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Programme de rétablissement de la tortue luth dans les eaux canadiennes de l'Atlantique


2. Contexte

2.1 Situation actuelle de l'espèce au Canada

Nom commun : Tortue luth

Nom scientifique : Dermochelys coriacea

Statut : En voie de disparition

Justification de la désignation : La tortue luth connaît un grave déclin mondial (> 70 p. 100 en 15 ans). Dans les eaux canadiennes, la prise accidentelle dans les engins de pêche est une cause majeure de mortalité. Une longue durée de vie, un taux de mortalité très élevé des œufs et des larves et une maturité tardive rendent cette espèce particulièrement vulnérable même à une petite augmentation du taux de mortalité des adultes et des jeunes plus âgés. (COSEPAC, 2003)

Répartition canadienne : Océan Pacifique et Océan Atlantique

Historique du statut : Espèce désignée « en voie de disparition » en avril 1981. Réexamen et confirmation du statut en mai 2001.

Ce sommaire est tiré du rapport sur la situation de l'espèce publié par le COSEPACsuite à l'évaluation des populations fréquentant les eaux canadiennes de l'Atlantique et du Pacifique. Il importe de souligner que les prises accidentelles dans les engins de pêche sont la mieux connue des causes anthropiques de mortalité chez la tortue luth au Canada; on sait cependant que d'autres facteurs présents dans les eaux territoriales du Canada et ailleurs ont contribué au déclin de l'espèce. La section 2.7 décrit les menaces pour la survie de la tortue luth.

2.2 Historique de la situation à l'échelle mondiale

La tortue luth est classée espèce en voie de disparition au Canada (Cook, 1981; COSEPAC2001) et jugée gravement en péril à l'échelle mondiale par l'Union mondiale pour la nature (UICN). Depuis 1970, elle est classée espèce en péril dans toute son aire aux états-Unis en vertu de l'Endangered Species Act (ESA).

2.3 Protection juridique

2.3.1 Au Canada

La tortue luth est inscrite sur la liste des espèces en voie de disparition de l'annexe 1, partie 2, de la Loi sur les espèces en péril (LEP); par conséquent, il est interdit de tuer un individu de l'espèce, de lui nuire, de le harceler, de le capturer ou de le prendre.

Outre la LEP, d'autres textes législatifs fédéraux protègent la tortue luth et son habitat au Canada. C'est le cas des dispositions sur la protection de l'habitat que contient la Loi sur les pêches(1985), ainsi que de la Loi sur les océans(1996), qui confère au MPO le pouvoir de créer des zones de protection marines afin de protéger les espèces en voie de disparition et les espèces menacées. Par ailleurs, la tortue luth est également protégée en vertu de la Loi sur les espèces menacées d'extinction (1996) du Nouveau-Brunswick. Toutefois, étant donné qu'il s'agit d'une espèce marine migratrice, la tortue luth relève avant tout de la compétence fédérale.

2.3.2 à l'échelle mondiale

à l'échelle mondiale, la tortue luth est protégée par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES). Les pays signataires de cet accord, dont le Canada, contrôlent les échanges internationaux de produits dérivés d'espèces animales et végétales sauvages afin de ne pas mettre leur survie en danger. La tortue luth a été inscrite en 1990 sur la liste de l'annexe I de la Convention, ce qui signifie que le commerce de spécimens de l'espèce ne doit être autorisé que dans des conditions exceptionnelles.

La tortue luth fréquente des plages et des eaux à l'égard desquelles plusieurs états exercent leur juridiction. La Convention interaméricaine pour la protection et la conservation des tortues marines, à laquelle le Canada n'est pas partie, est le seul traité international visant spécifiquement la protection et la conservation des tortues marines et des habitats dont elles dépendent. La Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage comprend certaines dispositions concernant le prélèvement d'animaux appartenant à des espèces en péril.

Le niveau de coopération internationale déterminera le succès des mesures prises pour protéger la tortue luth. La Commission de coopération environnementale (CCE) a récemment annoncé un plan d'action nord-américain visant à protéger la tortue luth. La CCE est une organisation internationale créée par le Canada, le Mexique et les états-Unis et ayant pour mandat de trouver des solutions aux problèmes environnementaux touchant le continent nord-américain, de contribuer à la prévention des différends commerciaux et environnementaux et de veiller à l'application efficace des lois sur l'environnement. Il est à espérer que le programme canadien de rétablissement de la tortue luth contribuera aux résultats du plan d'action nord-américain pour la conservation de l'espèce.

2.4 Description et biologie générale

2.4.1 Phylogénie

Il n'existe que sept espèces de tortues marines, dont la tortue luth (Dermochelys coriacea), seul représentant de la famille des Dermochélyidés, qui s'est différenciée des autres tortues il y a 100 à 150 millions d'années (Zangerl, 1980). Deux sous-espèces de tortue luth ont été décrites : Dermochelys coriacea coriacea (Linnaeus, 1766), la tortue luth de l'Atlantique, et Dermochelys coriacea schlegelii (Garman, 1884), la tortue luth du Pacifique. Cependant, ces deux sous-espèces sont difficiles à distinguer, et les critères de distinction, à savoir la couleur de l'animal et la longueur de la tête et des membres antérieurs, sont discutables (Pritchard, 1979). Aujourd'hui, la majorité des taxinomistes jugent qu'il n'y a pas lieu de subdiviser l'espèce, ce que confirment les analyses génétiques, qui ont révélé peu de différences entre la population du Pacifique et celle de l'Atlantique (Dutton et al., 1996).

Il est possible que les faibles différences génétiques constatées entre les tortues luths du Pacifique et celles de l'Atlantique soient le résultat d'une récente séparation des deux populations. Par ailleurs, on peut penser que la nature hautement migratrice de l'espèce (voir par exemple Hughes et al., 1998) et l'intervalle de deux ou trois ans qui sépare les rassemblements de ponte (voir par exemple Hughes, 1996) permettent un flux génique entre les deux populations (Binckley et al., 1998).

Les tortues luths qui fréquentent les eaux canadiennes proviennent de différentes parties de l'aire de l'espèce, mais aux fins de gestion elles peuvent être considérées comme une seule population. Les mesures de rétablissement de la tortue luth prises par le Canada prennent en compte les conditions particulières de deux populations fréquentant des bassins océaniques différents : (1) la tortue luth du Pacifique et (2) la tortue luth de l'Atlantique.

2.4.2 Morphologie

La tortue luth est la seule tortue marine à carapace molle. Sa carapace, de forme allongée, est formée de milliers de petites plaquettes osseuses recouvertes d'une couche de quatre centimètres d'épaisseur de tissu conjonctif coriace saturé en cellules graisseuses (Pritchard, 1971). Elle atteint presque deux mètres de longueur. Le poids de l'animal ne dépasse généralement pas 500 kg (Zug et Parham, 1996). Les pattes antérieures forment d'énormes palettes natatoires dont la longueur est souvent égale à la moitié de celle de la carapace, parfois plus.

La tortue luth ne possède pas la mandibule caractéristique des tortues à carapace dure. Plutôt, le maxillaire est encoché de deux « dents » flanquées de profondes cuspides qui servent à déchiqueter les tissus mous. L'œsophage est tapissé de grandes épines cornées inclinées vers l'intérieur qui facilitent la déglutition de proies molles. La carapace est noire ou noir bleuté et parsemée de taches blanches et roses. Le plastron est principalement blanc. Les adultes ont une tache rose sur le dessus de la tête, dont la forme est unique à chaque individu (McDonald et Dutton, 1996).

Le seul caractère permettant de distinguer à vue un mâle et une femelle adultes est la longueur de la queue : la queue est généralement plus longue que les membres postérieurs chez le mâle, et plus courte que les membres postérieurs chez la femelle (Pritchard, 1971).

Figure 1. Représentation schématique d'une tortue luth adulte montrant ses principaux caractères morphologiques.

La figure 1 identifie les différentes caractéristisques de la tortue luth incluant la queue, la nageoire postérieure, la nageoire antérieure, la carapace, la carène, le plastron, la tête et la tache rose.

2.4.3 Alimentation

La tortue luth se nourrit principalement de méduses et d'autres invertébrés pélagiques à corps mou (voir par exemple Lazell, 1980; Lutcavage et Lutz, 1986; Grant et al., 1996). Des analyses du contenu du tractus digestif ont révélé la présence de nombreux petits poissons, crabes, amphipodes et autres crustacés (Hartop et Van Nierop, 1984; Frazier et al., 1985). Il peut cependant s'agir de proies ou d'espèces commensales des méduses, ingérées accessoirement (Frazier et al., 1985).

La tortue luth a développé plusieurs spécialisations en rapport avec son régime alimentaire : le bord de son bec est acéré, et son œsophage est tapissé de grandes épines cornées inclinées vers l'intérieur qui facilitent la déglutition de proies glissantes (Bleakney, 1965). Les invertébrés à corps mou dont se nourrit l'espèce, constitués à environ 95 % d'eau, fournissent peu d'énergie, de sorte que les tortues de petite taille doivent parfois en consommer chaque jour une quantité égale à leur propre poids pour maintenir leur métabolisme normal (Lutcavage et Lutz, 1986). La tortue luth doit donc rechercher les fortes concentrations de proies, ce qui explique peut-être qu'on la trouve en grands nombres le long des côtes et des fronts océaniques, zones très productives (Shoop et Kenney, 1992).

Dans les eaux tropicales, la tortue luth plonge à grande profondeur la nuit à la recherche de méduses (Eckert et al., 1989). On pense que sa répartition et ses déplacements au large de la côte est du Canada sont étroitement liés à l'abondance saisonnière des espèces dont elle se nourrit, en particulier de sa proie principale, une méduse du genre Cyanea (Bleakney, 1965; Goff et Lien, 1988; Shoop et Kenney, 1992; James et Herman, 2001).

2.5 Répartition

2.5.1 Répartition mondiale

La tortue luth tolère une grande amplitude de températures de l'eau, et de tous les reptiles c'est elle qui a la plus large répartition. On la trouve dans les eaux tropicales et tempérées des océans Atlantique, Pacifique et Indien. On l'a observée au nord jusqu'à 70°15'N (Gulliksen, 1990) et au sud environ jusqu'à 27°S (Boulon et al., 1988).

Dans l'Atlantique, les plus grands rassemblements de ponte s'observent en Guyane française et au Surinam, en Amérique du Sud, et au Gabon, en Afrique. L'espèce nidifie également, mais en plus faible densité, partout dans les Antilles et au Brésil. La Floride est le seul état continental des états-Unis où on trouve un nombre important de nids (Calleson et al., 1998). Rabon et al. (2003) ont dressé récemment un inventaire des activités de nidification de la tortue luth au nord de la Floride et mentionnent sept nids pour la Caroline du Nord, limite nord de l'aire de nidification de l'espèce dans l'ouest de l'Atlantique. On pense que les principaux lieux de nidification de la tortue luth sont connus, et la plupart d'entre eux sont étroitement surveillés depuis plusieurs années (Spotila et al., 1996).

à la fin de la saison de nidification, une partie indéterminée de la population migre vers le nord jusqu'aux eaux tempérées. Lors de ces migrations, certains individus peuvent nager à des vitesses dépassant 9km/h (Keinath et Musick, 1993). Des études réalisées dans le golfe du Mexique (voir par exemple Fritts et al., 1983) et dans les eaux de la côte est des états-Unis (voir par exemple Lazell, 1980; Shoop et Kenney, 1992) et du Canada (James, 2000; Lawson et Gosselin, 2003) indiquent que la tortue luth préfère les eaux de la plate-forme continentale. Au large, l'espèce est régulièrement présente le long des fronts thermiques, notamment à la lisière des gyres (voir par exemple Collard, 1990; Lutcavage, 1996). Ces zones sont très productives, et la tortue luth y trouve une abondance de méduses et d'autres invertébrés à corps mou.

Plusieurs méthodes de marquage (étiquette fixée à une nageoire, étiquette à transpondeur passif intégré (PIT), dispositif de localisation par satellite) sont employées pour recueillir des données sur la répartition de la tortue luth. Ainsi, des sujets de la population de l'ouest de l'Atlantique (Guyane) marqués avec une étiquette de nageoire ont été repérés au large de la côte ouest de l'Afrique, dans le golfe de Venezuela, dans le golfe du Mexique et sur la côte est des états-Unis (Pritchard, 1976). Depuis 1978, d'autres ont été capturés le long de la côte est des états-Unis, entre la Floride et la Caroline du Sud (Girondot et Fretey, 1996). Des tortues luths marquées en Guyane française ont également été capturées dans le nord-est de l'Atlantique, au large de la France, de l'Espagne et du Maroc, moins de 12 mois après la nidification (Girondot et Fretey, 1996). En 1987, une tortue luth marquée en Guyane française 128 jours plus tôt a été trouvée prise dans des filets de pêche dans la baie de Plaisance, à Terre-Neuve (Goff et al., 1994). Elle avait franchi une distance de plus de 5 000 km en ligne droite. Les observations les plus au nord dans les eaux du Canada atlantique portaient sur des tortues luth emmêlées dans des engins (2, 1986 et 2004) ou nageant librement (1, 1986 à près de 54 N) le long de la côte du Labrador (MPO, 2005b).

Des études plus directes de la répartition et des migrations de la tortue luth ont été réalisées par télémesure satellitaire (voir par exemple Eckert et al., 1989; Morreale et al., 1996; Hughes et al., 1998). L'une d'elles a révélé que l'espèce parcourt de grandes distances, se déplaçant des plages tropicales jusqu'aux eaux de l'Atlantique nord (Eckert, 1998). Deux sujets marqués sur une plage de Trinidad ont migré vers le nord jusqu'à 40 à 50 degrés de latitude, puis sont redescendus jusqu'à la côte de Mauritanie, en Afrique (Eckert, 1998). Plus récemment, 39 tortues luths munies de dispositifs de localisation par satellite dans les eaux de l'est du Canada ont été suivies dans leurs migrations vers les eaux subtropicales et tropicales (James, données inédites). Dix d'entre elles sont les premières tortues luths mâles à être suivies par satellite.

Des études sur les balanes qui parasitent la tortue luth ont révélé de précieuses informations sur les migrations de l'espèce. Par exemple, Zullo et Bleakney (1966) ont observé des balanes des eaux tropicales et subtropicales (Stomatolepas elegans) sur la peau de tortues luths capturées au large de la Nouvelle-écosse.

La tortue luth du Pacifique vient se nourrir au large de la côte ouest du Canada entre juillet et septembre (Stinson, 1984). Bien que le nombre d'individus observés augmente d'année en année, le nombre de lieux où ils apparaissent régulièrement est restreint. La présence de l'espèce est le plus souvent signalée par des pêcheurs, mais les mentions de la part de plaisanciers ont récemment augmenté. Dans les eaux canadiennes du Pacifique, l'espèce est mentionnée pour les îles de la Reine-Charlotte et, de plus en plus, pour les eaux protégées des détroits d'Hécate et de Georgie (Pacific Leatherback Turtle Recovery Strategy, 2005).

2.5.2 Répartition dans les eaux canadiennes de l'Atlantique

La tortue luth ne nidifie pas au Canada, mais des adultes de l'espèce viennent chaque année se nourrir dans les eaux canadiennes, principalement entre juin et novembre (figure 2). La figure 2 résume les mentions publiées et inédites de la tortue luth pour les eaux canadiennes de l'Atlantique. Ces données se rapportent aux spécimens échoués ou trouvés pris dans des engins de pêche, morts ou vivants, ainsi qu'aux spécimens observés en mer.

Comme le nombre de tortues luths pénétrant dans les eaux canadiennes varie d'une année à l'autre et qu'il est difficile de recenser l'espèce en mer, les données concernant la présence de l'espèce dans les eaux canadiennes de l'Atlantique ont été fragmentaires. De ce fait, les évaluations d'abondance de la population ont toujours été modérées (voir par exemple Cook, 1981; Gilhen, 1984). Toutefois, on a pu établir récemment, grâce aux efforts décrits ci-dessous, que la population saisonnière est assez abondante.

Bleakney (1965) est le premier à avoir documenté de façon scientifique la présence de la tortue luth dans les eaux canadiennes de l'Atlantique. Les 26 mentions de l'espèce pour cette région (1889-1964) donnent à croire que ses déplacements vers les eaux du nord-ouest de l'Atlantique sont saisonniers plutôt qu'occasionnels. Les recherches récentes de James (2000; James et al. 2005a, 2005b) et de scientifiques du MPO (non publiées) indiquent également que la tortue luth pénètre régulièrement dans les eaux tempérées au large de la côte est du Canada. L'espèce s'y trouve principalement entre août et septembre, mais elle y a été observée presque tous les mois de l'année (McAlpine et al, 2004).

La tortue luth a été observée notamment au large des côtes de la Nouvelle-écosse (voir par exemple Bleakney, 1965; James, 2000), de Terre-Neuve (voir par exemple Goff et Lien, 1988; Lawson et Gosselin, 2003) et du Labrador (Threlfall, 1978; MPO, 2005b). Au Nouveau-Brunswick, elle est mentionnée pour la baie de Fundy, le détroit de Northumberland et le golfe du Saint-Laurent. Les registres de l'Île-du-Prince-édouard mentionnent quelques observations signalées par des pêcheurs ainsi qu'un petit nombre de spécimens échoués sur les côtes. La tortue luth a également été aperçue dans le golfe du Saint-Laurent à la hauteur de Québec (voir par exemple D'Amours, 1983; Bosse, 1994). Des objets fabriqués provenant de l'île de Baffin donnent à croire que la tortue luth monte parfois jusqu'à cette latitude (Shoop, 1980).

Certains se sont demandé si des juvéniles de l'espèce montaient jusqu'au Canada. Après avoir examiné toutes les mentions d'individus dont la carapace, mesurée suivant la courbure, avait moins de 145 cm de longueur, Eckert (1999) a conclu que les juvéniles ne quittent pas les eaux chaudes de 26°C et plus avant d'avoir atteint une taille dépassant les 100 cm. Il semble donc peu probable que des juvéniles s'aventurent dans l'Atlantique jusqu'au Canada.

Figure 2. Présence de la tortue luth (Dermochelys coriacea) au large de la côte est du Canada. Les zones hachurées indiquent les fortes concentrations, d'après Geoff et Lien (1988;A), Witzell (1999 et MPO. 2005;B) et James (2000;C).

La figure 2 démontre les endroits au large de la côte est du Canada où l'on retrouve la tortue luth. Les zones hachurées indiquent les fortes concentrations, d'après Geoff et Lien (1988;A), Witzell (1999 et MPO. 2005;B) et James (2000;C)

Traduction des items sur la carte géographique ci-dessus

Ungava Bay = Baie d'Ungava
Labrador Sea = Mer du Labrador
200 mile fishing zone = Zone de pêche de 200 milles
Gulf of St. Lawrence = Golfe du Saint-Laurent
Newfoundland = Terre-Neuve-et-Labrador
New-Brunswick = Nouveau-Brunswick
Prince Edward Island = Île-du-Prince-édouard
U.S.A. = Etats-Unis
Gulf of Maine = Golfe du Maine
Bay of Fundy = Baie de Fundy
Nova Scotia = Nouvelle-écosse
Continental Shelf = Plateau continental
Grand Bank = Grand Banc
Flemish Cap =Bonnet flamand
Newfoundland Basin = Bassin de Terre-Neuve
Sable Island = Île de Sable
Atlantic Ocean = Océan Atlantique

2.6 Taille et tendances des populations

2.6.1 Population mondiale

Espèce essentiellement pélagique, la tortue luth est difficile à recenser. Les estimations d'abondance des populations sont fondées sur le nombre de femelles adultes recensées sur les plages de nidification. Selon Pritchard (1982), il y aurait eu en 1980 environ 115 000 femelles reproductrices de l'espèce dans le monde. En 1995, après avoir étudié les données recueillies sur 28 plages de nidification à travers le monde, Spotila et al. sont arrivés à une estimation de 34 500 femelles reproductrices, avec un minimum possible de 26 200 et un maximum possible de 42 900, (Spotila et al., 1996).

Ces chiffres reflètent un déclin important dans plusieurs lieux de nidification, en particulier dans le Pacifique (Chan et Liew, 1996; Steyermark et al, 1996; Eckert et Sarti, 1997), où l'espèce semble menacée de disparition imminente (Spotila et al., 2000). Par exemple, à Terengganu, en Malaisie, 3 103 tortues luths sont venues pondre en 1968, 200 sont venues en 1980, et seulement 2 en 1994 (Chan et Liew, 1996). On constate un déclin semblable à Playa Grande, au Costa Rica, où le taux annuel de mortalité chez les femelles reproductrices dépasse 30 % (Spotila et al., 2000).

Sauf pour quelques localités (St. Thomas, etc.) où la tortue luth ne vient plus pondre, la situation des femelles reproductrices dans l'est de l'Atlantique et les Antilles semble stable. Les relevés effectués dans le sud-est de la Floride indiquent même une augmentation des activités de nidification; il importe cependant de souligner qu'il y a eu une intensification des relevés dans cette région, mais les relevés n'ont pas été poussés au-delà de la région.

Dans l'ouest de l'Atlantique, le principal lieu de rassemblement de la tortue luth se trouve sur la côte nord de l'Amérique du Sud, en Guyane française et au Surinam. Le nombre de femelles venant pondre dans la région frontalière de ces deux pays est en déclin depuis 1992 (Chevalier et Girondot, 1998). Selon les données récentes pour l'ouest de l'Atlantique, le nombre de femelles reproductrices serait passé de 18 800 en 1996 (Spotila et al., 1996) à 15 000 en 2000 (Spotila, comm. pers.).

Il est possible que les femelles délaissent les plages de la Guyane française, dégradées par l'érosion, pour aller pondre plutôt sur celles du Surinam. Il semble néanmoins que dans l'ensemble les activités de nidification ont diminué depuis 1987 (NMFSSEFSC2001). à défaut d'information permettant de savoir si les tortues luths nidifiant dans l'ouest de l'Atlantique ont changé ou non de lieu de ponte, on peut supposer que la population connaît une mortalité plus importante que ce qu'elle peut tolérer.

Plusieurs chercheurs se sont fondés sur des relevés aériens ou réalisés à bord de bateaux pour estimer l'abondance saisonnière de la tortue luth dans les eaux de la côte continentale des états-Unis (voir par exemple Hoffman et Fritts, 1982; Shoop et Kenny, 1992; Epperly et al., 1995). Après trois années de relevés, Shoop et Kenney (1992) ont conclu qu'il y avait en moyenne 6,85 tortues luths par 1 000 km entre les eaux au sud de la Nouvelle-écosse et le cap Hatteras, en Caroline du Nord. La latitude moyenne pour les observations était 40°05'N, et la température moyenne de l'eau, 20,4 °C. Selon les estimations de ces auteurs, la population en été pour l'ensemble de la zone étudiée se situait entre 100 et 900 individus; il s'agit d'un minimum basé sur le nombre de tortues observées à la surface de l'eau. Nous n'avons pas encore d'estimations comparables de l'abondance de la tortue luth dans les eaux canadiennes, les quelques relevés linéaires aériens ou relevés par transects depuis des bateaux qui ont été réalisés ayant été axés sur les cétacés. Les estimations dont nous disposons sont fondées sur des données fournies à titre volontaire par les pêcheurs commerciaux qui tiennent compte des spécimens observés en pêchant ou en naviguant entre les lieux de pêche et les ports. Des données sur les observations et les tortues luths empêtrées ont aussi été recueillies dans le cadre de sondage téléphoniques et postaux, ainsi que par l'entremise des organismes qui interviennent auprès des animaux échoués ou empêtrés dans des engins.

2.6.2 Population fréquentant les eaux canadiennes de l'Atlantique

Les données actuelles comprennent un nombre relativement important de mentions de l'espèce pour plusieurs zones de pêche très fréquentées le long de la plate-forme néo-écossaise (James, 2000; James et al., 2005a et 2005b) et de la côte sud-est de Terre-Neuve (MPO, 2005). Il est raisonnable de penser que les observations et les captures accessoires de tortues luths sont plus fréquentes dans les principales zones de pêche, de sorte que le nombre de mentions pour ces zones est biaisé. L'absence de données d'abondance et de répartition de l'espèce pour l'ensemble de la région interdit toute estimation valable de la population fréquentant les eaux canadiennes de l'Atlantique.

En 1998 et 1999, 300 observations de tortues luths ont été répertoriées dans le cadre d'un projet conjoint réunissant des pêcheurs et des scientifiques, désigné sous le nom de Nova Scotia Leatherback Turtle Working Group (NSLTWG). Ce groupe a été créé dans l'Est du Canada afin d'étudier la répartition de la tortue luth dans le nord-ouest de l'Atlantique (James, 2000). Leurs observations donnent à croire que la population de tortue luth fréquentant les eaux canadiennes de l'Atlantique en été est peut-être supérieure à l'estimation de 100 à 900 individus (Shoop et Kenney, 1992) pour une région beaucoup plus grande le long de la côte du nord-est des états-Unis.

Les estimations d'abondance fondées sur les relevés aériens ou réalisés à bord de bateaux sont forcément modérées, puisque ces relevés ne tiennent compte que des tortues aperçues à la surface de l'eau, et non de celles nageant à diverses profondeurs (Shoop et Kenney, 1992). En l'absence de relevés aériens en haute mer et de données de prises accessoires dans les engins de pêche, il n'est pas possible de se prononcer sur la taille et les tendances de la population de tortue luth fréquentant les eaux canadiennes de l'Atlantique.

2.7 Facteurs biologiques limitatifs

Plusieurs facteurs biologiques (et écologiques) limitent la croissance démographique de la tortue luth. Certains appartiennent au milieu marin, d'autres, aux plages de nidification.

2.7.1 Milieu marin

Les tortues luths se nourrissent de proies à très faible valeur nutritive, notamment de méduses, qui sont constituées de beaucoup d'eau et de peu de matière organique; elles doivent donc en consommer de très grandes quantités (Lutcavage, 1996) pour combler leurs besoins énergétiques. Ce régime alimentaire particulier est le seul facteur biologique connu limitant la population de tortues luths en eaux canadiennes.

2.7.2 Plages de nidification

La tortue luth préfère pour pondre les plages dénudées, accessibles depuis des eaux profondes et non protégées par des récifs frangeants. Certaines années, de nombreux nids creusés sur ce type de plages sont inondés ou détruits par l'érosion (voir par exemple Whitmore et Dutton, 1985; Leslie et al., 1996). En outre, la tortue luth a la particularité de produire à chaque ponte un grand nombre d'œufs sans jaune, dont la fonction n'est pas connue. Il est possible qu'ils n'en aient aucune; ils ne seraient alors qu'un coût de la reproduction (Rostal et al., 1996).

La tortue luth vit longtemps, mais on ne connaît pas sa longévité. L'âge auquel elle atteint la maturité se situe probablement entre 5 et 14 ans (Zug et Parham, 1996). Une maturité aussi tardive et des intervalles de 2 à 3 ans entre les reproductions (Hughes, 1996) peuvent limiter la capacité de la population à se rétablir à la suite d'une forte mortalité.

2.8 Menaces

Les chercheurs ont constaté un déclin de plus de 70 % du nombre de tortues luths venant pondre sur les plages. L'espèce est menacée aussi bien en mer que sur les plages de nidification. Les dangers auxquels elle est exposée lors de ses migrations et de ses séjours dans ses aires d'alimentation ne sont pas bien connus. Comme le présent programme de rétablissement vise les menaces, connues et éventuelles, qui guettent la tortue luth dans les eaux canadiennes de l'Atlantique, il y a lieu de s'intéresser surtout à celles auxquelles l'espèce est exposée en mer.

2.8.1 Menaces en mer

Empêtrement dans les engins de pêche

Il arrive que des tortues luths s'empêtrent dans les filets ou les lignes de pêche placés dans ses aires d'alimentation côtières et de haute mer ou ses couloirs de migration. De toutes les espèces de tortues marines présentes dans l'Atlantique, la tortue luth semble être celle qui se prend le plus fréquemment dans les câbles de palangres, de filets maillants, de casiers, de bouées, etc. (voir par exemple Chan et al., 1988; Goff et Lien, 1988; NMFS, 1992; Cheng et Chen, 1997; Godley et al., 1998).

On peut supposer que le danger pour l'espèce varie selon la nature de l'engin de pêche. Il existe peu de données d'observation concernant l'incidence sur la tortue luth des différents types d'engins de pêche utilisés dans les eaux canadiennes de l'Atlantique; cependant, O'Boyle (2001) énumère ceux qui, à son avis, sont les plus dangereux pour l'espèce (voir le tableau 1).

Tableau 1. Engins de pêche présentant un risque élevé pour les tortues marines
Pour de nombreux types d'engins, il n'existe pas ou pratiquement pas de données d'observation permettant de déterminer le danger pour les tortues (O'Boyle, 2001).
EnginsEspèces cibléesSecteurs/saisonsObservations
PalangresPoissons démersauxTous les secteurs, toutes les saisonsLes hameçons sont placés près du fond, mais il subsiste un risque d'empêtrement
Poissons pélagiquesCôte atlantiqueObservations disponibles
Filets maillantsHarengTerre-NeuvePêche à boëtte; les filets ne sont pas surveillés régulièrement.
Poissons démersaux5ZPêche de la morue
Maquereau4XPêche à boëtte toute l'année
CasierHomard4VWX5Z au largeIl y a des tortues dans ce secteur.
Poissons démersaux pélagiquesTous les secteurs, toutes les saisonsRisque d'empêtrement
CasierCrabe des neiges3L (d'avril à septembre)Cas d'empêtrement en 2004
Crabe des neiges4VW (d'avril à septembre)Risque d'empêtrement

Les données des observateurs des pêches pélagiques à la palangre révèlent que ces pêches ont une incidence sur les tortues marines. De toutes les pêches pratiquées dans les eaux canadiennes de l'Atlantique qui présentent un risque pour la tortue luth, la flottille de pêche pélagique à la palangre est celle qui a déployé le plus vaste réseau d'observateurs.

Dans les eaux canadiennes de l'Atlantique, la pêche à la palangre du requin ne semble avoir aucune incidence sur les tortues (Javitech, 2003C), contrairement à la pêche à la palangre de l'espadon et du thon (pêche à l'espadon en 2001 : 28 tortues; pêche à l'espadon en 2002 : 33 tortues; pêche hauturière du thon en 2002 : 4 tortues). Sur une période de deux ans où le niveau de présence d'observateurs a été rehaussé à 20 %, toutes les tortues luths prises par la flottille de pêche de l'espadon ont été remises à la mer vivantes. Les mêmes résultats ont été observés dans la pêche hauturière du thon, où le niveau de présence d'observateurs était de 100 % en 2002.

D'après les données des observateurs dans les pêches d'espadon, les hameçons et les avançons sont demeurés attachés aux tortues dans 48,8 % des cas en 2001 et dans 74,5 % des cas en 2002. Seuls les hameçons sont demeurés attachés aux tortues dans 5,6 % des cas en 2001 et dans 24,1 % des cas en 2002. Les hameçons et avançons ont été complètement retirés dans 33,3 % des cas en 2001 et dans 1,4 % des cas en 2002. Le taux de mortalité après remise à la mer des tortues n'est connu pour aucun des cas susmentionnés (Javitech, 2002, 2003A et 2003B).

Malheureusement, il n'y a eu aucune observation des répercussions des engins de pêche fixes sur la tortue luth. On peut cependant tirer des informations utiles de l'observation des tortues échouées. Le Nova Scotia Leatherback Turtle Working Group répertorie, pour la période de 1995 à 2002, 87 tortues luths empêtrées dans des engins de pêche fixes ou flottant dans les eaux de la plate-forme continentale au large de la côte est du Canada.

De ces 87 cas, 74 % peuvent être liés directement ou indirectement à des engins de pêche fixes, et 62 % à des types d'engins en particulier. Vingt-neuf pour cent des cas sont liés aux pêches du crabe des neiges, du crabe commun, du homard (pêches côtière et hauturière) et du buccin, 22 % aux amarres ou aux bandingues de filets maillants calés, de filets à boëtte et de verveux. Dans 3 % des cas, la ligne principale de palangres de pêche de poissons de fond était en cause.

Des cas analogues sont également répertoriés pour les états-Unis. De 1990 à 2000, 92 tortues luths ont été trouvées emmêlées dans les câbles de casiers fixes entre le New York et le Maine (Dwyer et al., 2002). Des sujets échoués ont été trouvés entortillés dans des lignes ou portant des marques de lignes (Dwyer et al., 2002). Les pêches au chalut de la crevette et d'autres espèces de fond font aussi des victimes. Dans le passé, les filets maillants dérivants utilisés pour la pêche de l'espadon tuaient également des tortues luths. Cependant, en janvier 1999, le U.S. National Marine Fisheries Service (NMFS) a interdit l'usage de filets dérivants (fermeture permanente) pour la pêche de l'espadon dans l'Atlantique nord (50 CFR Part 630).

Depuis 1990, en vertu d'un règlement du NMFS, les chaluts des crevettiers doivent être pourvus de dispositifs permettant aux tortues captives de s'échapper. Cependant, en examinant les données concernant les tortues échouées, Epperly et al.(2002) ont constaté que les ouvertures de ces dispositifs étaient beaucoup trop petites pour permettre le passage de tortues luths et de grosses caouanes et tortues vertes. En 2003, le NMFS a modifié le règlement, prescrivant des ouvertures plus grandes pour la pêche le long de la côte est des états-Unis et dans le golfe du Mexique. Les autorités américaines ont également défini en 1995 une zone de conservation de la tortue luth pour restreindre la pêche au chalut sur la côte atlantique aux moments de l'année où l'espèce y vient en grands nombres.

La propension de la tortue luth à se prendre dans les engins de pêche peut être attribuée à sa grande taille, à la longueur de ses nageoires antérieures et à sa carapace molle. Les lignes de pêche et autres câbles peuvent lui causer des blessures graves, des infections, des nécroses, voire la mort. Les tortues ainsi empêtrées ont de la difficulté à s'alimenter, à plonger, à respirer, à accomplir toutes les fonctions nécessaires à leur survie (Balazs, 1985).

Collisions

Bien qu'aucun cas de collision n'ait été signalé dans les eaux canadiennes de l'Atlantique, des cas ont été observés aux états-Unis et sont également possibles au Canada. Dans les secteurs où la navigation de plaisance, la pêche commerciale et le trafic maritime sont intenses, les collisions et les blessures causées par les hélices des bateaux peuvent entraîner de la mortalité chez la tortue luth (NMFS, 1992). Dans les cas de collision, il est cependant difficile de déterminer avec certitude si l'incident a causé la mort de la tortue ou si la tortue était déjà morte lorsqu'elle a été frappée. La tortue luth se laisse flotter à la surface durant de longs moments dans les eaux tempérées où elle se nourrit, et elle risque alors de se faire frapper par des bateaux.

Pollution marine

Les effets de la pollution marine sur la tortue luth n'ont pas été mesurés; on ne connaît donc pas la mortalité imputable à ce facteur. L'ingestion de débris est peut-être plus fréquente chez la tortue luth que chez les autres tortues marines en raison de la nature pélagique de l'espèce et du fait que les débris flottants ont tendance à se concentrer dans les zones de convergence, exploitées par les tortues luths adultes et juvéniles comme aires d'alimentation et couloirs de migration (Lutcavage et al., 1997; Shoop et Kenney, 1992).

La tortue luth ingère toutes sortes de débris jetés à la mer, notamment des sacs en polyéthylène, des ballons, des objets en plastique et en mousse de polystyrène, des boules de goudron, des emballages en plastique et des agrès de pêche (voir par exemple Sadove, 1980; Hartog etVan Nierop, 1984; Lucas, 1992; Starbird, 2000). Ces matières peuvent nuire à la digestion et au métabolisme de l'animal, causer des occlusions intestinales et entraîner la mort par inanition ou absorption de sous-produits toxiques (Plotkin et Amos, 1989).

La tortue luth pourrait servir d'indicateur du degré de contamination du réseau trophique océanique par des matières bioaccumulables telles que les métaux lourds et les diphényles polychlorés (BPC), présents notamment dans les méduses qui se nourrissent de plancton (Davenport et Wrench, 1990). On s'attendrait à une bioamplification dans la tortue luth des concentrations de métaux et de BPC présents dans leurs proies. à ce jour, cependant, on n'a trouvé aucune concentration significative de contaminants chimiques dans les tissus prélevés chez des tortues luths des eaux européennes de l'Atlantique (Davenport et al., 1990; Godley et al., 1998).

Bruit

On connaît peu de choses sur l'ouïe de la tortue luth et sur la réaction de l'espèce au bruit. Des études indiquent que les adultes de la tortue verte, de la caouane et de la tortue bâtarde perçoivent les sons de basse fréquence et que leur plus grande sensibilité auriculaire se situe entre 250 et 700 Hz (Ridgway et al., 1969; Lenhardt et al., 1983; Bartol et al., 1999).

Selon des études axées sur les mammifères marins, les effets de l'exposition à un bruit croissant peuvent comprendre l'accoutumance, la modification du comportement (y compris le déplacement), la perte temporaire ou permanente d'acuité auditive, le masquage des sons perçus par l'espèce et la mort (Richardson et al., 1995). Des études ont montré que les sons de basse fréquence peuvent provoquer le déplacement des tortues de mer et les porter à remonter plus fréquemment à la surface (O'Hara et Wilcox, 1990; Lenhardt et al., 1983). On peut donc craindre que certains bruits éloignent les tortues de leurs aires d'alimentation préférées (voir par exemple O'Hara et Wilcox, 1990; Moein et al., 1994).

Diverses activités anthropiques ont cours dans les eaux de mer du Canada atlantique qui peuvent produire dans l'eau des sons dont la fréquence se situe dans la bande perceptible par les tortues marines. On peut penser à l'exploration et à l'exploitation pétrolières et gazières, au transport maritime, à la pêche, aux activités militaires, au tir aux explosifs et à certaines activités côtières (Davis et al., 1998; Greene et Moore, 1995; Lawson et al., 2000). Pour ce qui est de l'exposition au bruit produit par les canons à air utilisés en prospection sismique, les études réalisées à ce jour font état de réactions comme l'accélération de la vitesse de nage, une activité plus intense, un changement de direction de nage et l'évitement (MPO. 2004). Des réflexes de sursaut et des comportements natatoires excentriques ont été observés par McCauley et al.(2000). Dans le cadre d'une étude réalisée par Moein et al. (1994), on a constaté une diminution temporaire de l'acuité auditive et une augmentation temporaire de certains paramètres physiologiques (par exemple, concentrations du glucose, des globules blancs et de la créatinine phosphokinase), donnant à penser à des dommages physiques ou des perturbations physiologiques. En général, les données disponibles révèlent qu'il est peu probable que les tortues de mer soient plus sensibles aux bruits sismiques associés à la prospection pétrolières et gazière que les cétacés ou certains poissons (MPO, 2004).

Les prospecteurs ont recours à des mesures comme l'augmentation progressive de l'intensité des canons à air pour inciter les animaux marins, comme les mammifères marins, à s'éloigner de la zone de prospection, ou à l'interruption des activités de prospection lorsqu'ils jugent qu'un animal est trop proche de la zone de prospection. Toutefois, on s'attend à ce que les mesures d'atténuation axées sur la détection soient moins efficaces dans le cas des tortues, car celles-ci sont plus difficiles à identifier visuellement et par leurs sons. Le bruit provenant des plates-formes de production d'hydrocarbures ou des activités de forage de puits d'exploration en mer est généralement de basse fréquence (<500 Hz) (Richardson et al., 1995). Aucune étude n'a cependant été publiée sur les répercussions possibles de ces activités sur les tortues marines. On pense que les tortues marines peuvent avoir une réaction de sursaut au bruit des bateaux et des hélicoptères (NRC, 1990; NOAA, 2002). On suppose que les tortues se trouvant près de la surface de l'eau entendent le bruit des hélicoptères et peuvent y réagir par un changement de comportement, mais aucune étude publiée ne le confirme (NOAA, 2002).

2.8.2 Menaces sur les plages de nidification

Braconnage

La capture de femelles reproductrices sur les plages et la récolte de leurs œufs pour la consommation humaine ou à d'autres fins est une menace grave pour l'espèce dans une grande partie de son aire. La destruction de femelles reproductrices peut entraîner la disparition de populations locales, et la récolte des œufs réduit le recrutement futur dans la population adulte. Divers programmes de conservation aménagent des écloseries artificielles pour soustraire les œufs au braconnage. Cette mesure augmente certes le nombre de jeunes qui sont relâchés dans la nature, mais l'incubation artificielle, qui se fait généralement à des températures inférieures à celles des températures d'incubation sur les plages, peut par ailleurs donner un nombre plus élevé de mâles (Morreale, et al., 1982; Mrsovsky, 1982; Dutton et al., 1985). Les répercussions à long terme d'une modification du rapport des sexes n'ont pas été étudiées.

La chair de la tortue luth n'est généralement pas prisée; le braconnage de l'espèce en mer et sur les plages pour la chair ou pour l'huile se produit néanmoins dans certaines régions, notamment dans les îles Vierges britanniques, en République dominicaine, en Jamaïque, à Porto Rico et aux îles Vierges américaines (Fleming, 2001). La récolte des œufs pour la vente sur les marchés locaux et étrangers pose un problème encore plus répandu et plus lourd de conséquences, dans ces régions de même qu'aux Bahamas (Fleming, 2001).

Constructions sur les côtes

L'aménagement des côtes et les ouvrages de défense (murs, revêtements, perrés, sacs de sable, épis, clôtures à sable) érigés pour protéger les constructions contre l'érosion peuvent empêcher l'accès aux plages pour la nidification; cela est vrai aussi bien durant la phase de construction de ces ouvrages, que pendant le temps qu'ils demeurent en place et lorsqu'ils se dégradent. Les ouvrages de défense réalisés en dur peuvent entraîner la perte d'habitat de nidification (NMFS, 1992). Les ouvrages tels que la recharge des plages peuvent rendre celles-ci impropres à la nidification en raison d'un compactage trop intensif ou d'une pente trop raide. Ils peuvent également transformer le milieu physique de manière qu'il ne favorise plus le développement des embryons ni l'éclosion des œufs.

éclairage artificiel

Les sources de lumière artificielle associées aux côtes construites, aux routes qui les desservent et aux travaux de construction peuvent désorienter les femelles ou les empêcher de venir pondre sur la plage, comme elles peuvent désorienter les nouveau-nés et les exposer à la mort. Les femelles peuvent craindre les plages trop éclairées ou baignées par une lueur trop forte. Lorsque des œufs éclosent sur des plages éclairées, les nouveau-nés sont attirés vers les sources de lumière, perdant leur sens d'orientation naturel qui les dirigerait normalement vers la mer. En conséquence, ils s'égarent, souffrent de stress et de déshydratation et courent un plus grand risque d'être dévorés (Witherington, 1992; Witherington et Bjorndal, 1991).

Changements climatiques

Selon Davenport (1997), le réchauffement planétaire pourrait avoir des effets néfastes sur les tortues marines du fait que le sexe des embryons est déterminé par la température d'incubation des œufs. On peut aussi penser que l'intensification des ouragans qui accompagnera vraisemblablement le réchauffement climatique entraînera une augmentation du nombre de nids de tortues luths qui seront détruits par l'action érosive du vent et des vagues. Enfin, le réchauffement climatique pourrait entraîner une modification des courants marins et, par conséquent, des migrations et de la répartition des tortues marines (Davenport, 1997).

Autres menaces possibles

Plusieurs menaces pour l'espèce sont associées aux plages de nidification : l'érosion, le pillage des nids, la circulation de véhicules, le nettoyage, l'extraction de sable et l'introduction de végétation exotique.

2.9 Exigences en matière d'habitat

On ne peut espérer protéger et rétablir la tortue luth sans connaître parfaitement tous les types de milieux nécessaires à sa survie ainsi que la façon dont elle les exploite dans le temps et dans l'espace. Or, à l'heure actuelle, nous possédons peu de données à cet égard (COSEPAC, 2001). Le détail des migrations de la tortue luth notamment échappe à notre connaissance, en partie parce que ces migrations se produisent en haute mer et sur de très grandes distances (Lutz, 2003). Cependant, des études récentes et d'autres en cours augmenteront bientôt nos connaissances sur les exigences de la tortue luth en matière d'habitat dans l'Atlantique nord-ouest.

Nidification

On sait peu de choses au sujet des habitats de reproduction de la tortue luth. Eckert et Eckert (1988) croient que l'accouplement et la nidification n'ont pas lieu aux mêmes endroits et que c'est après l'accouplement que les femelles entreprennent leur migration vers les plages de nidification. Les tortues luths pondent tous les 2 à 3 ans sous les tropiques, sur des plages de sable dégagées, balayées par les vagues et généralement accessibles depuis des eaux assez profondes. Le plus grand rassemblement de ponte dans l'ouest de l'Atlantique est en Guyane française et au Surinam (Pritchard et Trebbau, 1984). Il existe d'autres rassemblements importants de tortues luths dans l'océan Atlantique et dans la mer des Caraïbes, notamment aux îles Vierges américaines (principalement Sainte-Croix), à Porto Rico, dans le sud-est de la Floride, en Guyane, en Colombie, à Panama et au Costa Rica (NMFS et USFWS, 1992). On connaît mal les besoins des nouveau-nés et des juvéniles en matière d'habitat.

Alimentation

La tortue luth se rencontre normalement dans des zones de forte productivité, notamment le long de fronts océaniques et des gradients verticaux qui les accompagnent (Lutcavage, 1996). Les recherches réalisées par James (comm. pers.) pour sa thèse de doctorat indiquent que les tortues luths adultes se rassemblent le long de fronts océaniques et à certains endroits où circulent des courants océaniques particuliers : fronts de talus continental, fronts de remontées d'eau et lisières des courants de frontière ouest (James et al. 2005a) Ce comportement s'explique probablement par la concentration de cténaires qu'on trouve à ces endroits. On pense donc que l'habitat de la tortue luth adulte est déterminé par l'abondance de proies et que la tortue luth adulte n'approche des côtes que pour y exploiter l'abondance saisonnière de méduses.

Les tortues luths adultes et subadultes entreprennent de longues migrations pour remonter des basses latitudes jusqu'à la côte atlantique canadienne. On ne sait pas quelle proportion de la population de tortue luth de l'Atlantique effectue cette migration, mais c'est en grands nombres que l'espèce quitte chaque année les aires de nidification de la Floride et de l'Amérique Centrale et du Sud (Guyane française, Surinam, Costa Rica, Panama, Trinidad, Antilles) pour venir s'alimenter dans les eaux canadiennes de l'Atlantique. Celles-ci comptent donc parmi les principales aires d'alimentation de l'espèce, qui y trouve peut-être une densité de proies peu commune dans d'autres partie de l'Atlantique nord-ouest.

Les mentions répertoriées, les données de télémesure et les données recueillies par les observateurs des pêches indiquent que la plupart des tortues luths pénètrent dans les eaux canadiennes de la plate-forme et du talus entre la fin mai et septembre; elles peuvent demeurer plusieurs mois dans les eaux canadiennes, parfois jusqu'à la mi-décembre. à l'automne, certaines quittent les eaux de la plate-forme pour aller se nourrir en haute mer avant de redescendre vers le sud. Il semble (Goff et Lien, 1988) qu'un petit nombre passe l'hiver en eaux canadiennes; ce comportement s'écarte toutefois du comportement migrateur normal de l'espèce.

Durant la période d'alimentation, soit en été et en automne, la tortue luth est largement répartie dans les eaux de la plate-forme continentale au large du nord-est des états-Unis, de la Nouvelle-écosse et du sud de Terre-Neuve. Bien que l'abondance de l'espèce ainsi que sa répartition spatiale et temporelle dans les eaux canadiennes varient sensiblement d'une année à l'autre, il semble que certaines aires d'alimentation sont fréquentées tous les ans.

La tortue luth se rencontre au large de la côte sud-ouest de la Nouvelle-écosse durant toute la saison d'alimentation et au large des côtes sud et est du cap Breton à la fin de l'été et à l'automne. Elle est rarement aperçue dans la moitié nord du golfe du Maine et dans la baie de Fundy. Il arrive souvent qu'on puisse l'apercevoir au large de la côte sud de Terre-Neuve, des îles de la Madeleine et de la côte nord de l'île du Cap-Breton (golfe du Saint-Laurent) durant la saison d'alimentation.

Certaines tortues luths passent de longues périodes dans la même aire d'alimentation (par exemple dans les eaux du talus continental, à l'est du chenal de Fundy); d'autres changent après quelques semaines, fréquentant ainsi plusieurs aires, parfois différentes, tant dans les eaux américaines que canadiennes. Le suivi d'individus munis de dispositifs de localisation par satellite alors qu'ils se trouvaient dans les eaux de la plate-forme continentale a révélé qu'en règle générale ils ne s'éloignaient pas beaucoup ni longtemps du bord de la plate-forme en quête de nourriture. Cependant, compte tenu des prises accessoires de tortues luths par les pêches hauturières pratiquées sous les hautes latitudes (Witzell, 1999; Lewison et al., 2004), il est raisonnable de penser que certains individus gagnent les eaux de la plate-forme après avoir passé du temps à se nourrir en haute mer tandis que d'autres demeurent en haute mer, y passant tout l'été et tout l'automne (Eckert, 1998).

Le régime alimentaire de la tortue luth durant son séjour dans les eaux de l'Atlantique nord a été étudié, et les espèces de méduses dont elle se nourrit ont été identifiées (Hartog et Nierop, 1984; Holland et al., 1990; Bleakney, 1965; James et Herman, 2001). La biologie des méduses de cette région est cependant relativement peu connue. Il est possible que des variations dans l'abondance et la répartition des méduses expliquent en partie les variations d'une année à l'autre du nombre de tortues luths migrant vers les eaux canadiennes et des moments et des lieux où elles se concentrent.