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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur la Béluga au Canada – Mise à jour

Facteurs limitatifs et menaces

Les facteurs limitatifs peuvent être classés en deux grandes catégories : les facteurs généralement considérés comme naturels et les facteurs anthropiques.

Les causes de mortalité naturelle chez les mammifères de l’Arctique sont difficiles à documenter parce que les animaux vivent souvent loin des lieux habités et que les carcasses ne sont que rarement retrouvées. Il est encore plus difficile de trouver des mammifères morts dans l’eau. Dans ce domaine, les données scientifiques et les connaissances traditionnelles des Autochtones sont relativement limitées, et les données quantitatives font défaut. La population de bélugas confinée à l’estuaire du Saint-Laurent fait cependant exception à cette règle. En effet, grâce à des études à long terme sur des carcasses de bélugas, les chercheurs ont pu recueillir un volume considérable de données sur les maladies et les facteurs de mortalité (Martineau et al., 2002a, b).

L’ours blanc, Ursus maritimus, est un prédateur connu du béluga partout dans son aire de répartition arctique. L’hiver, il longe la banquise pour s’en nourrir. Durant la rupture de la banquise, il peut capturer un béluga en l’attaquant à partir d’une plateforme de glace flottante (Smith et Sjare, 1990). Au cours de la saison des eaux libres, l’ours blanc peut tuer des bélugas pris au piège dans des rivières pendant le jusant (Norris, 1994).

On sait que les bélugas peuvent rester prisonniers (savsaat, pl. savsait) des glaces dans plusieurs régions de la mer de Beaufort, dans le haut Arctique canadien, dans la partie nord du bassin de Foxe et le long de la côte ouest du Groenland. Les ours blancs et les chasseurs inuits profitent de ces situations pour chasser les bélugas enclavés. Le pourcentage de mortalités attribuables à la prédation dans de telles circonstances n’est pas bien documenté et demeure discutable (Kilabuk, 1998).

L’épaulard, Orcinus orca, se nourrit du béluga dans la majeure partie de l’est de l’Arctique canadien (Reeves et Mitchell, 1989) et au Groenland (Thomsen, 1993). Les épaulards semblent moins nombreux dans le haut Arctique et dans la mer de Beaufort, mais on en a déjà observé occasionnellement (Byers et Roberts, 1995) dans ces régions, et certaines attaques ont été documentées. Dans l’estuaire du Saint-Laurent, il est possible que les épaulards aient déjà été un peu plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui; il est maintenant très rare d’en apercevoir, même dans la partie inférieure du golfe du Saint-Laurent. On a déjà vu des épaulards tuer des bélugas à la hauteur des Escoumins, au début des années 1960 (L. Otis, comm. pers., 1967). Aucun incident du genre n’a été observé dans les 15 dernières années, période au cours de laquelle les bélugas ont fait l’objet de recherches intensives (R. Michaud, comm. pers., 2002).

Les Inuvialuits du delta du Mackenzie mentionnent que le béluga craint le morse, Odobenus rosmarus, et ils font état d’une blessure probablement attribuable à la défense d’un morse (Byers et Roberts, 1995). Ils ont également trouvé enfoncée dans le melon d’un béluga la pointe d’une défense de narval, Monodon monoceros (Byers et Roberts, 1995; Orr et Harwood, 1998), ce qui laisse entrevoir un comportement interspécifique agressif (Reeves et Mitchell, 1988) susceptible d’être inclus parmi les facteurs de mortalité. Le territoire du béluga et celui du narval se chevauchent à certains endroits pendant la saison des eaux libres dans le haut Arctique canadien (Smith et al., 1985; Innes et al., 2002b).

La forte philopatrie des bélugas, qui les pousse à retourner aux mêmes estuaires année après année, les rend très vulnérables à la surexploitation. Ce trait de comportement est sans nul doute le facteur naturel qui contribue le plus à la disparition des populations de bélugas, que ce soit par la chasse commerciale ou par la récolte de subsistance (Francis, 1977; Reeves et Mitchell, 1987). En raison de cette forte philopatrie et d’une fidélité très marquée aux lieux de vie (Caron et Smith, 1990), les Autochtones qui pratiquent la chasse dans ces estuaires ont l’impression que le nombre de bélugas demeure élevé, même si les populations peuvent en fait être en régression.

On sait peu de choses sur le rôle des maladies infectieuses chez le béluga. Récemment, des anticorps anti-Brucella ont été décelés dans les tissus de certains individus de la mer de Beaufort, mais les chercheurs n’ont trouvé aucun indice de problèmes de brucellose à l’échelle de la population. On sait que les virus peuvent causer une mortalité massive chez les phoques et les baleines à dents (Hinshaw et al., 1984; Lipscomb et al., 1994), mais aucun incident du genre n’a été documenté dans une population connue de bélugas.

Les menaces anthropiques représentent des facteurs limitatifs importants pour de nombreuses populations canadiennes de bélugas. Il convient de les présenter pour chaque population prise séparément, parce qu’elles varient grandement selon la région géographique.


Population de l’estuaire du Saint-Laurent

La population de bélugas du fleuve Saint-Laurent a été grandement réduite par la chasse (Vladykov, 1944; Reeves et Mitchell, 1984) et sans doute aussi par la perte de certains habitats estuariens (Kingsley, 2002). À l’heure actuelle, il s’agit de la seule population canadienne de bélugas qui bénéficie d’une protection complète contre la chasse en vertu de deux règlements successifs relevant de la Loi sur les pêches, soit le Règlement sur la protection du bélouga, qui a été adopté en 1979, puis le Règlement sur les mammifères marins, qui date de 1993.

Le secteur actuellement occupé par ces bélugas est un corridor de navigation très fréquenté. L’estuaire du Saint-Laurent est également très industrialisé, et il est alimenté par l’eau des Grands Lacs, eux aussi fortement industrialisés. Dans les années 1970, l’effectif était jugé faible, et les chercheurs craignaient que la population ne soit en déclin (Pippard, 1985); de nombreuses recherches ont donc été réalisées sur les nombreux facteurs anthropiques susceptibles d’entraver la croissance et le rétablissement de cette population (voir des références dans : Muir et al.[1990], Béland et al. [1993], Martineau et al.[2002a]).

Le petit effectif et la faible diversité génétique de cette population ont amené les chercheurs à émettre l’hypothèse voulant que la consanguinité réduisait peut-être le taux de reproduction (Patenaude et al., 1994). La diversité génétique de cette population est plus faible que celle des autres populations canadiennes (de March et Postma, 2003), mais il est difficile d’évaluer dans quelle mesure la consanguinité est un facteur limitatif. Il convient de noter que, dans des conditions de goulot d’étranglement génétique possible, certains mammifères marins, en particulier des populations de phoques de diverses espèces, sont déjà parvenus à recouvrer de fortes densités après avoir été réduits à de très faibles nombres. D’autres facteurs génétiques, tels que des changements survenus à des loci particuliers, pourraient expliquer en partie pourquoi la population de l’estuaire du Saint-Laurent a une capacité de résistance réduite à certains agents pathogènes (Murray et al., 1999).

La perte et la perturbation d’habitats représente une menace permanente pour les bélugas du Saint-Laurent, qui vivent dans une zone relativement restreinte très peuplée et très fréquentée par les humains. La navigation commerciale et les activités d’observation des baleines se sont considérablement intensifiées dans la région au cours des 40 dernières années (Michaud, 1993). Lesage et al. (1999) ont montré que les bateaux avaient un effet marqué sur le comportement vocal des bélugas. On sait peu de choses sur les réactions de stress immédiates ou chroniques que pourraient avoir les bélugas face à ces divers facteurs de perturbation, et on ignore également quels en sont les effets sur leur comportement, que ce soit pour l’alimentation, l’accouplement ou les soins donnés à la progéniture.

De nombreuses carcasses de bélugas ont été récupérées le long des côtes habitées de l’estuaire du Saint-Laurent. Les chercheurs ont ainsi pu recueillir un volume considérable de données sur les causes de la mortalité. Il pourrait exister un lien entre la prévalence de tumeurs cancéreuses et l’exposition des bélugas du Saint-Laurent aux polluants industriels (Martineau et al., 2002a). Le débat se poursuit sur l’existence d’une relation de cause à effet directe entre les polluants et les pathologies et sur la représentativité des carcasses récupérées pour la mesure du taux de cancer chez les bélugas vivants (Theriault et al., 2002; Martineau et al., 2002a; Hammill et al., 2003). Comme il existe peu d’information sur les taux de cancer chez les populations de l’Arctique et comme les carcasses du Saint-Laurent qui renferment des tumeurs cancéreuses appartenaient principalement à de vieux animaux, il est difficile d’évaluer cette question (Geraci et al., 1987). Il ne fait aucun doute que les bélugas du Saint-Laurent sont davantage exposés aux polluants que les autres populations de bélugas du pays (Muir et al., 1990).

Parmi les autres facteurs limitatifs possibles, il faut mentionner la concurrence pour les ressources que livrent aux bélugas les pêcheurs commerciaux et d’autres populations croissantes de mammifères marins tels que le phoque du Groenland, Pagophilus groenlandica, et le phoque gris, Halichoerus grypus (Curren et Lien, 1998). Il faudra mener des recherches plus détaillées avant de pouvoir évaluer de façon critique l’effet de cette concurrence (Nozeres et al., 2001), surtout parce que les bélugas se nourrissent d’une gamme variée d’espèces (Vladykov, 1944) et qu’ils sont capables de plonger en eau profonde pour obtenir leur nourriture (Martin et Smith, 1992). Cependant, il convient de noter que, malgré un taux élevé de récupération des carcasses, aucun cas d’inanition n’a été détecté. Des bélugas sont occasionnellement aperçus à l’extérieur des limites de leur aire de répartition, soit le long de la côte du Labrador, soit au sud de l’estuaire du Saint-Laurent (Curren et Lien, 1998). Il s’agit vraisemblablement d’animaux errants qui appartiennent à cette population, mais ils semblent être très peu nombreux. Au moins un de ces bélugas errants du Labrador a été associé à une population de l’Arctique à l’issue d’une analyse génétique (B. de March, comm. pers.).


Population de la baie d’Ungava

Cette population est si gravement décimée que ses chances de rétablissement demeurent incertaines. Le gouvernement du Québec a récemment annoncé son intention d’entreprendre des projets d’aménagement hydroélectrique dans la baie d’Ungava. Ces travaux pourraient modifier le débit des cours d’eau dans certains estuaires fréquentés par les bélugas de la baie d’Ungava. Par ailleurs, les Inuits de la région se disent inquiets de l’effet des perturbations causées par le bruit du nombre croissant de navires commerciaux et de moteurs hors-bord (Lee et al., 2002).


Population de l’est de la baie d’Hudson

L’exploitation continue de cette population par les chasseurs, au niveau actuel ou à un niveau légèrement réduit, pourrait entraîner sa disparition d’ici 10 à 15 ans (Hammill, 2001; Bourdages et al., 2002). Les bélugas de l’est de la baie d’Hudson font l’objet d’un contingentement, et la chasse est interdite dans certains secteurs en vertu d’un plan de cogestion qu’administrent conjointement le Nunavik et le ministère des Pêches et des Océans du Canada pour tenter de remédier à la situation critique de cette population. Jusqu’à présent, cependant, le nombre de captures demeure essentiellement inchangé (Lesage et al., 2001).

Les perturbations occasionnées par les moteurs hors-bord et par la chasse dans les estuaires fréquentés par les bélugas se sont considérablement intensifiées au fil des ans (Doidge, 1994), et il se peut qu’elles nuisent à la population. Ironiquement, ces perturbations pourraient, à long terme, contribuer à réduire le nombre de captures, du fait qu’elles poussent les bélugas à s’éloigner des côtes.

Par le passé, les Inuits du Nunavik ont également exprimé leurs inquiétudes au sujet de la dégradation de l’habitat estuarien. Ils attribuent ce phénomène aux perturbations causées par le bruit ainsi qu’aux projets hydroélectriques, qui pourraient avoir un effet sur le débit sortant des rivières de l’est de la baie d’Hudson (Doidge et al., 2002; voir également Doidge et Lesage, 2001).

Une intensification de la pêche commerciale, par exemple du flétan noir ou flétan du Groendland (Reinhardtius hippoglossoides), dans le détroit d’Hudson, dans le sud du détroit de Davis et au large de la côte nord du Labrador pourrait dégrader l’habitat hivernal de cette population et de celle de l’ouest de la baie d’Hudson.


Population de l’ouest de la baie d’Hudson

Cette population nombreuse, qui est concentrée sur les rivières Seal, Churchill et Nelson, est fortement et de plus en plus chassée (voir plus haut) et pourrait être perturbée par une intensification de la circulation maritime. Les futurs projets hydroélectriques risquent de modifier le débit sortant des cours d’eau et pourraient amener les bélugas à ne plus se servir de ces estuaires comme lieux de mue ou d’alimentation. Les aménagements réalisés sur la rivière Churchill ne semblent cependant pas avoir eu cet effet jusqu’à présent.


Population de l’est du haut Arctique et de la baie de Baffin

La population de l’est du haut Arctique et de la baie de Baffin, qui hiverne dans le détroit de Jones et dans la polynie des eaux du Nord, ne semble souffrir ni de surexploitation ni d’autres facteurs anthropiques. Il arrive que certains individus soient piégés dans les glaces de la région (Freeman, 1968 et 1973; Heide-Jørgensen et al., 2002b), ce qui n’est pas étonnant puisque les bélugas passent tout l’hiver dans une région où les glaces se meuvent et s’imbriquent constamment. Le nombre de bélugas qui meurent prisonniers des glaces est encore inconnu.

La surexploitation par les Inuits de la côte ouest du Groenland représente une grave menace pour les animaux qui hivernent dans cette région (Innes et Stewart, 2002). Les pêcheurs commerciaux exploitent le flétan noir et la crevette nordique, Pandalus borealis, dans les eaux fréquentées par les bélugas en hiver, mais les effets néfastes de cette concurrence n’ont jamais encore été étudiés.

Les Inuits de l’ouest du Groenland signalent des changements dans le profil de répartition des bélugas, qui tendent maintenant à se concentrer davantage à l’ouest de l’île Disko et, dans certains cas, à s’éloigner encore plus au large. L’augmentation du nombre de chalutiers et de bateaux de chasse, de même que les activités de pêche par rabattage dans des secteurs comme celui d’Upernavik, en seraient d’après eux la cause (Thomsen, 1993).


Population de la baie Cumberland

Abstraction fait de la pression exercée par la chasse de subsistance, cette population ne semble exposée à aucune menace anthropique grave. La pêche commerciale du flétan noir, Reinhardtius hippoglossoides, se pratique dans la région. Les bélugas se nourrissent de cette espèce à la lisière de la banquise (Stewart, 2001).

Les Inuits de Pangnirtung signalent chez les bélugas des changements de comportement qu’ils associent à l’accroissement du nombre de bateaux et au bruit des moteurs hors-bord (Kilabuk, 1998). Ce bruit est considéré comme la cause du déclin de la population de bélugas, qui était autrefois plus nombreuse dans des secteurs tels que le fjord Clearwater. Les chasseurs constatent aussi une réduction de l’adiposité chez les bélugas, qui s’explique selon eux par le fait que les animaux doivent consommer plus d’énergie pour éviter les bateaux à moteur. La proportion de bélugas blessés par balle a augmenté, et ils attribuent ce phénomène aux pratiques de chasse moins sélectives que permettent les bateaux à moteur plus rapides. La situation est exacerbée par le contingentement annuel, qui oblige les chasseurs à effectuer leur chasse plus rapidement afin d’obtenir leur quote-part des captures autorisées (Kilabuk, 1998). Le quota a été augmenté de 35 à 41 en 2003.


Population de l’est de la mer de Beaufort

Cette population fait l’objet d’une surveillance constante depuis 1973, et elle n’est pas réduite par une exploitation excessive. Rien ne semble indiquer qu’il y ait dégradation de l’état corporel des animaux ou que la population souffre des effets d’une maladie infectieuse (MPO, 2000). La pêche commerciale accrue dans les lieux d’hivernage de la mer de Béring pourrait dans l’avenir nuire à plusieurs espèces de mammifères marins de l’Arctique.

De nombreux travaux d’exploration pétrolière ont déjà été réalisés dans le bassin du Mackenzie, et ils semblent n’avoir aucun impact mesurable sur les bélugas de cette population (Fraker, 1980; Finley et al., 1987). Les réserves pétrolières et gazières trouvées sont importantes, et elles seront exploitées dans un avenir rapproché. Cette activité accrue pourrait devenir une source de perturbation.

Une fois que les puits et les pipelines de pétrole et de gaz seront construits, il faudra tenir compte de la menace présentée par les déversements éventuels. Même si les conséquences des déversements d’hydrocarbures ne sont pas nécessairement mortelles à court terme, les effets sur le réseau trophique représentent également une source d’inquiétude (Geraci et al., 1983; Smith et al., 1983; St. Aubin et al., 1985). Si le pétrole est transporté par pipeline le long du Mackenzie plutôt que par pétrolier, la probabilité d’un déversement important qui affecterait les bélugas sera considérablement réduite.