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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le caribou de Peary (Rangifer tarandus pearyi) et le caribou de la Toundra (Rangifer tarandus groenlandicus) (Population de Dolphin-et-Union) au Canada - Mise à jour

Biologie

Généralités

Le caribou de Peary et le caribou de Dolphin-et-Union vivent dans un environnement rude, où des hivers rigoureux peuvent à l’occasion limiter la quantité de nourriture disponible, causant périodiquement des famines massives et des émigrations dues aux stress environnementaux. Ce dernier point est contesté. On n’a jamais documenté de déplacements à grande échelle d’une population à l’extérieur de son aire de répartition traditionnelle, mais les analyses génétiques donnent à penser qu’il y en a eu (peut-être dans un passé lointain). Nous aborderons plus loin ce genre de déplacements.

Les différences entre le caribou de Peary et le caribou de la toundra (exception faite du caribou de Dolphin-et-Union) sont considérées comme des adaptations spécifiques à l’environnement du Haut-Arctique. Ces adaptations spécifiques demeurent d’une ampleur en grande partie inconnue, mais peuvent inclure les éléments suivants :

  • La fourrure sur la face protège contre les grands froids. Dans le désert arctique, des membres plus courts ne sont pas un handicap, puisque la neige est généralement peu épaisse et souvent bien compactée.
  • La modification de la forme du crâne (plus court et plus large, surtout en ce qui concerne les os nasaux) a une fonction inconnue, mais peut pré-réchauffer l’air inhalé pour l’empêcher de congeler dans les poumons; cela pourrait aussi être une adaptation pour le broutage de végétation basse.
  • Le rumen du caribou de Peary est proportionnellement plus grand que celui du renne (on ne dispose pas de données pour les autres caribous), peut-être pour accepter de plus grandes quantités de fourrage moins nutritif (Staalandet al., 1997, cités par Gunn et Dragon, 1998).
  • Le pelage clair est de toute évidence une adaptation à une région où l’hiver dure du 1er septembre au 31 mai (Miller 1991).

Reproduction et survie

Bien que, chez le caribou de Peary, des biches en bonne santé puissent se reproduire à l’âge d’un an et avoir leurs premiers faons à deux ans, il est plus courant qu’elles aient leur premier petit à l’âge de trois ans. Les taux de gravidité (surtout chez les femelles d’un an) et de survie des faons dépendent beaucoup des conditions nutritionnelles (Thomas et al., 1976; Thomas et Broughton, 1978; Thomas, 1982; Larter et Nagy, 2000b). Gunn et al. (1998) ont avancé que l’âge de la reproduction est en moyenne de quatre ans chez les mâles, et de deux ans chez les femelles; les deux sexes sont féconds jusqu’à 13 ans et peuvent vivre jusqu’à 15 ans; chaque année, jusqu’à 80 p. 100 des femelles adultes peuvent avoir des faons. La proportion de femelles mettant bas une année donnée varie considérablement, selon les pressions environnementales du moment (Thomas et Broughton, 1978; Thomas, 1982).

La surveillance des naissances et de la survie des faons a été sporadique, sauf dans l’île Banks dans les années 1980 et 1990. Une caractéristique constante pour le caribou de Peary est la forte variabilité interannuelle des taux tant de gravidité que de naissance et de survie des faons. Les hivers rigoureux, le recrutement annuel peut tomber à zéro. Les taux de gravidité varient de près de zéro à près de 100 p. 100, et sont liés à la condition physique. Par exemple, Thomas et Broughton (1978) ont constaté que, en 1978, 88 p. 100 des femelles adultes de caribou de Peary prélevées dans les îles Melville et Prince-Patrick étaient gravides, contre 6 et 7 p. 100 en 1975, 1976 et 1977 – les 3 premières années après le catastrophique hiver de 1973 et 1974. En même temps, le pourcentage moyen de graisse dans la moelle du fémur passait de 76 à 88 p. 100. De plus, ces mêmes années, le taux de gravidité dans les îles Somerset et Prince-de-Galles augmentait, de 73 à 100 p. 100, de même que la graisse dans la moelle du fémur, de 76 à 79 p. 100. Ils en ont conclu que les taux de gravidité et les réserves de graisse étaient étroitement liés, et que le rétablissement partiel après les conditions de famine de 1973 et 1974 avait pris trois ans.

Larter et Nagy (2000b), en combinant les données de 1982 à 1999 pour l’île Banks, ont constaté que les valeurs extrêmes du pourcentage de faons présents dans la population en juillet et août après la mise bas de juin allaient de 12,5 à 32,1 p. 100. Le nombre de faons pour 100 femelles adultes dans l’île Banks pendant ces années variait de 24,0 à 74,3. Le taux de naissance dépassait 50 faons pour 100 biches en 8 ans. Le nombre de faons pour 100 femelles adultes a en fait varié de zéro à 96,7 dans les années 1990 (F.L. Miller, comm. pers., 26 janvier 2004).

Larter et Nagy (2000b) ont estimé la production de faons et la survie hivernale des faons sur une période de sept ans (1992-1999), pendant laquelle ils ne considéraient pas les hivers comme rigoureux. Le taux de naissance le plus bas a suivi le seul hiver où la neige a été plus dure (1993-94). Le taux de survie des faons a été à son minimum pendant l’hiver suivant un hiver rigoureux, mais ni la survie ni la production de faons n’était significativement liées à la dureté ni à l’épaisseur de la neige. Larter et Nagy (2000b) en ont conclu que soit les données sur les taux de naissance et de survie des faons n’avaient pas échantillonné la gamme complète des conditions hivernales, soit l’épaisseur ou la dureté de la neige ne représentaient pas adéquatement les conditions hivernales qui influent sur la production de faons et leur survie à l’hiver.

Potentiel de reproduction

Dans des conditions idéales, le caribou de Peary a des taux d’accroissement semblables à ceux des autres caribous pour ce qui est de la reproduction pendant des années consécutives, des naissances uniques et de l’âge à la première gravidité (deux ans). Une complication possible pour les populations en rétablissement (et petites) est l’âge et le sex-ratio de la population « de départ ». Une population qui a survécu à une mortalité massive comportera probablement une forte proportion de femelles reproductrices. Par exemple, Miller et Gunn (2003b) ont noté que 75 p. 100 des caribous observés dans l’île Bathurst en 1998 (après la mortalité massive de 1994 à 1997) étaient des biches en âge de se reproduire, comparativement à 40 p. 100 avant.

Gunn et al. (2000b) ont fait référence au taux « maximal accepté » d’augmentation annuelle de 0,3, ou 30 p. 100 (l=1,3), taux que Bergerud (1978) avait déjà proposé pour les caribous en général. La population locale du complexe de l’île Bathurst s’en rapprochait, étant passée de 1 103 individus en 1988 à 2 667 en 1993 (Miller, 1998), soit un accroissement annuel de 19 p. 100 (l=1,19) sur cinq ans. (Les effectifs des caribous de l’île Banks et du nord-ouest de l’île Victoria semblent avoir augmenté plus vite, mais ces données sont douteuses, en partie parce que, lorsque les populations ont augmenté dans l’île Banks, elles ont baissé dans l’île Victoria, et inversement, ce qui suggère un échange entre les deux endroits.) Sur de plus longues périodes, cependant, même lorsque les conditions restaient favorables, les caribous de Peary et de Dolphin-et-Union ont connu des taux d’augmentation annuelle plus bas :

  • Île Bathurst : de 266 individus en 1974 à 3011 en 1994 (20 ans), soit 13 p. 100 (l=1,13);
  • Dolphin-et-Union : de 3424 en 1980 à 27 786 en 1997 (17 ans), soit une augmentation annuelle de 13 p. 100 (l=1,13).

Miller (1998) a quant à lui indiqué un accroissement fixe sur 20 ans de 13 p. 100 par année pour le caribou de Peary dans le complexe de l’île Bathurst, et suggéré que c’était une valeur à laquelle on pouvait raisonnablement s’attendre pour les caribous de Peary des îles Reine-Élisabeth dans des conditions environnementales favorables et sans épisodes de mortalité massive. Gunn et al. (1998), rendant compte des résultats d’un atelier de modélisation, ont également déclaré que, lors de périodes particulièrement favorables, le taux fixe de croissance de la population pourrait atteindre 15 à 20 p. 100.

Physiologie

Miller (1991) a déjà passé en revue des aspects de la physiologie qui sont pertinents dans une évaluation du statut à des fins de conservation. Nous avons discuté plus haut de la physiologie en relation avec la nutrition. Gunn et Dragon (1998) ont fourni un bon examen de la physiologie du caribou et du bœuf musqué dans l’optique de la nutrition et possiblement de la concurrence avec le bœuf musqué.

Déplacements et dispersion

Chez les caribous de Peary, les stratégies de migration sont souples et diverses : certains ont des territoires vitaux relativement petits (p. ex. l’île Bathurst) dont ils sortent pendant les hivers rigoureux, d’autres migrent et ont des aires saisonnières distantes de centaines de kilomètres (p. ex. le complexe de l’île Melville). Dans toutes les populations de caribou de Peary, il semble aussi y avoir quelques individus qui effectuent de longs déplacements irréguliers à l’extérieur de leur territoire vital normal, tant les bonnes années que les mauvaises. Ces déplacements peuvent être attribués à une quête désespérée de nourriture pendant les hivers rigoureux, mais sont plus difficiles à interpréter les bonnes années. On ne sait pas quelle proportion des caribous de Peary entreprend ce genre de déplacement, ni quels sont les facteurs environnementaux ou autres qui les poussent à le faire. Les incertitudes quant à la fréquence et à l’échelle de ces déplacements et aux motivations des individus en question ont été une source de controverse parmi les biologistes, ainsi qu’entre les biologistes et les Inuits et Inuvialuits.

La distance maximale (somme vectorielle sur l’horizontale) parcourue par des caribous marqués du complexe de l’île Melville pendant la migration printanière est de 450 km (Miller et al., 1977b). Miller et Barry (2003) ont établi que les territoires vitaux moyens de 4 des 17 caribous de Peary porteurs de colliers à émetteur suivis par satellite qui sont restés sur l’île Bathurst pendant un an étaient compris entre 1 221 et 2 429 km² (moyenne ± ET = 1 765 ± 160 km², IC de 95 p. 100 = 1 353 à 2 178 km²) sur une année complète, 1993-1994, année favorable sur les plans de la nutrition et de la reproduction. Les 13 autres caribous ont exploité de nombreuses îles voisines, mais leurs territoires vitaux n’ont pas encore été indiqués. Certaines des migrations saisonnières dans le complexe Prince-de-Galles – Somerset – Booth auraient été de l’ordre de 300 à 500 km, voire plus, et, dans le complexe de l’île Bathurst, de 100 à 200 km. Les caribous du troupeau de Dolphin-et-Union font aussi des migrations saisonnières de l’ordre de 300 à 500 km (Gunn et Fournier, 2000).

La plupart des traversées documentées ont été faites en hiver sur la glace, mais d’autres ont été faites à la nage, sur au moins 2,5 km (Miller, 1995).

Chez les caribous de Peary et de Dolphin-et-Union, la fidélité des biches à leurs aires de mise bas a été confirmée par des relevés aériens (Urquhart, 1973; Milleret al., 1977b) et par télémétrie satellitaire (Gunn et Fournier, 2000; Gunn et al., 2000a). Cette fidélité est un des éléments des déplacements saisonniers réguliers (Gunn et Miller, 1986, cités in Miller (1991), Miller et Gunn, (2001)). Les mâles font aussi une utilisation régulière de territoires saisonniers, comme en témoigne la distribution non aléatoire des bois (Miller et Barry, 1991).

Miller et Barry (2003) ont aussi noté que les caribous utilisaient de plus grandes portions de leurs territoires vitaux en été et en automne qu’en hiver, et ont avancé l’hypothèse que cet état de choses reflétait la disponibilité générale de la nourriture, plutôt que le besoin de se déplacer pour trouver un fourrage adéquat. La même année, Miller (2002) a documenté que deux caribous de Peary (un mâle et une femelle) avaient des territoires vitaux qui regroupaient respectivement six et cinq îles, le mâle effectuant 16 déplacements entre ces îles et la femelle 11, entre le 1er juillet 1993 et le 30 juin 1994. Il a aussi passé en revue des études antérieures qui montraient que, les hivers rigoureux, alors que certains caribous restent sur leur territoire vital dans une île quitte à mourir de faim, d’autres migrent vers des îles voisines.

Les indications de déplacements inter-insulaires reposent sur diverses sources : observations directes de caribous et de leurs pistes sur la glace de mer, rencontre de caribous sur des îles plus petites (et hypothèses quant à leur point d’origine), hypothèses quant aux déplacements basées sur les différences des effectifs de caribous dans des îles voisines au cours de recensements consécutifs. Parmi les déplacements signalés :

  • au sein du complexe insulaire Melville – Prince-Patrick (Miller et al., 1977b);
  • entre l’île Bathurst et les îles proches (à moins de 10 km de distance), et entre ces dernières (Miller, 1995, 1998; Miller, 2002);
  • de l’île Bathurst à l’île Baring (50 km à l’est); puis de Baring à l’île Cornwallis; ensuite, de Cornwallis à la petite île Cornwallis à l’île Milne, et de nouveau à l’île Bathurst (Miller 1995, 1997b, 1998; Miller et Barry, 2003);
  • de l’île Bathurst à l’île Lougheed, puis à l’île Borden (280 km au nord-est de l’île Bathurst, ce qui implique des traversées sur la glace de mer d’au moins 48 km jusqu’à l’île Lougheed et de 100 km jusqu’à l’île Borden), l’individu étant mort immédiatement après son arrivée sur l’île Borden (Miller, 1997b, 1998);
  • entre l’île Prince-de-Galles, l’île Russell, l’île Somerset et les petites îles avoisinantes, la péninsule de Booth (Miller et Gunn, 1978, 1980; Miller et Kiliaan, 1980, 1981; Miller et al., 1982); et
  • de l’île Bathurst à l’île Cornwallis au moins deux fois : pendant l’année de famine 1973 et 1974 (Miller et al., [1977a]), et de nouveau dans les années de famine de 1994 à 1997 (Miller, 1998; Gunn et Dragon, 2002).

Outre les déplacements documentés ci-dessus, le qaujimajatuqangit suggère que des caribous se sont aussi déplacés entre le complexe de l’île Bathurst et le complexe Prince-de-Galles – Somerset, et du complexe de l’île Bathurst à l’est des îles Reine-Élisabeth. Les gens de l’endroit pensent que ces déplacements ne sont pas rares et peuvent être déclenchés par des mauvaises conditions sur le territoire des animaux (dont celles dues à des hivers rigoureux) ou par un besoin inhérent de changer de territoires pour ne pas les surexploiter (Ferguson et al., 1998). En outre, des tests génétiques donnent à penser qu’il y a eu par le passé un échange de gènes entre la population des îles Prince-de-Galles – Somerset et le complexe de l’île Bathurst (Zittlau, 2003).

T. Mullen (Service de la faune du Nunavut, Resolute Bay, comm. pers., 20 mars 2002) signale avoir vu des pistes de caribou partant de l’île Cornwallis vers le sud à travers le détroit de Barrow, et D. Kaomayok (chasseur de Resolute Bay, comm. pers. citée in Gunn et Dragon, 1998) a avancé que le caribou de l’île Prince-de-Galles avait pu gagner l’île Bathurst dans les années 1990, ce qui expliquerait son absence de l’île Prince-de-Galles, mais il n’en avait pas d’observation directe. Cependant, les chercheurs du Service canadien de la faune qui faisaient alors des recensements dans le complexe de l’île Bathurst n’ont pas vu de caribous de grande taille typiques du dême des îles Prince-de-Galles – Somerset (Gunn et Dragon, 1998); aucun chasseur inuit n’a signalé non plus avoir vu de caribou kingailik (île Prince-de-Galles) dans l’île Bathurst (F.L. Miller, comm. pers., 26 janvier 2004). De plus, T. Mullen (comm. pers., 20 mars 2002) et N. Amarualik (Association des chasseurs et trappeurs de Resolute Bay, comm. pers., 20 mars 2002) ont déclaré que les chasseurs de Resolute Bay et de Grise Fiord s’entendaient généralement sur le fait que les caribous se sont par le passé déplacés de l’île Cornwallis aux îles Devon et Ellesmere.

Pendant l’effondrement de 1994 à 1997, les caribous de l’île Bathurst se sont déplacés vers l’est au moins jusqu’à l’île Cornwallis (Miller et Barry, 2003), où environ 85 ± 25 individus ont été abattus, ce qui en laisse quelque 315 d’indéterminés dans le bilan massique mort/vivant de Miller (1998) et de Gunn et Dragon (2002) pour 1995. Des Inuits de Resolute Bay ont déclaré que de nombreux caribous ont gagné les îles Devon et Ellesmere à cette époque (T. Mullen, Service de la faune du Nunavut, comm. pers., 20 mars 2002; N. Amarualik, Association des chasseurs et trappeurs de Resolute Bay, comm. pers., 21-22 mars 2002).

On a certaines indications – pistes sur la glace et observations de caribous sur de petites îles du détroit de Barrow (Miller et Gunn, 1978) – selon lesquelles quelques animaux auraient pu effectuer de tels déplacements à petite échelle et à intervalles irréguliers, mais on n’en a aucune de déplacements réguliers ou de masse. F. Miller (Service canadien de la faune, comm. pers., 21 décembre 2002) a tenté de documenter ces observations, mais n’a trouvé personne qui puisse vérifier une observation « de première main » de caribous ou de pistes entre les territoires de ces populations. Il a cherché en vain des pistes ou autres indices de ces déplacements sur les deux rives du détroit de Barrow, aux moments où ils étaient censés avoir eu lieu.

La capacité de changer de territoire par des déplacements inter-insulaires en période de stress environnemental pourrait être importante pour la survie du caribou de Peary, et est essentielle à la recolonisation de territoires abandonnés (Miller, 1990a). Miller et Gunn (1978), par exemple, ont avancé l’hypothèse que la population décimée de l’île Bathurst pourrait se rétablir grâce à des déplacements de caribous en provenance des îles Somerset et Prince-de-Galles à travers le détroit de Barrow ou le détroit du Vicomte de Melville.

Miller et Gunn (2003b) ont conclu que

« les déplacements inter-insulaires pourraient aider à éviter temporairement les prédateurs, et améliorer l’exploitation par le caribou de différents territoires sur différentes îles. À son tour, cette situation maximiserait l’utilisation des meilleurs territoires saisonniers d’un groupe d’îles en période de stress environnemental. Ces déplacements inter-insulaires représenteraient donc une manière efficace d’exploiter le territoire, même si c’est moins le cas les années où il y a des périodes prolongées de conditions très défavorables de neige et de glace sur l’ensemble de l’aire de répartition… Ces régimes saisonniers et annuels d’utilisation du territoire suggèrent un bon degré de souplesse et d’adaptabilité à un environnement variable et rigoureux, et montrent l’importance du rôle d’îles relativement petites dans l’écologie du caribou de Peary. »

Alimentation et relations interspécifiques

Depuis l’effondrement de la population de l’île Bathurst en 1973-1974, on continue de se demander s’il est imputable à une moindre disponibilité du fourrage due au surpâturage, découlant soit d’une surpopulation de caribous soit de la concurrence avec le bœuf musqué. Les brusques effondrements des effectifs dans le complexe de l’île Bathurst étaient clairement dus à des épisodes de neige épaisse et de glace sans lien avec les conditions de disponibilité de la nourriture – un mécanisme indépendant de la densité (Miller, 1991, 1998). Il a été envisagé que les baisses de population ou les émigrations du caribou de Peary soient déclenchées par la surpopulation et/ou une dégradation des fourrages, un mécanisme dépendant de la densité (Ferguson et al., 2001), mais ces hypothèses n’ont pas été étayées.

De nombreux auteurs (voir la revue in Miller, 1998:48-54) ont trouvé que les lichens sont souvent d’une importance secondaire dans l’alimentation du caribou de Peary, comparativement aux caribous du continent et des aires de répartition plus méridionales. Parker (1978) a échantillonné des contenus ruminaux et fécaux dans les îles Melville et Axel-Heiberg, et trouvé que le saule (Salix arctica) en est l’élément le plus important, surtout en été. En hiver, les animaux consommaient des dicotylédones herbacées, des graminées et quelques carex, mais conservaient une meilleure condition nutritionnelle et reproductive avec un régime à forte teneur en saule. Il a montré que, les hivers favorables, il n’existait pas de concurrence interspécifique avec le bœuf musqué pour ce qui est du fourrage total disponible, mais a prédit que cela pourrait être le cas pendant les hivers rigoureux, puisque les deux espèces recherchaient les saules sur les crêtes et les pentes exposées. Il en a conclu qu’une couverture de neige épaisse, dense et prolongée est le facteur climatique important qui régit les populations tant de bœuf musqué que de caribou. Riewe (1973) a aussi trouvé que le saule est « vital » pour les caribous de l’île d’Ellesmere. D’autres études ont montré que la saxifrage à feuilles opposées (Saxifraga oppositifolia) est très importante, surtout en été, lorsque le caribou en choisit les fleurs (voir la revue de Miller, 1991).

Thomas et al. (1999), à partir de leurs données de 1974, ont montré que le couvert végétal et la récolte sur pied en été et en hiver étaient corrélés avec la densité des types de pelotes fécales des caribous pendant ces saisons, ce qui prouve que le caribou recherche ces types d’habitats pendant les deux saisons. En été, les densités de pelotes fécales étaient plus élevées aux sites mésiques où abondaient les lichens, le saule, les luzules (Luzula spp.), le pavot arctique (Papaver radicatum) et la stellaire à longs pédicelles (Stellaria longipes). Les sites d’alimentation hivernaux se caractérisaient par de fortes densités de Luzula spp. et de lichens. À certains sites, l’exploitation du territoire hivernal présentait une forte corrélation positive avec la présence de Cetraria delisei, de Thamnolia vermicularis, de Juncus bigumis, d’Alopecurus alpinus et de lichens crustacés. Ils ont aussi conclu que, durant l’hiver rigoureux de 1973-1974, qui a causé des mortalités chez à la fois les caribous et les bœufs musqués, il n’y a pas eu de concurrence entre les deux espèces. Les densités des pelotes fécales des deux espèces présentaient une corrélation négative et les relations avec certaines espèces de fourrages contrastaient significativement. En outre, le caribou exploitait surtout des sites mésiques à xériques, et le bœuf musqué les prairies humides. Les auteurs en ont conclu que les Luzula spp. sont des aliments de survie, consommés pendant les hivers rigoureux faute de nourritures plus agréables. Les Luzula ne sont digestibles qu’à 28 p. 100, comparativement au Thamnolia vermicularis (57 à 62 p. 100) et aux Cetraria spp. (61 à 81 p. 100).

Le caribou de Peary a besoin d’environ 1 kg MS/jour (matière sèche par jour) pour survivre en hiver, ou 2,0 kg MS/jour pour assurer une bonne santé (Miller, 1998, a extrapolé ces chiffres d’études menées en Alaska, qu’il cite en consultation avec l’auteur principal, Robert G. White). Le territoire produit beaucoup plus que cela, même les mauvaises années. Miller (1998, citant des données inédites de 1974 de D.C. Thomas, maintenant publiées comme Thomas et al., 1999) a calculé la biomasse végétale (parties vivantes seulement de toutes les plantes vasculaires et des lichens, exception faite des mousses, des lichens crustacés et des algues), mesurée en tant que matière sèche (MS), et disponible dans l’est de l’île Melville au printemps après la mortalité massive de 1973-1974. Le total disponible était de 33,5 g MS/m².

En se basant sur la faible densité en 1973, donc avant l’épisode de mortalité, des caribous qui occupaient ce territoire de l’île Melville ce printemps-là, Miller (1998) a calculé que les animaux n’auraient eu besoin que de 0,05 g MS/m²/an, soit moins de 0,2 p. 100 du fourrage disponible, pour survivre à l’hiver précédent. Il a également calculé que, même à la densité historique maximale dans le complexe de Bathurst (1961 : 3608), avec seulement 5 g MS/m²/an, il suffisait de 2 p. 100 du fourrage disponible. Donc, selon Miller (1998), la quantité absolue de fourrage n’était pas un facteur limitatif, et la surutilisation du territoire n’était pas en jeu. Sa conclusion a été que le fourrage était inaccessible à cause des conditions de neige, surtout celles imputables aux chutes de neige du début de l’hiver (1er septembre – 30 novembre). Ces conditions défavorables sont particulièrement graves si elles succèdent à des pluies de fin de septembre et/ou de début d’octobre, qui gèlent sur, dans ou sous la couche de neige, ce qui empêche les ongulés de brouter ou exige d’eux beaucoup d’énergie pour y parvenir.

Miller (1998) s’est basé sur la taille moyenne du territoire vital pour 6 caribous, soit 1 765 ± 160 km², en 1993 et 1994, une année favorable, pour calculer qu’ils n’avaient besoin que de 5 à 8 p. 100 de la superficie terrestre disponible dans l’île Bathurst pour satisfaire à leurs besoins nutritionnels. Il a fait une distinction entre la raréfaction du fourrage dépendante de la densité, qui pourrait en théorie déclencher une émigration, mais qui ne s’est pas produite dans l’île Bathurst ni sur d’autres îles de l’ouest des îles Reine-Élisabeth, et sa non-disponibilité saisonnière indépendante de la densité, qui se produit effectivement, a causé des famines et peut déclencher des émigrations limitées.

Beaucoup d’Inuits croient que les caribous quittent régulièrement leurs territoires vitaux à cause d’une dégradation des ressources en fourrage. Par exemple, après le déclin de la population des îles Prince-de-Galles – Somerset, des Inuits de l’endroit ont indiqué qu’il était probablement dû aux effets de fortes densités de caribou sur l’abondance du fourrage (S. Idlout, comm. pers., in Ferguson et al., 2001). Pour ce qui est du déclin dans l’île Banks, il n’y avait pas d’association statistiquement significative entre aucune mesure de la rigueur de l’hiver et soit la production de faons soit leur survie hivernale, non plus qu’aucune indication de mortalité massive (Larter et Nagy, 2000b). La disponibilité du fourrage avait donc pu être un facteur et, de fait, les chasseurs inuits de l’endroit ont signalé que certains caribous étaient en mauvaise condition physique à l’automne, avant même le début des conditions hivernales rigoureuses. De même, les déclins dans le nord-ouest de l’île Victoria (Gunn, 1993; Inuvialuit Game Council, 2002b) et des îles Prince-de-Galles – Somerset (Gunn et Dragon, 1998) n’ont pu être associés à aucune mortalité hivernale de grande échelle, comme celle décrite pour l’ouest des îles Reine-Élisabeth (Milleret al., 1977a; Miller, 1991; Gunn et Dragon, 2002). S’il y a eu des conditions de neige défavorables et la présence de glace sur, dans et sous la couverture de neige dans le nord-ouest de l’île Victoria et dans les îles Prince-de-Galles et Somerset, elles sont passées inaperçues.

On a signalé plusieurs cas où des caribous de la toundra et des rennes d’autres îles de l’Arctique ont changé de territoire en réponse à une dégradation de la disponibilité du fourrage (Gates et al., 1986; Adamczewski et al., 1988; Ouellet et al., 1993; Staaland et al., 1993; Ouellet et al., 1996; Ferguson et al., 2000; Ferguson et Messier, 2000). Le qaujimajatunqagnit relate aussi plusieurs cas de changements de territoire, les animaux délaissant des régions en détérioration dans l’île de Baffin (Ferguson et Messier, 1997; Ferguson et al., 1998). Ces situations, avec des quantités plus élevées de fourrage autre que des lichens (herbacées et carex) nourrissant des densités plus élevées de rennes ou de caribous, sont cependant bien différentes du territoire et des faibles densités de caribou de Peary du Haut-Arctique; de plus, des épisodes de formation de glace ont pu intervenir dans certains des changements de territoire (F. Miller, comm. pers., 21 mai 2003).

Les indications dont on dispose pour le caribou de la toundra donnent à penser qu’il change d’aire d’hivernage pour des raisons complexes (qui sont mal documentées, mais ont fait l’objet de beaucoup de spéculations), dont parfois la disponibilité du fourrage. On a souvent envisagé des changements de territoire survenant avant que le surpâturage ne l’endommage, mais cet état de choses serait difficile à démontrer.

L’utilisation des territoires d’automne par la population de Dolphin-et-Union est une situation plus inhabituelle. Depuis le milieu des années 1980, ces caribous migrent sur la côte sud de l’île Victoria à l’époque du rut, puis franchissent la glace nouvellement formée pour gagner l’aire d’hivernage sur le continent (Nishi et Gunn, 2004). Ces dernières années, cependant, l’englacement survient plus tard, et les caribous arrivés sur la côte endommagent visiblement la végétation, du moins dans certains endroits, pendant qu’ils attendent que la glace se forme (A. Gunn, gouvernement des Territoires du nord-ouest, comm. pers., 9 juillet 2003). Si le réchauffement planétaire devait entraîner une poursuite de cette tendance, les conséquences pourraient en être désastreuses.

Comportement et adaptabilité

Dans des entrevues structurées menées par des personnes parlant l’Inuktitut, des résidents de Resolute Bay (Nunavut Tusaavut Inc., 1997) et de l’île Holman (Elias, 1993) ont mentionné que le caribou de Peary avait tendance à abandonner temporairement son territoire en réponse à des conditions environnementales telles que des épaisseurs extrêmes de neige et de glace recouvrant le fourrage, pour y revenir quelques années plus tard. Ces hivers-là, les caribous qui ne quittaient pas la région mouraient de faim. Une des personnes interviewées par Elias (1993) a aussi dit que les caribous ne s’enfuient pas devant les autoneiges, ce qui les rend extrêmement vulnérables face aux chasseurs. Une autre situation de vulnérabilité aux chasseurs, mentionnée dans les entrevues menées à Resolute Bay, se produit lorsque le caribou passe à la nage d’une île à une autre (les caribous migrant ainsi sont appelés « sinmiujut »).

Miller (1991) a fait une revue du comportement et de l’adaptabilité. Le caribou de Peary vit en groupes assez petits, relativement au caribou de la toundra. Ces groupes grossissent un peu avant la mise bas, se stabilisent ou diminuent pendant, puis grossissent de nouveau après, à mesure que les animaux passent des régions côtières à l’intérieur. Le caribou de Peary creuse des cratères dans la couche de neige tant que celle-ci n’a pas atteint un certain seuil de dureté (densité); il va ensuite brouter sur les crêtes et sommets balayés par le vent (où la couche de neige est moins épaisse, voire nulle), et dans les champs de pierres, où la neige est plus profonde, mais molle et sans croûte due au vent. Dans les conditions de formation de glace (épaisseur de neige >30 cm, températures fluctuant autour du point de congélation), le caribou quitte les champs de pierre et gagne les pentes faisant face au sud, sans neige, qui sont aussi les premiers endroits où survient le verdissement printanier.

L’absence quasi-totale de moustiques et d’hypodermes permet au caribou de se nourrir plus longtemps sans interruption, et donc de constituer des réserves de graisse substantielles, qui peuvent totaliser jusqu’à 55 mm de dépôt sous-cutané sur le dos. De bonnes accumulations de graisse à l’automne sont essentielles à la survie de l’individu pendant les hivers rigoureux. Les années de conditions de neige/glace particulièrement difficiles menant à des stress environnementaux (nutritionnels) extrêmes, la production de faons et/ou leur survie après la naissance (les décès survenant généralement dans les premières heures, la première journée ou la première semaine de vie) sont relativement basses ou, quoique moins souvent, presque nulles. Certains caribous de Peary réagissent aussi au stress en changeant d’endroit sur le territoire vital ou en étendant la région exploitée sur le territoire d’une population locale, voire en émigrant sur une grande distance ou en sortant temporairement de leurs territoires vitaux antérieurs (Miller, 1995, 1997b, 1998; Miller, 2002; Miller et Barry, 2003), comme on l’a vu plus haut.