Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le pèlerin (population du Pacifique) au Canada

Biologie

Les données biologiques sont principalement tirées des travaux menés par Compagno (2001) et d'une proposition d'inscription du pèlerin à l'Annexe II de la CITES (Royaume-Uni, 2002). Ces deux rapports dressent un portrait complet de la biologie du pèlerin.


Cycle vital et reproduction

Les caractéristiques du cycle vital et de la reproduction du pèlerin sont mal connues, mais sont sans doute similaires à celles d'autres requins lamniformes. Les comportements de parade nuptiale (cercle du nez à la queue) et les cicatrices laissent croire que les animaux s'accoupleraient au printemps (Matthews, 1950; Sims et al., 2000). Parker et Stott (1965) ont estimé la période de gestation à 3,5 ans. Plus récemment, Pauly (2002) estimait la période de gestation à 2,6 ans, la longueur des requins à la naissance à 1,5 m et le coefficient de croissance (k) selon l'équation de von Bertalanffy à 0,062 par année. Les données sur la fécondité proviennent de l'observation d'un seul requin ayant produit une portée de 6 petits mesurant de 1,5 à 2 m de longueur (Compagno, 2001). Tout comme chez d'autres requins lamniformes, les embryons du pèlerin mangent peut-être les autres œufs afin d'obtenir les éléments nutritifs nécessaires à leur développement (Compagno, 2001). La période entre 2 portées serait de 2 à 3 ans (Compagno, 2001).

On estime que les pèlerins vivent environ 50 ans et qu'ils parviennent à maturité à l’âge de 12 à 16 ans dans le cas des mâles et à l’âge de 16 à 20 ans dans le cas des femelles (Royaume-Uni, 2002). Selon le développement du ptérygopode, on estime que les mâles mesurent environ de 4,6 à 6,1 m à maturité (Bigelow et Schroeder, 1948) et on présume que les femelles sont plus grosses lorsqu'elles arrivent à ce stade, comme c'est le cas chez de nombreuses autres espèces de requin. Les estimations de la productivité annuelle (rmsy), calculées selon la méthodologie de Smith et al. (1998) qui utilise l'âge à maturité, l'âge maximal et la fécondité moyenne, se situent entre 0,013 et 0,023 (proposition du Royaume-Uni à la CITES, 2002). Ces données donnent à penser que le potentiel de rétablissement est plus faible chez le pèlerin que chez n'importe laquelle des 26 autres espèces de requin du Pacifique étudiées par Smith et al. (1998). Pauly (2002) évalue la mortalité naturelle (M) à 0,068. Sur la base de l'âge à maturité de 18 ans des femelles (âge médian est de 16 à 20 ans), la durée d'une génération peut être estimée à 18+1/0,068 = 33 ans. En revanche, la proposition britannique présentée à la CITES (2002) évalue à 22 ans la durée d'une génération.


Herbivores/prédateurs

Puisqu'ils mesurent de 1,5 à 1,7 m de longueur à la naissance, les pèlerins sont assez gros pour échapper à la majorité des prédateurs marins. Il est possible que certains très gros prédateurs, comme le requin blanc et l'épaulard, tuent des pèlerins, mais rien de tel n'a jamais été documenté.


Physiologie

Les pèlerins ont été observés dans des eaux de surface dont la température se situait entre 8 et 24 °C, la majorité des observations ayant été faites entre 8 et 14 °C (Compagno, 2001). Quatre requins, sur lesquels des enregistreurs de données de température ont été fixés dans l'Atlantique Nord-Est, occupaient généralement des eaux dont la température se situait entre 9 et 16 °C (Sims et al., 2003).

Les pèlerins perdent périodiquement leurs branchicténies et on pense actuellement qu'ils cesseraient de s'alimenter pendant qu'ils en régénèrent de nouvelles (de 4 à 5 mois) (Compagno, 2001). Il est possible que pendant cette période, le foie massif de l'animal  serve de réserve métabolique capable de satisfaire à ses besoins énergétiques (Compagno, 2001). De récents marquages ont largement démenti la théorie de longue date selon laquelle les pèlerins hiberneraient en eau profonde pendant l'hiver (Sims et al., 2003).


Dispersion et migration

On sait très peu de choses sur les habitudes de dispersion et de migration des pèlerins. Aucun des 156 individus marqués dans le cadre de la seule étude par marquages conventionnelle à être réalisée dans l'Atlantique Nord n'a été recapturé (Kohler et al., 1998). Les changements saisonniers observés sur le plan de l'abondance, le long des côtes nord-américaines de l'Atlantique et du Pacifique, laissent croire que les migrations saisonnières se feraient entre les eaux profondes et peu profondes, et entre le nord et le sud.

Dans le Pacifique Nord-Est, les pèlerins étaient visiblement plus nombreux au printemps et en été au large de la Colombie-Britannique et de l'État de Washington, et en automne et en hiver au large de la Californie. Ces observations mènent à penser qu’il y a une seule population migratrice dans le Pacifique Nord-Est (Compagno, 2001).

De la même manière, les apparitions saisonnières de pèlerins se déplaçant du sud au nord entre le printemps et l'été laissent également penser à une migration latitudinale. Une récente étude ayant suivi 3 pèlerins dans l'Atlantique Nord-Ouest a montré d'importants mouvements latitudinaux vers le sud entre la fin de l'été et l'hiver (Skomal et al., 2004; Skomal, 2005). Toutefois, 3 requins suivis par satellite dans l'Atlantique Nord-Est (Royaume-Uni) pendant 162, 197 et 198 jours n'ont montré aucun mouvement migratoire saisonnier latitudinal important, mais plutôt des mouvements horizontaux associés à la plate-forme continentale (Sims et al., 2003).

Certaines données portent à croire qu’il y aurait une ségrégation des populations, dans l'espace et selon la saison, en fonction du sexe ou de la maturité. Selon Watkins (1958), la majorité des pèlerins capturés par les pêches de surface écossaises (95 p. 100) et japonaises (de 65 à 70 p. 100) étaient des femelles. Selon Compagno (2001), dans les pêches au large du Royaume-Uni, les pèlerins sont observés plus fréquemment et sont le plus souvent des femelles en été (97,5 p. 100), alors qu’ils sont observés moins fréquemment, mais sont le plus souvent des mâles (pourcentage inconnu) en hiver. Lien et Fawcett (1986) affirment que les mâles étaient plus nombreux que les femelles parmi les individus capturés comme prises accessoires dans les eaux côtières de Terre-Neuve. À l'échelle mondiale, l'absence d'enregistrements de spécimens en gestation indique peut-être une ségrégation spatiale ou bathymétrique des membres reproducteurs et non reproducteurs de la population. Par contre, cette absence de femelles gestantes témoigne peut-être simplement de la faible capacité reproductrice de l'espèce. Dans la baie Clayoquot, Darling et Keogh (1994) ont identifié 2 mâles par la présence de 2 grands ptérygopodes blancs fixés à la région pelvienne. On n'observe que rarement des pèlerins de moins de 3 m de longueur. La seule observation confirmée d'un juvénile (1,7 m) a eu lieu au large des îles Britanniques (Compagno, 2001).


Relations interspécifiques

La présence de l'espèce à la surface des océans dans les zones de grandes concentrations de zooplanctons et les branchicténies spécialisées, qui constituent une adaptation anatomique, donne à penser que le pèlerin est principalement planctophage. Les analyses de contenus d'estomacs ont confirmé que le zooplancton est la proie préférée du pèlerin, mais celles-ci ont surtout été réalisées sur des pèlerins qui étaient actifs à la surface au moment de leur capture par les pêches commerciales. Des crevettes pélagiques d'eau profonde ont été trouvées dans l'estomac d'un pèlerin au Japon, ce qui laisse croire que les sources mésopélagiques de nourriture sont également importantes. Compagno (2001) mentionne une observation anecdotique de pèlerins en train de chasser dans des bancs de petits poissons, comme le capelan. De la même manière, un pêcheur au filet maillant de la Colombie-Britannique a signalé avoir pris un pèlerin de 7,8 m (26 pi) qui, une fois accroché par la queue, s'est révélé rempli de capelans de 20 cm (8 po) (Gisborne, comm. pers., 2004a). Ainsi, le pèlerin  se nourrirait de plusieurs autres proies en plus du zooplancton.

On a observé que les pèlerins cherchaient activement des zones de concentrations importantes de zooplancton (Sims et al., 1997; Sims et Quayle, 1998). Sims (1999) a calculé qu'une densité minimale de proies de 0,55 à 0,74 g·m-3 est nécessaire pour que le pèlerin obtienne un gain énergétique net et a corroboré ses estimations par des observations en mer. Les pèlerins pourraient donc survivre et croître dans des conditions où les concentrations de proies sont plus faibles que ce qui était estimé au départ (Parker et Boeseman, 1954)


Comportement

Les pèlerins sont connus pour leur façon d’apparaître en grands nombres à certains endroits, où ils sont observés par intermittence pendant plusieurs mois avant de disparaître (Darling et Keogh, 1994; Compagno, 2001). En Colombie-Britannique, les données anecdotiques et les articles de journaux montrent également que certaines baies et certains petits passages étaient connus pour les grandes densités de pèlerins qu’on y apercevait régulièrement. Ces grandes densités témoignent peut-être de comportements insoupçonnés de reproduction ou d'alimentation (Harvey-Clark et al., 1999; Sims et al., 2000).

La baie Pachena (côte ouest de l'île de Vancouver) a été décrite spontanément par un journaliste qui prenait place à bord d'un bateau de surveillance des pêches comme « littéralement grouillante de pèlerins. On pouvait apercevoir des nageoires dorsales [pèlerin]partout où l'on posait les yeux » (Vancouver Sun, le 16 mai 1956) [traduction]. Dans le canal Alberni (1921) (baie Barkley, côte ouest de l'île de Vancouver), les pèlerins ont été décrits comme étant présents par milliers par le propriétaire d'une société de pêche à la baleine (Port Alberni News, le 31 août 1921). De la même manière, Gisborne (2004b, comm. pers.) a raconté : « un jour, quelque temps entre 1960 et 1962, je remontais le passage Effingham (baie Barkley, côte ouest de l'île de Vancouver) à bord de mon bateau de 16 pi; une fois parvenu près de la tête du passage, je ne pouvais voir que des nageoires dorsales [pèlerin] »[traduction]. Des signalements anecdotiques de groupes de pèlerins dans la baie Clayoquot sont également mentionnés dans Darling et Keogh (1994).


Adaptabilité

Toutes les caractéristiques connues ou inférées du cycle vital empêchent les populations de pèlerins de se rétablir rapidement à la suite d'une réduction de leur abondance. L'espèce réagit peut-être aux changements environnementaux en déplaçant son aire de répartition vers des secteurs plus favorables. Ni l'aquaculture ni la reproduction artificielle en captivité ne sont des solutions réalisables pour favoriser le rétablissement.