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L’otarie de Steller (Eumetopias jubatus)

Habitat

Besoins de l’espèce

Les sites terrestres fréquentés par l’otarie de Steller en Colombie-Britannique se divisent de façon générale en trois catégories : 1) les roqueries, où les animaux se rassemblent de mai à août pour mettre bas, s’accoupler et allaiter les petits; 2) les échoueries permanentes, généralement occupées continuellement toute l’année; 3) les échouerie hivernales, qui sont occupées moins régulièrement et surtout pendant la période internuptiale (Bigg, 1985). En général, les roqueries sont avoisinées d’échoueries, lesquelles sont principalement occupées par des mâles qui ne s’accouplent pas et des juvéniles. Dans la plupart des cas, des animaux continuent d’utiliser les roqueries comme échoueries toute l’année, bien qu’en nombre très réduit.

L’otarie de Steller est très conservatrice dans le choix du site de mise bas et d’accouplement. Des études portant sur des individus marqués indiquent que les femelles tendent à retourner à la roquerie où elles sont nées et qu’elles retournent fidèlement à la même roquerie chaque année (Raum-Suryan et al., 2002). Les trois aires de reproduction actuellement occupées en Colombie-Britannique semblent toutes avoir été bien établies au début du 20e siècle, à l’époque du premier relevé des populations d’otaries (Newcombe et Newcombe, 1914), et avoir accueilli continuellement des animaux, malgré les perturbations causées par les programmes de lutte contre les prédateurs et par la récolte à des fins commerciales (Pike et Maxwell, 1958; Bigg, 1985; Olesiuk, 2003). Aucune nouvelle roquerie n’a été colonisée en Colombie-Britannique, ni nulle part ailleurs dans l’aire de répartition du Pacifique Nord, à l’exception du sud-est de l’Alaska et du golfe d’Alaska, où certaines échoueries sont devenues des roqueries.


Figure 2 : Emplacement des roqueries (●),des échoueries permanentes (○) et des principales échoueries hivernales (▲) de l’otarie de Steller en Colombie-Britannique et sur l’île Forrester (Alaska)

Figure 2 : Emplacement des roqueries, des échoueries permanentes et des principales échoueries hivernales de l’otarie de Steller en Colombie-Britannique et sur l’île Forrester (Alaska).

Mise à jour de Bigg (1985) d’après Olesiuk (2003).

L’une des caractéristiques les plus frappantes des roqueries est leur isolement et, en général, l’absence de prédateurs terrestres tels les loups et les ours. Les otaries de Steller se reproduisent sur des rochers parmi les plus isolés et les plus dénudés du Pacifique Nord. Les roqueries sont situées dans des régions où les courants sont relativement forts, la salinité élevée, la température à la surface basse et l’eau peu profonde, caractéristiques qui correspondraient à une forte productivité océanique et donc à des aires d’alimentation optimales (Ban et al., données inédites). Les échoueries se caractériseraient essentiellement par un terrain relativement plat, accessible et à l’abri de la houle et des vagues (Edie, 1977). Les otaries vont dans les zones protégées pendant les tempêtes et dans les zones mouillées quand il fait très chaud (Edie, 1977). L’accès à un terrain surélevé est également important pour la mise bas, les animaux plus âgés capables d’aller à la mer occupant des zones plus basses et plus exposées. Les roqueries de Colombie-Britannique sont des milieux rocheux, sauf depuis quelques années, alors que de plus en plus d’animaux ont commencé à se reproduire sur les plages de gravier du côté est (sous le vent) de l’île Triangle (Olesiuk, données inédites).

Les 21 échoueries permanentes de Colombie-Britannique, situées en général dans des zones exposées le long de la côte ouest, comprennent des affleurements et des îlots rocheux. Environ la moitié d’entre elles ont été signalées en 1913, lors des premiers relevés (Newcombe et Newcombe, 1914), et environ le quart semblent avoir été colonisées après le début des années 1970, soit depuis les premiers relevés aériens. Avec la croissance des populations en Colombie-Britannique, certaines échoueries qui étaient surtout occupées en hiver (voir plus bas) ont connu une occupation plus continue, d’où leur reclassification comme échoueries permanentes (Olesiuk, 2003).

L’occupation des échoueries hivernales semble plus fluide que celle des échoueries permanentes. La plupart des échoueries hivernales sont situées dans des zones abritées comme le détroit de Géorgie, le détroit de Juan de Fuca et le détroit de la Reine-Charlotte. Outre les substrats naturels, on trouve dans les échoueries hivernales des estacades, des flots, des jetées et des quais. Les animaux peuvent aussi se reposer dans l’eau quand il y a une tempête ou une forte houle et que les échoueries sont inondées, ou lorsqu’ils se trouvent près de concentrations de proies sans échouerie propice à proximité (Kenyon et Rice, 1961). On appelle rafting (« faire la planche ») ce comportement souvent collectif où habituellement les otaries se couchent à la surface, les nageoires en l’air et le museau émergeant à l’occasion à la surface, le temps d’une respiration (Olesiuk et Bigg, 1988). Dans la partie sud de la Colombie-Britannique, les otaries de Steller partagent souvent leurs échoueries hivernales avec des otaries de Californie (Zalophus californianus) mâles adultes et subadultes (Hancock, 1970; Brenton, 1977; Bigg, 1985).

On ne sait pas très bien comment les otaries de Steller exploitent leur habitat aquatique. On observe généralement ces animaux à moins de 60 km de la terre, dans des eaux d’une profondeur inférieure à 400 m, mais elles peuvent s’aventurer à plusieurs centaines de kilomètres des côtes et au large de la plate-forme continentale (Kenyon et Rice, 1961; Merrick et Loughlin, 1997). L’otarie de Steller s’aventure parfois aussi en eau douce (Jameson et Kenyon, 1977; Roffe et Mate, 1984; Beach et al., 1985). En Colombie-Britannique, les otaries se rassemblent souvent dans le bas Fraser pendant la montaison des eulakanes au printemps (Bigg, 1985), et on les voit à l’occasion faire la planche jusqu’à 35 km en amont (Olesiuk, données inédites). Les otaries de Steller se rassemblent également dans les estuaires l’automne venu pour se nourrir de saumons pré-génésiques (Bigg et al., 1990).


Tendances

La première roquerie abandonnée à la suite des abattages de 1913 à 1915 pourrait avoir été le rocher Watch, où l’on avait compté une douzaine de petits en 1913 (Bigg, 1985). En 1938, les programmes de lutte contre les prédateurs avaient déjà fait disparaître les deux autres roqueries qui formaient le groupe Sea Otter – les rochers Virgin et les rochers Pearl (figure 2). L’abattage de prédateurs se fit rare pendant la décennie suivante. Cependant, l’aviation et la marine canadiennes tuèrent un nombre important d’individus dans les années 1940 lors d’exercices de bombardement sur les populations reproductrices qui restaient (Pike et Maxwell, 1958; Bigg, 1985). La lutte contre les prédateurs et la récolte à des fins commerciales ont recommencé dans la période en 1956-1966, décimant encore davantage la population de Colombie-Britannique (Bigg, 1985; Olesiuk, 2003). Aucune tentative d’éliminer l’otarie de Steller n’a eu lieu depuis qu’elle est protégée en vertu de la Loi sur les pêches, soit depuis 1970. La mise bas n’a jamais recommencé sur les anciennes roqueries depuis la fin du programme d’abattage, et aucune nouvelle roquerie ne s’est établie en Colombie-Britannique depuis le premier relevé des populations, réalisé au début du 20e siècle.

L’aire de répartition canadienne de l’otarie de Steller est délimitée par les frontières internationales avec les États-Unis. On trouve des populations reproductrices en Californie et en Oregon, mais pas dans l’État du Washington. On n’avait pas vu de roqueries dans le sud-est de l’Alaska au début du 20e siècle, mais des animaux ont commencé à se reproduire à l’île Forrester, environ 25 km au nord de la frontière entre la Colombie-Britannique et l’Alaska, peu après la mise en œuvre de programmes de lutte contre les prédateurs dans la province. Rowley (1929) mentionne, sans préciser la date, l’existence à cet endroit d’une roquerie de 50 à 100 animaux peu avant 1930; Imler et Sarber (1947) y ont recensé 350 individus en août 1945. La roquerie de l’île Forrester connaît par la suite une forte croissance : 2 500 animaux s’y trouvent en 1957 (Mathisen et Lopp, 1963); c’est aujourd’hui le plus grand groupe reproducteur au monde. Étant donné que cette roquerie est très proche de la frontière canadienne, on peut difficilement séparer la Colombie-Britannique du sud-est de l’Alaska dans l’évaluation des tendances démographiques. Les otaries de Steller ont aussi établi de nouvelles roqueries ailleurs dans le sud-est de l’Alaska, aux îles Hazy vers 1985 et aux îles White Sisters en 1992; plus récemment, des petits sont nés aux rochers Graves et Baili (Calkins et al., 1999; Pitcher et al., 2003).


Protection et propriété des terrains

La gestion des mammifères marins dans les eaux canadiennes relève du gouvernement fédéral. Depuis 1970, l’otarie de Steller est protégée en vertu de divers règlements édictés aux termes de la Loi sur les pêches et mis en application par le ministère des Pêches et des Océans (MPO). Bien que l’habitat du poisson – qui comprend par définition celui des otaries – jouisse d’une protection générale aux termes de la Loi sur les pêches, les roqueries de reproduction des îles Scott, ainsi que plusieurs échoueries de cet archipel, sont également désignées réserves écologiques en vertu de l’Ecological Reserves Act de la Colombie-Britannique. La roquerie du cap St. James a déjà été elle aussi une réserve écologique, mais cette désignation a été supplantée par la création en 1987 de la réserve de parc national Gwaii Haanas aux termes de la Loi sur les parcs nationaux du Canada. Une loi récemment adoptée permettra officiellement l’ajout d’une composante marine à cette réserve, qui est cogérée par le gouvernement fédéral et la nation haïda. Ainsi, deux des trois aires de reproduction existantes sont protégées (seule celle des rochers North Danger ne l’est pas). Le prélèvement de ressources est interdit et les visites sont contrôlées par un système de permis. Le MPO a également commencé à établir une série de zones de protection marine (ZPM) aux termes de la nouvelle Loi sur les océans, entrée en vigueur en 1996. Les rochers Race ont été l’une des deux premières ZPM pilotes à être établies sur la côte du Pacifique, en partie parce qu’ils ont été considérés comme une importante échouerie hivernale pour l’otarie de Steller et l’otarie de Californie.