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L’otarie de Steller (Eumetopias jubatus)

Taille et tendances des populations

On croit que de la fin des années 1950 aux années 1970, l’abondance globale de l’otarie de Steller dans le Pacifique Nord (dans toute l’aire de répartition, de la Californie au Japon) a été stable, aux alentours de 250 000 à 300 000 individus (Kenyon et Rice, 1961; Loughlin et al., 1984). La population a décliné par la suite jusqu’à environ 116 000 individus en 1989, 97 500 entre 1994 et 1995 et 95 000 en de 1999 à 2002 (Braham et al., 1980; Merrick et al., 1987; Loughlin et al., 1992; Trites et Larkin, 1996; Sease et al., 1999; Burkanov, 2000; Olesiuk, 2003; Pitcher et al., 2003; Sease et Stinchcomb, 2003).

La chute de la population totale d’otaries de Steller est attribuable au déclin de l’espèce dans la portion ouest de son aire de répartition. Historiquement, la population de l’Ouest (du golfe d’Alaska à la Russie) était beaucoup plus importante que la population de l’Est (de la Californie au sud-est de l’Alaska); entre les années 1950 et les années 1970, elle comptait pour environ 90 p. 100 de la population totale (Kenyon et Rice, 1961; Loughlin et al., 1984; Trites et Larkin, 1996). Le déclin semble avoir débuté dans la partie est des Aléoutiennes vers 1965 pour se propager au reste de l’archipel et au golfe d’Alaska un peu avant 1980. La population a chuté abruptement pendant la décennie 1980, puis à un rythme beaucoup plus lent après 1990 (York et al., 1996). Entre 1999 et 2002, on estimait la population de l’Ouest à environ 50 000 individus (Burkanov, 2000; Sease et Stinchcomb, 2003), pour un déclin d’environ 80 p. 100 comparativement aux populations observées des années 1950 aux années 1970.

La population de l’Est (de la Californie au sud-est de l’Alaska) était historiquement beaucoup plus modeste que la population de l’Ouest, soit environ 10 p. 100 de la population totale des années 1950 aux années 1970 (Kenyon et Rice, 1961; Loughlin et al., 1984; Trites et Larkin, 1996). Toutefois, contrairement à la population de l’Ouest, la population de l’Est s’accroît depuis quelques années (Calkins et al., 1999; Olesiuk, 2003; Pitcher et al., 2003). En 2002, la population de l’Est était estimée à environ 45 000 individus (Pitcher et al., 2003), soit presque autant que la population de l’Ouest, naguère beaucoup plus abondante.

Pour comprendre la situation actuelle de l’otarie de Steller en Colombie-Britannique, il importe de la considérer dans le contexte des massacres et des mesures de gestion historiques, qui ont eu d’importantes répercussions sur l’abondance et la répartition de l’espèce (Bigg, 1985). De 1913 à 1969, on estime que 49 100 otaries ont été abattues dans le cadre de programme de lutte contre les prédateurs et que 5 700 autres animaux ont été récoltés à des fins commerciales (figure 3). L’abattage le plus intensif s’est fait aux rochers Virgin et Pearl, du groupe Sea Otter. Dans le but de protéger la pêcherie de saumon du bras de mer Rivers, des agents des pêches du gouvernement fédéral ont visité ces deux roqueries tous les ans à la mi-juin (1923-1939) et abattu au fusil le plus d’otaries reproductrices possible avant de débarquer pour assommer les petits, dont la plupart étaient trop jeunes pour s’échapper dans l’eau. Au total, environ 20 000 animaux (dont 7 000 petits) ont été tués de la sorte. Le recrutement a été pratiquement éliminé, les naissances ayant chuté d’environ 1 200 petits au début du programme de lutte contre les prédateurs à moins de 10 à la fin du programme. Les rochers Virgin et Pearl n’ont plus jamais servi de roqueries depuis. La mise bas n’y a ensuite été que sporadique, et ces sites servent d’échoueries.

Une fois anéanties les roqueries du groupe Sea Otter, les programmes de lutte contre les prédateurs se sont tournés vers les îles Scott, où environ 7 500 animaux (dont 2 800 petits) ont été abattus de 1936 à 1939. On a tenté de récolter les animaux afin d’en commercialiser la fourrure, mais cette entreprise s’est avérée non rentable. L’abattage à grande échelle fut interrompu pendant la Deuxième Guerre mondiale, bien que l’aviation et la marine canadienne aient tué un grand nombre d’animaux dans le cadre d’exercices de bombardement. Il n’existe toutefois aucun registre de l’ampleur de ces massacres (Bigg, 1985). On sait que plusieurs personnes chassaient le bébé otarie sur les îles Scott au début des années 1950; ces chasseurs coupaient et modifiaient le museau des otaries abattues et les faisaient passer pour des phoques communs pour toucher des primes (Olesiuk, données inédites). L’abattage dans le cadre de la lutte contre les prédateurs reprit de 1956 à 1966, non seulement aux îles Scott, mais aussi, pour la première fois, aux roqueries du cap St. James et des rochers North Danger. Au cours de cette période, on a abattu approximativement 11 600 animaux, dont environ 5 000 ont été récoltés en vue de leur commercialisation sous forme de nourriture pour vison, entreprise qui allait elle aussi s’avérer économiquement impraticable. Outre la lutte contre les prédateurs et la récolte à des fins commerciales, on rapporte que 764 animaux ont été abattus de 1913 à 1969 à des fins de recherche.


Figure 3 : Nombre total d’otaries de Steller dont l’abattage a été déclaré en Colombie-Britannique dans le cadre de programmes de lutte contre les prédateurs et de récoltes à des fins commerciales de 1913 à 1970

Figure 3 : Nombre total d’otaries de Steller dont l’abattage a été déclaré en Colombie-Britannique dans le cadre de programmes de lutte contre les prédateurs et de récoltes à des fins commerciales de 1913 à 1970.

Les données ont été regroupées et additionnées sur des périodes de 5 ans; les couleurs correspondent aux principales aires de reproduction. La comparaison avec la figure 4 montre l’impact qu’ont eu ces abattages sur les populations. (Données tirées de Bigg, 1984.)

Bigg (1984, 1985) a compilé les observations et dénombrements historiques d’otaries de Steller pour la période de 1892 à 1984 et s’en est servi pour reconstituer les tendances historiques des effectifs de reproducteurs sur les roqueries. Son étude tient méticuleusement compte de la fiabilité probable des observations, du moment des dénombrements dans le contexte du cycle vital de l’otarie de Steller, ainsi que des effets potentiels des perturbations. Bigg (1985) conclut que les programmes de lutte contre les prédateurs et les récoltes à des fins commerciales ont décimé les populations reproductrices et estime que les roqueries de Colombie-Britannique étaient fréquentées par environ 14 000 animaux (de tous âges, y compris les petits) au moment des premiers relevés de 1913 à 1916 (figure 4). L’extermination des roqueries du groupe Sea Otter, combinée à une légère augmentation du nombre d’animaux se reproduisant aux îles Scott, donne pour 1938 une population totale réduite à environ 12 000 individus. En 1956, la population des roqueries avait encore décliné, jusqu’à 8 900 à 9 400 otaries (dont 2 850 petits) (Pike et Maxwell, 1958; Bigg, 1985). La population a chuté brusquement avec la reprise de la lutte contre les prédateurs et de la récolte à des fins commerciales de 1956 à 1966. La population des roqueries de Colombie-Britannique n’était plus que de 4 550 individus en 1961 et de 3 390 animaux (dont 940 petits) en 1971, année du premier relevé aérien. Ainsi, la population d’otaries de Steller en Colombie-Britannique a diminué jusqu’à environ le quart de sa taille historique à cause de la lutte contre les prédateurs et de la récolte à des fins commerciales (Bigg, 1985; Olesiuk, 2003). Il faut souligner que la subjectivité associée à l’interprétation des premiers relevés empêche toute analyse statistique formelle des tendances historiques des effectifs.

Les méhodes de dénombrement aérien des otaries de Steller ont été élaborées au milieu des années 1960 (Mathisen et Lopp, 1963) et sont normalisées depuis le début des années 1970 (Mate, 1977; Withrow, 1982; Bigg, 1985; Olesiuk et al., 1993). Généralement, on prend des photos à angle oblique sur pellicule 35 mm à partir d’un petit aéronef à voilure fixe décrivant des cercles au-dessus d’une échouerie ou d’une roquerie pendant la saison de reproduction. Les relevés donnent un indice de l’abondance relative; en effet, on ne voit jamais tous les animaux, plusieurs étant partis en mer à la recherche de nourriture. En Colombie-Britannique, les relevés sont effectués pendant la dernière semaine de juin et la première de juillet; à cette époque de l’année, la plupart des petits sont nés, mais ils sont généralement trop jeunes pour avoir commencé à s’éloigner des roqueries (Olesiuk, 2003). Depuis quelques années, on utilise la photographie verticale format moyen à haute définition, en particulier pour recenser les petits (Snyder et al., 2001; Olesiuk, 2003). Les tables de survie nous donnent une estimation du ratio entre les petits et les autres groupes d’âge et, partant, un moyen d’évaluer la taille de la population totale (Calkins et Pitcher, 1982; Loughlin et al., 1992; Trites et Larkin, 1996; Sease et al., 1999; Olesiuk, 2003). Il faut toutefois souligner que les seules tables de survie dont on dispose sont dérivées de spécimens prélevés dans le golfe d’Alaska juste avant d’importants déclins des populations et que les facteurs de multiplication servant à estimer la population totale peuvent varier en fonction de la situation des populations.

On effectue des relevés aériens en Colombie-Britannique à intervalles de 4 ou 5 ans depuis la protection de l’espèce en 1970. Les relevés indiquent que le nombre de petits comme celui des autres individus sur les roqueries se sont tous deux accrus à un taux moyen annuel de 3,2 p. 100, la population reproductrice ayant doublé depuis 1970 (figure 5; annexes annexe1 et annexe2; Olesiuk, 2003). Cependant, la majeure partie de cette croissance semble s’être produite depuis le relevé de 1982 pour les individus autres que les petits et depuis celui de 1987 pour les petits. Au total, le nombre d’animaux sur les roqueries de Colombie-Britannique est passé à environ 8 900, soit environ 65 p. 100 du nombre d’animaux présents avant l’abattage à grande échelle (figure 4). On estime la production totale de petits en Colombie-Britannique en 2002 entre 3 300 et 3 600 individus (Olesiuk, 2003; Olesiuk et al., 2003). Si on applique des facteurs de correction pour tenir compte des animaux se trouvant en mer au moment des relevés, on peut estimer le nombre total d’otaries de Steller présentes dans les eaux côtières de la Colombie-Britannique pendant la saison de reproduction à environ 18 400 à 19 700 individus (tous âges confondus, y compris les animaux non reproducteurs associés aux roqueries du sud-est de l’Alaska) (Olesiuk, 2003).

Comme nous l’avons souligné précédemment, on peut difficilement séparer les tendances des populations en Colombie-Britannique de celles dans le sud-est de l’Alaska depuis qu’une grande roquerie s’est établie à l’île Forrester, juste au nord de la frontière entre la Colombie-Britannique et l’Alaska. Comme on n’avait jamais vu d’otaries de Steller se reproduire dans le sud-est de l’Alaska au début du 20e siècle, les 14 000 animaux recensés sur les roqueries de Colombie-Britannique représentaient la totalité de la population reproductrice en Colombie-Britannique et dans le sud-est de l’Alaska. Cependant, pendant la mise en œuvre des programmes de lutte contre les prédateurs en Colombie-Britannique, des animaux ont commencé à se reproduire à l’île Forrester. Le nombre d’animaux reproducteurs s’est fortement accru, passant de moins de 100 au début du siècle à environ 2 400 animaux (dont 1 100 petits) en 1961 et à 6 160 animaux (dont 2 370 petits) en 1973 (Bigg, 1985). Cela correspond à un taux annuel moyen de croissance de la production de petits de 6 p. 100, mais ce taux a chuté dans les années 1980 et la production de petits sur l’île Forrester a été stable pendant la décennie 1990 (Calkins et al., 1999). Cependant, à peu près en même temps que la population se stabilisait à l’île Forrester, les animaux ont commencé à établir de nouvelles roqueries plus au nord dans le sud-est de l’Alaska (Calkins et al., 1999), et le taux de croissance sur les roqueries de Colombie-Britannique s’est accru (Olesiuk, 2003). La population reproductrice totale de Colombie-Britannique et du sud-est de l’Alaska a donc connu un taux de croissance assez constant d’environ 2,4 p. 100 depuis les années 1960, ce qui donne aujourd’hui une abondance presque trois fois plus importante qu’il y a 40 ans (Olesiuk, 2003), et de 50 p. 100 plus forte que celle observée au début du 20e siècle, avant le début de l’abattage à grande échelle (figure 4).


Figure 4 : Tendances historiques du nombre total d’otaries de Steller (petits et autres) sur les roqueries de reproduction en Colombie-Britannique (●), à l’île Forrester (Alaska) (▲), et sur les autres nouvelles roqueries du sud-est de l’Alaska (■)

Figure 4 : Tendances historiques du nombre total d’otaries de Steller (petits et autres) sur les roqueries de reproduction en Colombie-Britannique, à l’île Forrester (Alaska), et sur les autres nouvelles roqueries du sud-est de l’Alaska.

Les traits fins au bas de la figure indiquent la répartition des individus entre les principales aires de reproduction de Colombie-Britannique. Les comptes de petits à partir de diapositives 35 mm ont été multipliés par un facteur de 1,05 pour les roqueries de Colombie-Britannique et de 1,25 pour l’île Forrester afin de tenir compte des petits cachés sur les photographies prises à angle oblique (voir Olesiuk et al., 2003) (d’après Bigg, 1985).


Figure 5 : Tendances récentes du nombre A) d’individus sans les petits (roqueries et échoueries), B) de petits (roqueries) comptés lors des relevés aériens effectués en Colombie-Britannique de 1971 à 2002

Figure 5 : Tendances récentes du nombre A) d’individus sans les petits (roqueries et échoueries), B) de petits (roqueries) comptés lors des relevés aériens effectués en Colombie-Britannique de 1971 à 2002.

Les lignes tiretées indiquent les tendances moyennes générales, tandis que les lignes continues rendent compte de l’évolution du taux de croissance de la population. Les comptes de petits ont été multipliés par un facteur de 1,05 pour tenir compte des petits cachés sur les photographies 35 mm prises à angle oblique (Olesiuk et al., 2003).

L’otarie de Steller ne se reproduit pas sur les côtes de l’État du Washington, bien qu’il arrive qu’un petit naisse à une échouerie (S. Jeffries, Washington Department of Fish and Wildlife, Tacoma, comm. pers.). Les roqueries relativement modestes de l’Oregon semblent s’accroître lentement elles aussi et leur taille a doublé depuis les années 1970 (Brown et Reimer, 1992; Angliss et al., 2001). Par ailleurs, le nombre d’otaries de Steller est demeuré stable dans le nord de la Californie et a diminué dans le sud de l’État depuis les années 1960.