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L’otarie de Steller (Eumetopias jubatus)

Facteurs limitatifs et menaces

Il existe deux grandes catégories de facteurs limitatifs pour les otaries de Steller. La première est la catégorie des facteurs anthropiques comme l’abattage, les prises accidentelles dans les engins de pêche, les débris dans lesquels les animaux peuvent se prendre, les accidents catastrophiques, les polluants environnementaux ainsi que le déplacement des animaux hors de leurs habitats ou la dégradation de ces derniers. La deuxième catégorie de menaces comprend les fluctuations naturelles des populations de proies, la prédation par les épaulards et les maladies.

Pour la plus grande partie du 20e siècle, le plus important facteur de limitation des effectifs de l’otarie de Steller a été sans aucun doute l’abattage, qui n’a été nulle part plus intense qu’en Colombie-Britannique. Bien que quelques individus soient encore tués comme mesure de lutte contre les prédateurs dans les salmonicultures et dans les exploitations d’œufs de hareng sur algues, et bien qu’un nombre inconnu d’otaries soient prises de façon accidentelle dans des engins de pêche, prélevées par des Autochtones à des fins de subsistance ou tuées illégalement, le récent rétablissement des effectifs nous permet de conclure que le niveau actuel de mortalité demeure dans des limites qui permettent le maintien d’une population durable.

Les Autochtones chassent l’otarie de Steller à l’occasion, mais les niveaux de récolte sont inconnus. La consommation d’otaries par les Premières Nations semble avoir diminué tout au long du 19siècle et, depuis le début du 20e siècle, la viande d’otarie ne constitue plus un des éléments principaux de leur alimentation (Duff, 1977; Bigg, 1985). En Alaska, selon des enquêtes menées auprès des ménages, environ 350 otaries de Steller ont été prélevées au cours des dernières années, mais surtout dans la partie nord de l’aire de répartition. Moins de 1 p. 100 de ces prises proviennent du sud-est de l’Alaska (Wolfe, 1997; Wolfe et Hutchinson-Scarbrough, 1999; Loughlin et York, 2000), où les niveaux de prises autochtones sont probablement plus proches de ceux existant en Colombie-Britannique.

Des otaries de Steller se font également tuer de façon accidentelle dans divers types de pêches, notamment la pêche du saumon au filet maillant dérivant, mais actuellement, il n’existe guère en Colombie-Britannique de programmes permettant d’établir les niveaux de prises accidentelles. Les otaries peuvent être piégées dans des chaluts ou s’emmêler dans des filets dérivants et des filets maillants pour finalement se noyer. On estime à environ 30 otaries par année le nombre de morts en eaux américaines (Loughlin et York, 2000; Angliss et al., 2001). Il arrive que des otaries de Steller avalent des poissons pris sur une ligne traînante, et il est assez courant de voir des otaries ayant un hameçon accroché dans l’estomac et des leurres à saumon miroitants qui leur sortent de la gueule. Des abattages illégaux et non documentés se produisent sans aucun doute en Colombie-Britannique, car de nombreux pêcheurs continuent de considérer les otaries comme des animaux nuisibles et de croire qu’elles ont un impact négatif sur les stocks de poisson.

La lutte contre les prédateurs dans les piscicultures de la Colombie-Britannique constitue la plus importante source connue de mortalité liée aux pêches pour les otaries de Steller du Pacifique Nord (Angliss et al., 2001; Jamieson et Olesiuk, 2001). La plupart des 90 piscicultures actuellement exploitées dans les eaux britanno-colombiennes détiennent des permis les autorisant à abattre des Pinnipèdes. Les rapports trimestriels déposés par les détenteurs de permis indiquent que 316 otaries de Steller et 12 autres otaries d’espèces non identifiées ont été tuées de 1990 à 2000. Peu d’otaries de Steller étaient tuées annuellement jusqu’au milieu des années 1990 (moins de 10 par an), mais ce nombre a grimpé pour atteindre un sommet estimé de 91 animaux tués en 1999 (Jamieson et Olesiuk, 2001). Cette tendance à la hausse et l’expansion prévue des piscicultures en Colombie-Britannique, qui entraînerait vraisemblablement d’autres morts d’otaries, sont des causes d’inquiétude. Treize otaries ont été abattues en vertu d’un permis spécial dans la péridode de 1983 à 1985 pour la recherche sur les changements saisonniers de l’état et de la composition corporels des otaries mâles (Olesiuk et Bigg, 1987).

Un autre facteur anthropique susceptible de limiter les populations d’otaries de Steller est le déplacement de populations hors de leurs habitats essentiels ou la dégradation de ces habitats. Des perturbations répétées des lieux de reproduction ou des échoueries par des aéronefs, des embarcations, des piétons et des activités de construction ou de pêche peuvent amener les otaries à quitter temporairement les échoueries et les roqueries (Sandegren, 1970; Calkins et Curatolo, 1980; Johnson et al., 1989; Brown, 1997) et entraîner éventuellement leur abandon permanent (Pike et Maxwell, 1958; Kenyon, 1962). Toutefois, les otaries de Steller s’habituent souvent à ce genre de perturbations à leurs sites d’alimentation hivernaux et certaines échoueries sont situées dans des zones de grande circulation, à proximité de centres urbains importants comme Vancouver et Victoria (Bigg, 1985; Olesiuk, données inédites).

Des polluants environnementaux comme les métaux lourds, les organochlorés (p. ex. le DDT, les dioxines et les furanes) et les biphényles polychlorés (BPC) s’accumulent dans les chaînes trophiques marines. On a constaté que de fortes concentrations de ces polluants dans les tissus de mammifères marins causent des troubles de la reproduction (Addison, 1989), des naissances prématurées (DeLong et al., 1973; Gilmartin et al., 1976; Martin et al., 1976), des anomalies congénitales (Arndt, 1973), des malformations du squelette (Bergman et al., 1992), une suppression de la réponse immunitaire (de Swart et al., 1994; Ross et al., 1995; Ross et al., 1996) et une perturbation de la fonction endocrinienne (Brouwer et al., 1989). Pendant la période d’allaitement, les petits tendent à être particulièrement susceptibles puisque des doses élevées de polluants liposolubles peuvent être transférées par le lait maternel. Ces types de polluants étant maintenant omniprésents dans les animaux sauvages (Risebrough, 1978), il est difficile d’établir des relations de cause à effet les concernant. De plus, les effets nocifs peuvent ne se manifester que pendant les périodes de stress nutritionnel, au moment où les réserves de graisse sont utilisées et où les polluants sont mobilisés, de sorte qu’il devient difficile de distinguer les effets reliés aux polluants de ceux causés par d’autres stress. Comme on l’a prouvé sur beaucoup d’autres animaux, les concentrations de polluants chez l’otarie de Steller (surtout celles des organochlorés) augmentent avec l’âge par bioaccumulation. Les concentrations les plus élevées se trouvent chez les mâles âgés, tandis que les femelles transmettent à leurs petits la plus grande partie de leur charge de polluants pendant l’allaitement (Lee et al., 1996). Il n’existe pas d’étude sur les concentrations de polluants chez les otaries de Steller de Colombie-Britannique. Il est probable que de nouveaux produits chimiques non encore identifiés, voire indétectables, sont introduits dans le milieu marin; les effets toxiques possibles de ces nouveaux produits sont évidemment inconnus.

Les otaries peuvent aussi subir les contrecoups d’accidents catastrophiques comme des déversements de produits chimiques et d’hydrocarbures (St. Aubin, 1990), bien que l’impact sur les populations n’ait que rarement été prouvé. Les principaux dangers sont probablement le contact avec des accumulations de pétrole lourd lorsque la source du déversement est située à proximité d’habitats essentiels comme les roqueries et les échoueries et, dans une moindre mesure, l’absorption par la peau ou l’ingestion accidentelle d’hydrocarbures, directement ou par alimentation, l’exposition aux vapeurs et le salissage partiel du pelage par du pétrole frais (Smith et Geraci, 1975; Engelhardt et al., 1977; Engelhardt, 1987; St. Aubin, 1990). Les otaries sont isolées par une couche de graisse sous-cutanée, de sorte que la présence d’hydrocarbures dans leur fourrure ne nuit pas à leur thermorégulation (Kooyman et al., 1976). Chez d’autres espèces, un salissage important par un pétrole épais peut nuire à la nage et mener à la noyade (Geraci et St. Aubin, 1980), mais un salissage léger ou dû à un hydrocarbure de faible viscosité disparaît d’habitude par usure au bout de quelques jours (Geraci et Smith, 1976). Au cours de leurs recherches approfondies en Alaska, Calkins et Pitcher (1982) disent avoir vu des otaries qui avaient du goudron dans la gorge ainsi qu’autour des lèvres, des mâchoires ou du cou. Fait intéressant, lors du déversement de l’Exxon Valdez dans la baie Prince William, le pétrole n’est pas demeuré aussi longtemps sur le pelage des otaries de Steller que sur celui des phoques communs (Calkins et al., 1994a). On avait toutefois observé des otaries à proximité du déversement et les métabolites de leur sang prouvaient qu’elles avaient été exposées à des hydrocarbures. Les naissances prématurées ont été plus fréquentes et la production de petits a été légèrement plus faible au cours de l’année qui a suivi le déversement, mais les données limitées pour la période précédant le déversement ainsi que le déclin continu de la population dans la région rendent difficile l’évaluation statistique de l’impact (Calkins et al., 1994b; Loughlin et al., 1996). Au cours du déversement du Nestucca, qui a touché la côte ouest de l’île de Vancouver en 1988, on a pu observer plusieurs otaries de Steller ayant de petites sections de pelage imprégnées de pétrole (Harding et Englar, 1989); les rumeurs selon lesquelles on aurait trouvé un grand nombre d’animaux complètement couverts de pétrole concernent plutôt presque certainement des otaries de Californie, qui ont un pelage noir et partagent les mêmes échoueries, d’où la confusion (Olesiuk, données inédites). Comme les populations d’otaries de Steller sont dispersées tout le long du littoral de la Colombie-Britannique, les déversements d’hydrocarbures et de produits chimiques peuvent entraîner des baisses locales d’effectifs, surtout dans les roqueries au cours de la saison de reproduction, mais pas un déclin généralisé. Toutefois, si on considère que 70 p. 100 des nouveau-nés de la Colombie-Britannique viennent au monde sur les îles Scott, un déversement dans cette zone pendant la saison de mise bas pourrait avoir une incidence importante.

La présence croissante de débris synthétiques (fragments de filets, sacs de plastique, bandes d’emballage, etc.) est un problème qui touche le monde entier et a été considérée comme un facteur menant au déclin des populations d’autres espèces de Pinnipèdes (Fowler et Merrell, 1986; Fowler, 1988). Des débris tels que des fragments de filet ou des bandes d’emballage peuvent s’enrouler autour du cou des animaux, ce qui peut causer de l’abrasion ou entailler profondément les tissus à mesure que l’animal grandit. Chez l’otarie de Steller, ce type de problème commence à se produire à l’âge de 2 à 4 ans (on ne l’a observé ni chez les nouveau-nés ni chez les otaries d’un an) et on estime généralement à 0,07 p. 100 la proportion d’adultes touchés, les bandes d’emballage et les débris de filet étant le plus souvent en cause (Calkins, 1985; Mate, 1985; Loughlin et al., 1986; Stewart et Yochem, 1987; Fowler, 1988). Cependant, comme Fowler (1988) l’a noté, un grand nombre des débris qu’on trouve en mer ou échoués sur les rivages sont trop gros pour être transportés par l’animal, de sorte que le taux de problèmes avec des débris observé aux échoueries ne représente peut-être qu’une petite fraction des otaries affectées par des débris, puisque plusieurs se noieraient en mer. Les otaries prises avec des débris sont sans doute vouées à une mort lente et cruellement douloureuse, mais ce phénomène ne semble pas constituer une menace à la viabilité globale des populations d’otaries de Steller.

Des facteurs environnementaux peuvent aussi limiter les effectifs d’otaries de Steller soit directement, soit indirectement en modifiant le bassin de proies des otaries ou en augmentant leur susceptibilité aux maladies. Les tempêtes peuvent arracher des petits à leurs roqueries (Edie, 1977) et des épisodes d’El Niño ont déjà entraîné des taux de mortalité anormalement élevés en Californie (Allen et al., 1999). L’accent qui est actuellement mis sur les changements climatiques sensibilise les chercheurs aux fluctuations de l’environnement et les amène à noter des signes d’oscillations décennales ayant une influence sur le biote du Pacifique Nord (Benson et Trites, 2002).

Les changements environnementaux et les pêches peuvent avoir une influence sur l’abondance et la disponibilité des proies (p. ex. Alverson, 1992, et Benson et Trites, 2002), ce qui peut influer sur le comportement de recherche de nourriture des Pinnipèdes et la dynamique de leurs populations (p. ex. Trillmich et Ono, 1991, et Boyd et al., 1994) et, au bout du compte, déterminer quels niveaux de population pourront être maintenus (capacité de charge du milieu) (Trites et al., 1997). L’otarie de Steller consomme en grande partie les mêmes proies que celles recherchées par d’autres prédateurs, dont l’humain (McAlister et Perez, 1976; Kajimura et Loughlin, 1988; Fritz et al., 1995; Wada, 1998; Trites et al., 1999b), mais notre connaissance des effets de la prédation par les mammifères marins dans les écosystèmes marins est encore insuffisante pour nous permettre d’analyser ces interactions (Bowen, 1997; Trites, 1997; Trites et al., 1999a). On a émis l’hypothèse que le déclin de la population de l’Est de l’otarie de Steller a été causé par un changement de régime alimentaire, qui a réduit la croissance corporelle, la natalité et, au bout du compte, les taux de survie des otaries (Calkins et Goodwin, 1988; Calkins et al., 1998; Pitcher et al., 1998; voir l'examen de cette hypothèse dans Trites et Donnelly, 2003). Cependant, le débat concernant l’influence relative des fluctuations naturelles des conditions environnementales, des changements dans les régimes climatiques et océaniques et des effets anthropiques qui peuvent découler du réchauffement planétaire, de la chasse et des pêches commerciales se poursuit (Pascual et Adkinson, 1994; Fritz et Ferrero, 1998; Trites et al., 1999b; Rosen et Trites, 2000a; Shima et al., 2000; Benson et Trites, 2002).

Les prédateurs naturels jouent peut-être aussi un rôle dans la limitation des populations, surtout lorsque les effectifs sont faibles. On croit généralement que l’abondance des prédateurs qui se trouvent près du sommet des chaînes alimentaires, comme l’otarie de Steller, est surtout régulée par des processus ascendants liés à la disponibilité des proies (Trillmich et Ono, 1991; Boyd et al., 1994; Trites et al., 1997). Cependant, on a récemment émis l’hypothèse que certaines populations pourraient être limitées par des processus descendants comme la prédation par les épaulards (Estes et al., 1998). Bien qu’on manque de données détaillées sur la prédation par les épaulards, des modèles indiquent qu’elle pourrait causer une forte mortalité et empêcher les populations déprimées de s’accroître (phénomène du predator pit) (Barrett-Lennard et al., données inédites). Il faudrait étayer l’hypothèse des processus descendants par des données supplémentaires sur les taux de prédation avant de pouvoir l’évaluer scientifiquement.

Enfin, les maladies jouent peut-être aussi un rôle dans la limitation des populations de Pinnipèdes, surtout quand la densité de population est élevée (Harwood et Hall, 1990; Lavigne et Schmitz, 1990). L’otarie de Steller est l’hôte de nombreuses maladies : Leptospira interrogans, calicivirus, Chlamydia psittaci, Brucella sp., morbillivirus, influenza A, Toxoplasma gondii, virus de l’herpès des Phocidés, parvovirus canin et adénovirus canins 1 et 2 (voir l’étude de Burek et al., 2003). Cependant, on n’a jamais procédé à un dépistage des maladies des otaries de Steller en Colombie-Britannique.