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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le caribou de Peary (Rangifer tarandus pearyi) et le caribou de la Toundra (Rangifer tarandus groenlandicus) (Population de Dolphin-et-Union) au Canada - Mise à jour

Introduction

Au sommet de la dernière glaciation du Pléistocène, environ 20 000 ans BP (avant le présent), l’inlandsis Laurentidien couvrait le continent et certaines des îles du sud, dont l’île Victoria et l’île de Baffin, et des calottes glaciaires plus petites couronnaient l’île Melville, l’île Bathurst et les îles du nord-est (Pielou, 1991). Le niveau de la mer était environ 150 m plus bas que maintenant. La région qui allait devenir l’île Banks et certaines parties de l’ouest des îles Reine-Élisabeth était un désert polaire (comme de nos jours), contigu à la Béringie (figure 1) (Adams et Faure, 2003). Le caribou de Béringie -- ancêtre des actuelles sous-espèces de l’Alaska et du Nord canadien -- n’était pas isolé des populations du Haut-Arctique.

Figure 1. La Béringie, environ 18 000 BP (d’après Pielou, 1991).

Figure 1.  La Béringie, environ 18 000 BP (d’après Pielou, 1991).

Il y a 13 000 ans, l’île Banks était séparée du continent, et une partie de l’île Melville, qui était reliée à l’île Prince-Patrick par une langue de terre, ainsi que des îles plus petites situées au nord-est, étaient aussi libérées de la glace (Pielou, 1991). Avec l’élévation du niveau marin, des populations de caribou ont été isolées de celles de la Béringie et, dans une certaine mesure, les unes des autres, même si elles pouvaient franchir les distances les séparant à la nage ou en marchant sur la glace en hiver. Après le réchauffement rapide qui a marqué le début de l’Holocène, environ 10 000 ans BP, il est survenu un épisode, d’une durée de 3 000 à 4 000 ans, encore plus chaud, avec des températures jusqu’à 4 °C plus élevées que les valeurs actuelles (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat, 1990). Le réchauffement a alors entraîné la présence de beaucoup plus grandes zones d’eau libre en hiver (Dyke et al., 1996), et les caribous des îles de l’Arctique ont été isolés encore plus que maintenant. Même si les caribous étaient relativement isolés, ils bénéficiaient d’un habitat plus propice, parce que la végétation était passée de celle de désert polaire à celle de toundra sèche (figure 1) (Adams et Faure, 2003).

Pour les Inuits et les Inuvialuits, le caribou a toujours été présent dans leur environnement. Il fait partie du paysage et du monde spirituel, et fournit à l’homme nourriture, vêtements et outils. Pourtant, au moment de la rédaction de ce rapport de situation du COSEPAC, la disparition du caribou de Peary semble possible.

La première mention écrite du caribou de Peary concerne la peau d’un « cerf blanc » que le célèbre homme d’État déné Matonabbee donna à la Compagnie de la baie d’Hudson en 1774 ou 1775. Matonabbee avait guidé Samuel Hearne de la baie d’Hudson à l’embouchure de la rivière Coppermine de 1771 à 1772. En l’espace d’un siècle, certains des caribous des îles de l’Arctique étaient déjà en péril. L’introduction des armes à feu faisait de ces doux animaux des proies faciles. Aux environs de 1924, le troupeau de Dolphin-et-Union, riche au début de quelque 100 000 têtes, avait pratiquement disparu. En 1973, une autre crise s’est profilée, due celle-ci au climat : de la pluie verglaçante a recouvert d’une couche de glace la quasi-totalité de l’aire de répartition de l’Ouest des îles Reine-Élisabeth, emprisonnant le fourrage d’hiver. Pendant l’hiver et le printemps 1973-1974, la population de caribou est tombée à 49 p. 100 sous son niveau de 1973 et à quelque 89 p. 100 sous celui de 1961 (Tener, 1963; Miller et al., 1977a).

L’immensité et l’éloignement de leur aire de répartition rend les caribous de Peary difficiles à recenser. Leurs déplacements inter-insulaires ne sont pas faciles à surveiller, et documenter leur comportement et leurs relations avec les habitats, les concurrents et les proies exige de composer avec les difficultés du travail dans l’Arctique. On a rarement pu recenser en une fois la totalité de l’aire de répartition d’une population, et à plus forte raison de l’ensemble de la sous-espèce. C’est pourquoi même des recensements intensifs, d’une grande précision pour les régions couvertes, ont pu manquer des fractions substantielles des populations. De plus, comme certains auteurs ont donné des estimations pour la totalité des individus et d’autres, seulement pour les adultes ou les individus d’un an et plus, ces valeurs ne sont pas directement comparables. Le problème s’est trouvé compliqué par le fait que les recensements ont été menés à des saisons différentes, et que les proportions de faons changeaient avec l’occurrence de nouvelles naissances ou décès. Ce sont ces incertitudes et ce manque de cohérence qui rendent difficile d’établir des tendances.

Pour déterminer les tendances historique et récente (trois générations, soit environ 21 ans) des populations, Lee Harding (rédacteur du présent rapport) a réuni les données de recensement disponibles et, dans la plupart des cas, pris contact avec les auteurs pour régler les problèmes de cohérence mentionnés plus haut. Il a extrapolé les tendances entre les années de grands recensements à l’aide du modèle exponentiel :

Nt Nt-1 + Nt-1Rmax

où N est le nombre d’individus dans la population à un moment donné, t, qui augmente à un taux annuel constant, Rmax. Il a ensuite additionné les tendances des populations locales pour obtenir des tendances concernant chaque population. La population actuelle, représentée par les plus récents résultats de recensement, a ensuite été comparée avec la première estimation indiquée et avec les populations de 1980 pour obtenir les tendances sur trois générations (21 ans).

Cette méthode n’est pas parfaite, et ce pour plusieurs raisons : (1) certaines tendances ne coïncidaient pas avec un modèle exponentiel, de sorte que les valeurs intermédiaires entre les points de début et de fin étaient sous-estimées ou surestimées; (2) certaines incohérences dans les données résultantes persistaient, par exemple lorsque des auteurs différents donnaient des estimations différentes pour la même population; (3) le choix des points de début et de fin à utiliser lorsqu’on disposait de plusieurs estimations pour une période donnée était quelque peu arbitraire, et influait sur les résultats; et, (4) lorsque la première et la dernière estimations mentionnées de populations locales différentes de la même population concernaient des années différentes, elles ont quant même été additionnées pour donner respectivement un « premier effectif » et un « dernier effectif » pour la population. Les estimations originales des recensements et les calculs des tendances sont présentés à l’annexe 1.

La taxinomie du caribou de Peary est maintenant mieux connue qu’au moment de la dernière évaluation, mais elle demeure incomplète. On ne dispose pas encore de collection de spécimens assez exhaustive pour pouvoir mesurer la variabilité de la morphométrie et du pelage sur la totalité de l’aire de répartition. Des techniques moléculaires permettant d’identifier les relations génétiques ont été appliquées, mais la distribution des échantillons est insuffisante et de nombreux résultats importants ne sont toujours pas publiés.

Dans le présent rapport, on entend par « population locale » une portion définissable d’une population, basée sur une caractéristique géographique telle que son aire d’estivage ou d’hivernage, son aire de mise bas ou ses routes migratoires. Le terme de « population locale » est sensiblement synonyme de « troupeau » tel qu’on l’applique traditionnellement aux caribous migrateurs ailleurs au Canada (Thomas et Gray, 2002).

Les Inuvialuits, dans l’ouest de l’Arctique, et les Inuits, dans l’est, par l’entremise de leurs organismes de conservation (comme les organisations de chasseurs et de trappeurs), ont maintenant des responsabilités reconnues dans certains aspects de la gestion de la faune, comme l’allocation de la récolte. Grâce à la diffusion orale du qaujimajatuqangit (savoir traditionnel des Inuits/Inuvialuits), ils peuvent avoir une compréhension du comportement et de la biologie du caribou qui vient compléter les informations des publications scientifiques. Les politiques des gouvernements territoriaux et fédéral ont commencé à demander que le qaujimajatuqangit soit pris en compte dans les décisions de gestion des espèces sauvages (Gouvernement des Territoires du nord-ouest, 1993; Gouvernement du Canada, 1995).

Le savoir culturel, les valeurs et la compréhension des résidants locaux peuvent contribuer aux études scientifiques, non seulement à cause du contenu factuel du qaujimajatuqangit, mais pour l’éclairage plus pertinent qu’il confère à l’interprétation des données (Wolfe et al., 1992; Berkes, 1993; Dwyer, 1994; Berkes, 1998; Deurden et Kuhn, 1998). Plusieurs auteurs ont proposé des façons d’intégrer le qaujimajatuqangit dans la prise de décision en matière d’environnement (Gunn et al., 1988; Freeman, 1992; Johnson, 1992; Stevens, 1994). Usher (2000) les a examinées et propose les critères et procédures suivants pour utiliser le savoir écologique traditionnel (SET) dans la gestion de l’environnement :

  1. Le SET doit être compréhensible et vérifiable.
  2. Il convient de faire la distinction entre l’observation et la déduction ou l’association.
  3. Des intermédiaires formés en sciences sociales qui ont l’appui des détenteurs du SET doivent documenter celui-ci de façon organisée, ce qui implique généralement des entrevues.

Aux fins du présent rapport, on a examiné les types suivants de qaujimajatuqangit :

  • entrevues menées par le rédacteur du rapport auprès de représentants d’organisations de chasseurs et de trappeurs et d’organismes gouvernementaux à Resolute Bay et Inuvik;
  • opinions et observations rapportées, citées comme communications verbales dans des publications et rapports scientifiques;
  • publications et rapports scientifiques dans lesquels le qaujimajatuqangit a été recueilli au moyen d’entrevues formelles par des Inuits ou Inuvialuits parlant l’inuktitut, et résumé ou retranscrit par eux (p. ex. Adjun, 1993; Elias,1993; Ferguson et Messier, 1997; Nunavut Tusaavut Inc., 1997; Ferguson et al., 1998);
  • ateliers où étaient présents un nombre substantiel d’Inuits ou d’Inuvialuits (Gunnet al., 1986; p. ex. Gunn et al., 1998); et
  • rapports scientifiques dont des Inuits ou Inuvialuits étaient co-auteurs (p. ex. Gunn et al., 1986; Gunn et al., 1988; Ferguson et al., 2001).

Outre ces sources attribuables, nombre des recensements qui ont fourni des données essentielles aux études scientifiques sur lesquelles est basé le présent rapport avaient eu recours aux services d’observateurs inuits ou inuvialuits de l’endroit (p. ex. F.F. Slaney & Co. Ltd., 1975a, b; Gunn et Dragon, 1998; Miller, 1998; Larter et Nagy, 2000b; Ferguson et al., 2001; Gunn et Dragon, 2000). On peut présumer que leurs contributions, généralement reconnues dans la section Remerciements, ont amélioré la compréhension issue de l’étude et reflétée dans les rapports. La présente évaluation de la situation est une mise à jour du rapport de Miller (1991), aussi publié sous Miller (1990b).