez épaisse d’épinette blanche et un sur une branche mince de sapin baumier. Les autres 165 thalles étaient répartis entre 102 troncs de sapin baumier. Le nombre moyen de thalles par tronc de sapin baumier était d’environ 1,6. Vers la fin des années 1990, seulement 13 thalles ont pu être repérés en Nouvelle-Écosse, ce qui représente une baisse d’environ 92 p. 100 de l’effectif total. De même, le nombre total de sapins colonisés par le lichen était tombé de 102 à seulement 7. Nous espérions que les habitats propices de la vallée de la Moser (localité NS-27) permettraient à ce site de se maintenir encore au moins une dizaine d’années, puisque le nombre moyen de thalles par arbre était de presque 2 et que le site était relativement bien abrité contre les polluants provenant de la route. Or, malgré les conditions très humides procurées par l’humidité s’élevant de la vallée voisine, boisée et marécageuse, la population avait entièrement disparu à la fin de septembre 2002.

Seulement quelques années après 1979, alors que le premier auteur du présent rapport venait de commencer à vérifier la présence de l’E. pedicellatum dans tous les habitats propices accessibles de Nouvelle-Écosse, le lichen avait déjà disparu des parties méridionales de la province, même si chacun de ces habitats paraissait intact selon une inspection sommaire. Sur les 46 sites déjà relevés dans la province, seulement trois (localités NS-12, NS-16 et NS-27), tous situés dans des secteurs quasi-côtiers de l’Est du comté d’Halifax, renfermaient encore un habitat viable. L’habitat de l’espèce s’était dégradé dans toutes les localités qui avaient renfermé entre 9 et 20 thalles.

Seulement deux thalles ont été trouvés sur des branches, et les deux se trouvaient dans les secteurs les plus humides de basses terres de l’île du Cap-Breton. Un des thalles poussait sur un sapin baumier près d’Enon (localité NS-43), tandis que l’autre poussait sur une épinette blanche dans une vallée très humide (localité NS-42). Deux autres thalles poussaient sur des troncs d’érable rouge (localités NS-6 et NS-46), ce qui est également exceptionnel.


Terre-Neuve

Les dénombrements effectués à l’île de Terre-Neuve sont résumés ci-dessous. La présente version révisée du rapport tient compte des données supplémentaires compilées par les forestiers provinciaux dans le cadre des travaux de terrain menés vers le début de 2002, soit après la rédaction de la version initiale du présent rapport. [Ces dénombrements supplémentaires ont été communiqués au COSEPAC par les représentants du gouvernement provincial durant les discussions concernant la désignation de l’espèce.]

Régions où l’espèce est présente et populations importantes

Des sites de l’Erioderma pedicellatum ont été répertoriés dans les régions suivantes de l’île de Terre-Neuve, échelonnés selon leur position géographique, du nord-ouest au sud-est).

Région 1 : Péninsule du Nord(versant Ouest)

Un total de 23 thalles ont été répertoriés avant 1995, et seulement 3 après 1994, tous sur sapin baumier.

Région 2 : Route de Burgeo(tronçon Nord)

Seulement 22 thalles ont été répertoriés sur sapin baumier, et un sur épinette noire, tous avant 1995, entre la route Transcanadienne et le lac Peter Strides Pond.

Région 3 : Route de Burgeo(bassin amont de la rivière Grandy Brook)

L’érioderme boréal n’a été signalé qu’après 1994 dans cette région; 88 thalles ont été relevés, tous sur sapin baumier.

Région 4 : Centre-Sud de Terre-Neuve

Cette région s’étend depuis le lac Great Burnt et le secteur de Twin Brooks jusqu’au Nord-Ouest de la route 362, au parc Jipujijkuei Kuespem, ainsi qu’aux environs de la baie Hermitage et de la baie Belle. Avant 1995, on y a recensé 280 thalles sur sapin baumier, 199 sur épinette noire et 4 sur érable rouge, soit un total de 483 thalles. Après 1994, on y a recensé 2 671 thalles sur sapin baumier et 5 sur épinette noire, soit un total de 2 675 thalles. [Les relevés additionnels effectués par les forestiers de la province les 13 et 14 mars 2002 dans le parc Jipujijkuei Kuespem ont permis d’ajouter 1 068 thalles (1 065 sur sapin baumier et 3 sur bouleau à papier) à l’effectif connu. D’autres relevés, effectués les 12 et 15 mars 2002 dans le secteur Salt Pit-Twin Brooks, ont permis d’ajouter encore 746 thalles, tous sur sapin baumier (Bill Clarke, Forestry & Wildlife, comm. pers. à Natalie Djan-Chekar, 25 avril 2002). Ces relevés portent à environ 4 489 thalles l’effectif de l’espèce, après 1994, dans la région 4.]

Population du secteur Salt Pit  - Twin Brooks

Cette population se trouve environ 3 ou 4 km à l’intérieur des terres, à partir de Head of Bay d’Espoir, et moins de 1 km au nord-ouest de la route 361. L’effectif de 518 thalles est fondé sur les dénombrements effectués par des employés du Newfoundland and Labrador Department of Forest Resources and Agrifoods. Le secteur ne bénéficiera probablement d’aucune protection, puisque des travaux intensifs d’exploitation forestière se déroulent constamment dans les environs. Les six sous-sites occupent une superficie d’environ 2 km2. Robertson (1998) a fait remarquer l’importance des « forêts en vagues », qui créent des milieux bien éclairés pouvant ou non par la suite être colonisés par l’E. pedicellatum.

Population du parc Jipujijkuei Kuespem

Le nombre total de thalles d’E. pedicellatum trouvés à l’intérieur des anciennes limites du parc, sur sapin baumier, était de 2 107, et le nombre d’arbres colonisés était d’environ 1 088, ce qui donne un rapport d’environ 2 thalles/arbre. Dans le parc, les habitats propices à l’E. pedicellatum occupent une superficie d’environ 4 000 000 m2. Jusqu’à présent, nous avons étudié 13 sous-populations plus ou moins distinctes, comprenant chacune au moins 30 thalles et réparties entre tous les secteurs situés des deux côtés du lac River Pond. Le relevé le plus récent est celui de Yetman (1999), qui a découvert un sous-site relativement jeune renfermant 201 thalles poussant sur sapin baumier, dans une ancienne gravière qui pu servir à la construction de la route 360. Ce sous-site (localité NF-21b) renfermait 57 p. 100 d’individus juvéniles. Dans l’ensemble des sous-sites étudiés, 1 021 thalles ont été trouvés, dont 33,1 p. 100 (338) de juvéniles. Il s’agit d’un pourcentage exceptionnellement élevé, par rapport aux autres populations de Terre-Neuve. Il est impossible de déterminer quelle proportion de ces 338 thalles immatures survivront jusqu’au stade de la production de spores. Cependant, leur présence est de grande importance, car elle confirme que les formes libres de Scytonema étaient en bonne santé dans ces forêts durant les années où se formaient les thalles, formation qui a dû exiger des conditions relativement exemptes de pollution.

Toute une gamme de menaces graves ou relativement mineures pèsent sur le parc, étant donné la situation qui prévaut ailleurs à Terre-Neuve. Il y a broutage par les orignaux, mais ce facteur n’est pas aussi grave que dans le cas de la population des Lockyer’s Waters. Par contre, l’épandage aérien de pesticides, déjà envisagé pour le secteur, peut nuire à l’E. pedicellatum.

Région 5 : Péninsule de Burin

Cette région comprend la péninsule elle-même ainsi que les îles voisines situées dans la baie de Plaisance. Avant 1995, on y a relevé 12 thalles poussant sur sapin baumier et 1 thalle poussant sur le tronc d’une épinette blanche. Après 1994, on y a répertorié 11 thalles, sans indication précise de substrat.

Région 6 : Centre-Est de Terre-Neuve

Cette région comprend la réserve naturelle de la Bay du Nord, riche en lacs et à climat subocéanique, ainsi que les secteurs se trouvant entre Glovertown et Come-By-Chance; 125 thalles ont été répertoriés avant 1995, poussant tous sur sapin baumier, principalement près de Goobies; 128 thalles ont été répertoriés après 1994, tous dans le secteur des lacs de la réserve naturelle de la Bay du Nord.

Population de la Réserve naturelle de la Bay du Nord

Cette population occupe des habitats situés de 58 à 63 km à l’ouest de Clarenville, au nord-est du lac Meta Pond. Ces derniers sont répartis en six sites, qui comptent en tout 16 sous-sites. Le nombre total de thalles répertoriés dans la Réserve est de 128. La superficie totale du territoire où ont été découverts ces nouveaux sites de l’E. pedicellatum est d’environ 28,25 km2, et une bonne partie de ce territoire est occupé par des landes à éricacées et des landes rocheuses, ce qui permet d’estimer le territoire propice à moins de 15 km2. Comme ce calcul est approximatif et que nous disposons seulement d’une connaissance préliminaire du terrain, il n’est pas certain que la région abrite vraiment une des plus importantes populations; il pourrait s’agir plutôt de nombreuses méta-populations réunies dans une grande région.

Région 7 : Péninsule d’Avalon
Population des lacs Lockyer’s Waters

Le nombre total de thalles répertoriés dans le secteur des Lockyer’s Waters jusqu’à la fin de 1997 dépassait 900; ces thalles ont été trouvés sur près de 500 sapins baumiers et se répartissaient en 10 sous-sites (McHugh, 1998). Le total a récemment été rajusté à 953 (Yetman, 1999). Le nombre moyen de thalles par arbre colonisé atteignait presque 2 dans le secteur. [Note du premier auteur : Le dénombrement plus récent effectué par Eugene Conway, après la désignation du statut, indique une baisse de 80 p. 100 du nombre connu de thalles dans les forêts du secteur, selon le rapport présenté par Conway à la International Nickel Company Ltd. (INCO), en novembre 2002.]

Le site compte neuf sous-populations bien établies, dans des milieux distincts quant à leur exposition, à l’âge du peuplement forestier et à la densité du couvert (McHugh, 1998). Ces sous-sites occupent un territoire d’environ 20 hectares, mais les arbres colonisés par l’Erioderma pedicellatum n’occuperaient eux-mêmes que 5,54 hectares. Les recherches approfondies à long terme qui sont en cours dans ces sous-sites devraient permettre de mieux connaître le cycle de vie de l’E. pedicellatum et l’impact du stress environnemental sur ce lichen.

Bon nombre de facteurs menacent actuellement la population. D’abord, le secteur isolé se trouvant au sud-est des lacs Lockyer’s Waters est entouré d’une zone de villégiature comptant plus de 1 500 chalets. Deuxièmement, la densité de la population d’orignaux du secteur a freiné la régénération de sapinières propices à la colonisation par une nouvelle génération d’Erioderma pedicellatum. Troisièmement, lorsque des vents violents soufflent vers le sud-ouest, il se peut que des polluants émis par les secteurs industriels de Holyrood atteignent les collines boisées du secteur des Lockyer’s Waters et nuisent à certains sous-sites du lichen, situés sur des versants exposés au nord-ouest. Finalement, le secteur est toujours menacé par l’exploitation forestière; en 1997, l’abattage des arbres a été interrompu, dans l’attente d’une désignation de l’Erioderma pedicellatum par le COSEPAC. Cette mesure était cependant provisoire, et la vocation future des forêts de Lockyer’s Waters n’a pas encore été déterminée.

Population de la route Ripple Pond Ridge

La route Ripple Pond Ridge a été construite en 1997 pour la récupération du bois abattu par le vent. La route est longue d’environ 3,5 km et comporte des tronçons très escarpés. Les sites d’E. pedicellatum répertoriées dans ce secteur (localités NF-80x à NF-80e) sont répartis de manière discontinue le long de la route, mais la majorité se trouve à moins de 50 m de la route. Afin d’estimer la superficie occupée par ces sous-populations, nous avons délimité une bande large de 200 m et avons calculé la superficie en utilisant la longueur de la route : 3 500 m × 200 m = 700 000 m2. Lors du premier relevé, environ 350 thalles étaient présents dans le secteur, dont 18 sur épinette noire. Il s’agit du deuxième plus grand groupe de thalles poussant sur épinette noire à être observé après 1994. On ne sait pas exactement quel sera l’impact des travaux forestiers sur la survie à long terme de cette population.

Population du lac Ripple Pond

Deux sous-populations (localités NF-79a et NF-79b) ont été trouvées dans les forêts se trouvant à une distance d’environ 300 à 350 mètres derrière la rive ouest du lac et plus précisément à une distance de 150 à 200 m au sud-ouest et au nord-est d’un petit étang situé à mi-chemin entre le lac Ripple Pond et une étroite bande de tourbière inclinée se trouvant à l’ouest. Environ 600 m séparent les deux sous-populations, qui renferment en tout 154 thalles. La superficie occupée par l’habitat de l’E. pedicellatum atteint peut-être 300 000 m2 (0,3 km2).

Population du lac Ninth Fox Pond

Cette population est répartie en deux sous-sites et renferme en tout 95 thalles sur sapin baumier (70 arbres) et 39 thalles sur branches d’épinette noire (9 arbres). La superficie occupée par les deux sous-sites est d’environ 100 000 m2. Dans la partie la plus basse du sous-site NF-80w, un peu d’éclaircie manuelle a été effectuée, ce qui pourrait constituer un terrain propice pour des expériences scientifiques.

Population de l’étang Noseworthy’s Gully

La localité NF-81b se trouve derrière la rive est de l’étang Noseworthy’s Gully. Elle renferme une intéressante mosaïque de fens (tourbières minérotrophes) et de forêts, ainsi que de terrains plats et inclinés (Ringius, 1997; Robertson, 1998). Dans cette localité, 122 thalles d’E. pedicellatum ont été observés sur sapin baumier (environ 65 arbres), et quelques-uns sur épinette noire (plusieurs arbres). La superficie totale occupée par l’habitat est d’environ quatre hectares (200 × 200 m).

Notons en passant que quelques thalles ont été trouvés beaucoup plus au nord, au lac Pegs Pond, sur la route Carbonear Line (localité NF-84).

Le nombre total de thalles observés ou signalés dans la péninsule d’Avalon au cours des 3 ou 4 dernières années est de 2 148, dont 2 085 sur sapin baumier et 63 sur épinette noire. Avant 1995, seulement 107 thalles (dont 19 sur épinette noire) avaient été répertoriés. Cette différence s’explique par le fait que le lichen fait l’objet de recherches plus intensives dans les forêts de Terre-Neuve depuis 1996.

Si on tient compte des découvertes faites en mars 2002, le nombre total de thalles actuellement répertoriés à Terre-Neuve atteint presque 6 900. Comme de nombreux habitats propices au lichen n’ont pas été explorés dans les secteurs isolés de la côte sud de l’île, le nombre réel de thalles présents à Terre-Neuve est sans doute beaucoup plus élevé.

Comparaison des deux principales populations de Terre-Neuve

Une comparaison des deux plus grandes populations d’E. pedicellatum de Terre-Neuve permet d’entrevoir plus clairement les chances de survie à long terme de l’espèce. La plus grande et la plus saine des populations se trouve dans le parc Jipujijkuei Kuespem. Si on ne tient pas compte des petites populations adjacentes situées au nord et à l’est du parc, la population du parc renferme en tout 2 112 thalles (dont cinq thalles moribonds poussant sur épinette noire). Si on ne tient compte que des sous-populations où une distinction a été faite entre thalles adultes et juvéniles, la proportion de thalles juvéniles est de 31,75 p. 100 (327 sur 1 030). Le sous-site NF-21b est peut-être anormal à cet égard, puisque Yetman (1999) y a dénombré 57 p. 100 de thalles juvéniles. [Les relevés effectués les 13 et 15 mars 2002 par le Service des forêts de Terre-Neuve-et-Labrador (comm. pers.) ont permis de dénombrer 1 068 thalles dans le parc.]

En guise de comparaison, la deuxième population, celle des lacs Lockyer’s Waters, est composée de 952 thalles sur sapin baumier et d’un thalle mort sur épinette noire. Selon les données de McHugh (1998), 165 thalles juvéniles et 698 thalles adultes avait été répertoriés dans les « sites de 1 à 9 ». Si on applique cette proportion de juvéniles et d’adultes à l’effectif révisé des thalles poussant sur sapin baumier (952), il y aurait près de 182 thalles juvéniles dans le site des lacs Lockyer’s Waters.

Le parc Jipujijkuei Kuespem renferme plus de double des thalles poussant sur sapin baumier (2 107) que le secteur des Lockyer’s Waters (952). Environ 31,75 p. 100 de ces thalles sont juvéniles dans le cas du parc Jipujijkuei Kuespem, ce qui donne par extrapolation un total de 669 thalles juvéniles. Il y a donc dans ce parc environ 3,7 fois plus de jeunes thalles que dans le secteur des Lockyer’s Waters. À moins de mortalité, cette statistique est indicatrice des chances de survie à long terme de l’espèce dans le parc Jipujijkuei Kuespem.


Tendances de l’effectif des thalles poussant sur épinette noire

Comme les lichens poussant sur épinette noire sont plus sensibles que les autres à la pollution atmosphérique, la santé et la survie à long terme de ces thalles soulèvent des questions (voir la section Facteurs limitatifs et menaces).

Autrefois, lorsque la pollution était essentiellement inexistante, l’épinette noire constituait un bien meilleur substrat pour l’établissement de l’Erioderma pedicellatum. Vers le début des années 1980, le nombre moyen de thalles par arbre colonisé était près de 4 fois plus élevé sur épinette noire que sur sapin baumier. Au moins 50 thalles sains, dont 40 p. 100 de juvéniles, ont déjà été observés sur une même épinette (dans la sous-localité NF-27a), alors que le plus grand nombre de thalles observés sur le tronc d’un même sapin baumier était de seulement 16 (dans la localité NF-15). Avant 1995, 28,3 p. 100 des thalles observés poussaient sur épinette noire, tandis que depuis 1994 cette proportion n’est plus que de 1,5 p. 100.

À Terre-Neuve, la fréquence de l’E. pedicellatum sur épinette noire constitue donc un bon indicateur pour la prévision des problèmes environnementaux pouvant menacer l’ensemble de l’espèce à long terme, notamment en ce qui a trait à la pollution atmosphérique. Il est donc particulièrement important de conserver un dossier sur l’état de santé des colonies d’E. pedicellatum poussant sur ce substrat.


Note sur l’interprétation des « effectifs »

      Lorsque l’effectif des populations d’une espèce est en augmentation, on fait souvent l’erreur de supposer que cette espèce est passablement répandue, voire « omniprésente ». Des précautions particulières s’imposent lorsqu’on évalue la situation de l’Erioderma pedicellatum, car le dénombrement des thalles, comme toute évaluation d’effectif, ne constitue pas une donnée statique, particulièrement lorsque les données accumulées portent sur une courte période (de 1996 à 1999). L’évaluation est d’autant plus compliquée que les populations ne sont pas des entités distinctes, étant réparties en sous-populations et en méta-populations. En Nouvelle-Écosse, par exemple, certains sites qui renfermaient des méta-populations comptant jusqu’à 20 thalles sont disparus en seulement une dizaine d’années. Étant donné les connaissances actuelles sur la biologie des méta-populations, l’existence de petits groupes aussi isolés et donc vulnérables n’augure rien de bon pour la survie à long terme de l’espèce.

Par ailleurs, même avec la meilleure volonté du monde, il demeure impossible de maîtriser ou même de maintenir l’état de santé des petites populations. En effet, les interactions étroites existant entre les cycles vitaux de l’Erioderma pedicellatum, du Scytonema, du Frullania et de leurs arbres hôtes constituent un système vulnérable et difficile à conserver. Nous sommes donc loin d’avoir élucidé la dynamique des populations de l’E. pedicellatum et d’avoir compris toute la complexité de leurs exigences écologiques.

Par conséquent, dans le cadre de la présente évaluation de la situation de l’Erioderma pedicellatum à Terre-Neuve, nous estimons que l’espèce est fortement menacée dans cette province, malgré ses effectifs actuels, parce que le lichen ainsi que son cyanobionte sont particulièrement menacés par la pollution atmosphérique, le réchauffement climatique et les travaux de coupe à blanc. De plus, il existe encore des lacunes énormes dans nos connaissances sur le cycle vital complexe de l’E. pedicellatum. Or, sans ces connaissances, il est impossible de garantir la survie de l’espèce.