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Programme de rétablissement de l'ours grizzli (Ursus arctos), population des Prairies, au Canada

2. Rétablissement

2.1 Caractère réalisable du rétablissement

Selon l'ébauche de la Politique sur le caractère réalisable du rétablissement (Gouvernement du Canada, 2005), le rétablissement n'est pas réalisable si la réponse est non à l'une des quatre questions suivantes :

Existe-t-il ou non des individus capables de reproduction pouvant accroître le taux de croissance ou l'abondance de la population? -Peu probable.

Cette question se divise en trois volets : i) Existe-t-il des individus capables de reproduction? ii) Sont-ils actuellement disponibles? iii) Est-il probable qu'ils puissent accroître le taux de croissance ou la taille de la population?

La population des Prairies a été évaluée séparément en raison du caractère unique de sa situation et de son aire de répartition géographique au Canada, et non en raison de différences génétiques. Des individus sexuellement matures dans les populations de l'intérieur de l'Amérique du Nord existent et pourraient constituer une source pour un programme de réintroduction dans les Prairies. Cependant, étant donné la réticence ou les préoccupations probables des compétences à fournir des individus de leurs populations en péril, surtout si la probabilité de mortalité des ours réintroduits n'est pas acceptable (c.-à-d. trop élevée). Il est peu probable qu'une population des Prairies de l'ours grizzli connaisse une croissance démographique à cause du risque de mortalité élevé sur les terres agricoles (figure 4) et privées (environ 80 %; Riley et al., 2007), et d'un habitat inadéquat (voir la section 1.5). Par exemple, une dynamique source-puits chez l'ours grizzli a été observée dans le Greater Yellowstone Ecosystem; une croissance positive de la population a été constatée dans la zone de rétablissement de l'ours grizzli, constituée à 98 % de terres domaniales, et une croissance négative (λ = 0,878) à l'extérieur de cette zone, composée principalement de terres privées (Schwartz et al., 2006). Il existe probablement un puits d'habitat dans les contreforts des Rocheuses de l'Alberta pour l'ours grizzli (Nielsen et al., 2006; M. Proctor, comm. pers.). Pour ces raisons, il semble peu probable qu'un programme de réintroduction active serait réalisable et porterait fruit.

Il est probable qu'à l'occasion, pendant les années sans sécheresse, un ours grizzli provenant de la population du nord-ouest du Canada ou de la population américaine du nord de la ligne continentale de partage des eaux arrive à atteindre les Prairies. Cependant, le taux de dispersion à partir de ces deux populations sources serait probablement extrêmement bas et insuffisant pour réétablir une population viable dans les Prairies. La dispersion des ours grizzlis se fait généralement sur de courtes distances et de longues périodes (voir la section 1.4.4), et elle échoue dans les paysages dominés par les êtres humains (Proctor et al., 2005). En outre, l'habitat des ours grizzlis dans les Prairies est restreint. La plupart des individus se dispersant à partir de ces deux populations sources n'atteindraient probablement pas les habitats identifiés par le modèle de prévision (c.-à-d. le sud-est de l'Alberta, les collines Cypress et le Parc national des Prairies; figure 6), parce qu'ils sont trop éloignés et que, pour les atteindre, les individus devraient traverser de vastes étendues d'habitat non convenable. Deux femelles reproductrices ont été observées dans l'écozone des Prairies du sud-ouest de l'Alberta depuis 2001 (K. Morton, comm. pers.).

Existe-t-il ou non un habitat convenable suffisant pour assurer la survie de l'espèce ou si un tel habitat peut être rendu disponible par l'aménagement ou la remise en état de l'habitat? -Non.

Les populations d'ours grizzlis persistent dans les régions où il subsiste de vastes étendues d'habitat relativement sécurisé et où il y a peu de mortalité d'origine humaine (U.S. Fish and Wildlife Service, 2007).

D'après le modèle de prévision, il y a, dans l'écozone des Prairies, de l'habitat potentiellement convenable pour un maximum de 25 femelles adultes, et le plus grand territoire d'habitat convenable continu ne pourrait soutenir que 17 femelles adultes. Les petites populations isolées sont vulnérables aux événements stochastiques (p. ex. stochasticité démographique, changements environnementaux à grande échelle), et ont une probabilité élevée de disparaître du pays ou de la planète à cause de processus démographiques (Lande, 1988, in Proctor et al., 2005). Cette préoccupation est en évidence dans le plan de rétablissement de la population d'ours grizzlis de Yellowstone; les critères de rétablissement démographiques établissaient à 48 le nombre minimum de femelles avec oursons de l'année devant être maintenu, et ce chiffre ne devait pas passer sous la barre des 48 pour toute période de deux années consécutives (U.S. Fish and Wildlife Service, 1993). De même, Proctor et al. (2005) ont conclu que deux populations d'ours grizzlis du sud de la Colombie-Britannique, chacune totalisant moins de 100 individus et limitée dans ses déplacements inter-populations, étaient vulnérables. Une population viable et donc rétablie est une population qui a de bonnes chances de survie à long terme tout en étant exposée à des niveaux de risque acceptables (U.S. Fish and Wildlife Service, 2007). Une population isolée comptant jusqu'à 17 femelles reproductrices ne serait pas viable. Il est important d'observer que la menace de mortalité causée par les êtres humains existe toujours dans les habitats convenables modélisés dans le présent document.

En outre, l'analyse de l'habitat ne prend pas en compte les sources d'alimentation. La quantité de sources naturelles de nourriture disponible serait probablement inadéquate pour une population des Prairies de l'ours grizzli. En l'absence de grands troupeaux de bisons sauvages, la principale source de nourriture des ours grizzlis des Prairies (Nielson, 1975; Mattson et Merrill, 2002), il serait impossible de rétablir les ours grizzlis dans les Prairies aux densités observées avant 1880.

L'habitat convenable disponible est insuffisant pour soutenir une population des Prairies de l'ours grizzli. Compte tenu de la croissance actuelle et prévue de la population humaine dans le sud-ouest du Canada et de l'étendue des terres agricoles et des terres privées dans l'écozone des Prairies, il est peu probable de remettre en état ou de gérer suffisamment d'habitat à une échelle nécessaire au soutien d'une population stable dans les Prairies.

Des menaces significatives à l'espèce ou à son habitat peuvent-elles être évitées ou atténuées par des mesures de rétablissement? -Non.

Le potentiel élevé de mortalité causée par l'être humain et le manque d'habitat convenable sont les principales menaces qui peuvent nuire au rétablissement de la population des Prairies. Une population d'ours grizzlis des Prairies serait hautement exposée aux êtres humains en raison des nombreuses voies d'accès (p. ex. les routes), des activités agricoles de grande échelle et du manque de couvert sécurisé pour l'ours grizzli (p. ex. une végétation haute, le relief lié à la topographie). La prédominance des terres privées dans les Prairies augmenterait sans doute un potentiel déjà élevé de mortalité causée par l'être humain. De nombreux auteurs traitent de l'influence des caractéristiques du paysage et de son utilisation sur la hausse du taux de mortalité causée par l'être humain chez les ours grizzlis (Nielson, 1975; Gibeau et al., 2001; Mattson et Merrill, 2002; Ross, 2002; Johnson et al., 2004; Proctor et al., 2005; Schwartz et al., 2006). Même dans les secteurs considérés comme étant un habitat potentiellement convenable dans l'écozone des Prairies, l'ours grizzli pourrait être exposé à un risque de mortalité important.

Depuis les années 1880, il y a eu perte et dégradation à grande échelle de l'habitat dans les Prairies. Des barrages ont été construits sur les cours d'eau d'importants réseaux hydrographiques, ce qui a contribué à une perte considérable de l'habitat riverain, qui est important pour l'ours grizzli des Prairies. L'agriculture, les centres urbains et ruraux, et le développement industriel ont fait disparaître la majeure partie de l'habitat de prairie naturelle, et cette disparition se poursuit (Watmough, comm. pers.). La dégradation de l'habitat par les routes et les voies ferrées est omniprésente.

Il semble que la majeure partie de l'écozone des Prairies serait un puits d'habitat pour une population résidente d'ours grizzlis. Des mesures peuvent être prises pour assurer la survie des ours grizzlis aux endroits qu'ils fréquentent occasionnellement. Par exemple, le suivi des déplacements des individus, lorsque cela est possible, est un élément de la Prairie Grizzly Operation Strategy élaborée par Alberta Fish and Wildlife (Morton et Lester, 2004). L'ébauche de l'Alberta Grizzly Bear Recovery Plan 2005-2010 (AGBRT, 2005) indique qu'il serait possible pour les ours grizzlis d'étendre leur aire de répartition dans le sud-est de l'Alberta. Cependant, cette dispersion serait l'oeuvre de quelques individus isolés, et l'occupation des Prairies ne serait que temporaire, et limitée aux années sans sécheresse.

Les techniques de rétablissement nécessaires existent-elles et leur efficacité est-elle démontrée? -Oui.

Certaines populations d'ours grizzlis se sont étendues naturellement jusqu'à réoccuper des aires de répartition qu'elles occupaient auparavant (Pyare et al., 2004) parce que la population source était adéquate et qu'il y avait suffisamment d'habitat convenable à proximité. Par exemple, on estime que la population source de Yellowstone comptait 136 individus en 1975 et, comme mentionné précédemment, les environs comptaient de grandes étendues d'habitat sécurisé : la zone de conservation primaire était constituée à 98 % de terres publiques, et avait une superficie de 9 210 mi2 (23 854 km2). En 2006, la population de Yellowstone s'était rétablie à plus de 500 individus (U.S. Fish and Wildlife Service, 2007). Cependant, le rétablissement d'une population viable dans les Prairies par un processus de dispersion naturel est, pour les motifs décrits précédemment, à la première question de la section 2.1, improbable.

Un programme pour activement retirer des individus de populations sources et les réintroduire dans un habitat convenable des Prairies serait une possibilité, mais serait problématique. On ignore si de tels individus seraient disponibles dans une quelconque population source, car les autres compétences seraient probablement réticentes ou préoccupées à l'idée de fournir des individus de leurs populations potentiellement en péril. Il existe des techniques de relocalisation des ours grizzlis, et leur efficacité a été prouvée, mais des risques y sont associés : environ 30 % des individus sont plus susceptibles de mourir (Blanchard et Knight, 1995, in AGBRT, 2005). Un ours grizzli qui vit normalement dans un habitat montagneux ou de terres dénudées et qui serait relocalisé dans les Prairies devrait changer immédiatement ses comportements de recherche de nourriture et s'adapter à son nouvel environnment pour survivre. Ce changement augmenterait de beaucoup le risque de mortalité pour l'ours grizzli, surtout parce que les possibilités de recherche de nourriture sont moindres dans l'écozone plus froide et plus sèche des Prairies. De plus, comme mentionné précédemment, il n'y a pas suffisamment d'habitat convenable pour soutenir une population viable d'ours grizzlis résidents des Prairies. Un programme de réintroduction dans les Prairies serait probablement inefficace.


2.2 Habitat essentiel

L'habitat essentiel est défini, selon la Loi sur les espèces en péril (LEP) du Canada, comme étant « l'habitat nécessaire à la survie ou au rétablissement d'une espèce sauvage inscrite, qui est désigné comme tel dans un programme de rétablissement ou un plan d'action élaboré à l'égard de l'espèce ». Si le rétablissement est irréalisable, le programme de rétablissement doit, en vertu du paragraphe 41(2) de la LEP, comporter, dans la mesure du possible, la désignation de l'habitat essentiel de l'espèce.

L'ours grizzli a disparu de l'écozone des Prairies il y a environ 125 ans. Le rétablissement est considéré comme n'étant pas réalisable en raison du manque d'habitat convenable pouvant soutenir une population viable de l'espèce, de l'incertitude entourant la disponibilité de sources naturelles de nourriture suffisantes pour soutenir une population et des menaces qui pèsent sur la population et l'habitat. Il n'y a pas assez d'habitat convenable pour assurer la survie ou le rétablissement d'une population d'ours grizzlis dans les Prairies, et aucune intention de réintroduire l'espèce. Il n'y a donc aucun habitat essentiel à désigner pour assurer la survie et le rétablissement de l'espèce.


2.3 Approche pour la conservation

Bien que le rétablissement de la population d'ours grizzlis des Prairies ne soit pas réalisable, des individus provenant des populations du Nord-Ouest ou du nord de la ligne continentale de partage des eaux fréquentent à l'occasion les Prairies, du moins temporairement. Par exemple, quelques ours grizzlis ont été observés récemment dans les bassins hydrographiques des rivières Milk et St. Mary. En 2001, une femelle adulte avec des oursons a été observée de façon intermittente. En 2003-2004, deux mâles indépendants ont été capturés, mais ils sont retournés dans les montagnes immédiatement après avoir été remis en liberté. À l'été 2008, une femelle et un ourson se nourrissaient régulièrement dans une terre herbeuse du sud de l'Alberta (K. Morton, comm.pers., Morton et Lester, 2004). On ignore si les ours grizzlis résident dans les Prairies toute l'année; ils pourraient occuper les habitats de prairie temporairement, par exemple lors de la dispersion, ou durant les saisons ou les années où la productivité de la végétation est élevée. Le suivi des déplacements des individus dans les Prairies, lorsque cela est possible, est un élément clé de la Prairie Grizzly Operation Strategy élaborée par Alberta Fish and Wildlife (Morton et Lester, 2004). La participation à d'autres initiatives, comme le programme Bear Smart de l'Alberta, pourrait également réduire au minimum le potentiel de conflits entre les humains et les ours grizzlis dans les Prairies, ce qui serait bénéfique. En outre, l'écorégion naturelle des terres herbeuses du sud de l'Alberta et les terres herbeuses mixtes du sud-ouest de la Saskatchewan sont reconnues à l'échelle provinciale comme des zones de conservation des espèces en péril hautement prioritaires (R. Quinlan, comm. pers. et D. Campbell, comm. pers., respectivement). Des initiatives d'intendance et de planification de la conservation y sont en cours, et devraient améliorer les conditions de l'habitat pour les espèces sauvages, comme l'ours grizzli.

L'ours grizzli a besoin d'un habitat productif où la présence humaine est faible, où l'accès par des véhicules motorisés est minime et où se trouvent un couvert sécurisé (p. ex. une forêt) et des sources d'alimentation adéquates, lesquelles existent, dans une certaine mesure, dans l'aire de répartition historique de l'ours grizzli (figure 1), mais principalement à l'extérieur de l'écozone des Prairies. Pour augmenter la probabilité de populations persistantes d'ours grizzlis au Canada, les activités de gestion et de conservation doivent cibler les habitats les plus susceptibles d'assurer la survie de l'ours grizzli.