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Programme de rétablissement du morse de l'Atlantique

Faisabilité du rétablissement

Il y a une population autonome de morses de l’Atlantique dans l’est de l’Arctique, qui jouxte l’aire de répartition historique de la population de l’Atlantique Nord-Ouest maintenant disparue du pays. On observe épisodiquement des individus, probablement des égarés des eaux nordiques, dans l’aire de répartition historique de la population de l’Atlantique Nord-Ouest, mais il n’y a pas eu de rétablissement naturel de la population au sud, malgré la cessation de la principale menace (la chasse) depuis plus de 200 ans (COSEPAC 2006).

Par conséquent, toute tentative de rétablissement à court terme de cette population disparue du pays nécessiterait la réintroduction d’individus provenant d’une autre région en vue d’établir une population viable.   

Le rétablissement de la population de morses de l’Atlantique Nord-Ouest n’est pas jugé possible pour le moment. Conformément à la définition d’une espèce « disparue du pays » donnée par le COSEPAC, cette population n’est plus présente à l’état sauvage au Canada et par conséquent son rétablissement à quelque niveau que ce soit nécessiterait l’introduction d’individus non indigènes et un examen des critères d’évaluation à appliquer à ces individus. Abstraction faite de cet aspect administratif de la question, un examen exhaustif des considérations liées à la faisabilité d’un rétablissement est présenté dans les pages qui suivent. 

2.1 Disponibilité d’individus aux fins de reconstitution de la population

Pour parvenir à un rétablissement, il faudrait disposer d’individus permettant de reconstituer une population viable. Les populations de morses de l’Atlantique au Canada ont été évaluées comme « préoccupantes » dans le cadre d’une seule unité désignable par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC 2006). Les estimations de leur abondance actuelle sont imprécises, mais il ressort de l’information disponible que l’effectif total des morses dans le nord du Canada serait de l’ordre de 10 000 individus (COSEPAC 2006). Toutefois, on n’est pas certain que ces populations soient capables de soutenir les prélèvements actuels et on connaît mal les quantités capturées présentement. Les captures moyennes récentes ont pu être de l’ordre de 560 individus par an, ce qui n’est peut‑être pas viable dans certaines régions, voire dans l’ensemble de l’aire de répartition (COSEPAC 2006).

D’après les critères d’évaluation du risque utilisés par le COSEPAC (COSEPAC 2004) qui s’appliqueraient à une évaluation subséquente, les populations de moins de 250 individus adultes sont considérées comme étant « en voie de disparition ». Par conséquent, d’un point de vue hypothétique, ilserait nécessaire d’introduire dans la région bien plus d’une centaine d’individus adultes, voire au moins 250, pour former la base de la reconstitution d’une population de morses de l’Atlantique qui se situerait au-delà du seuil d’une population en voie de disparition. La reconstitution de la population sur une période de 5 ans permettrait aux individus de forger des liens sociaux et de former une population viable. Selon ces hypothèses, il faudrait capturer de 20 à 50 individus par an et les transporter au lieu de réintroduction. Quoique cette quantité de prélèvements ne représenterait pas, à elle seule, une menace pour la conservation, l’ajout de ces prélèvements aux captures existantes accroîtrait les risques qui pèsent sur les populations nordiques existantes. Par conséquent, il n’est pas certain que le prélèvement, parmi la population qui existe encore, d’individus destinés à la réintroduction ne serait pas préjudiciable à la situation de cette population, même s’il était bien géré. De plus, les captures en vue de la reconstitution d’une population de l’Atlantique Nord-Ouest devraient être gérées de concert avec les captures de subsistance des Autochtones. L’espèce est importante pour la subsistance des Autochtones et les prélèvements effectués à cette fin sont conséquents. Les droits de capture des Autochtones sont garantis par la Constitution du Canada et par l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, mais les besoins de la conservation ont toutefois priorité sur ces droits.

Le morse de l’Atlantique est présent également à l’ouest et à l’est du Groenland ainsi qu’à l’ouest de la Russie, mais en raison de la situation de ces populations sur le plan de la conservation, des prélèvements parmi elles aux fins de réintroduction dans le sud du Canada sont peu plausibles. La population de l’ouest du Groenland est jugée appauvrie et en baisse, et elle fait l’objet de captures de subsistance. La population de l’est du Groenland fait, elle aussi, l’objet de captures de subsistance, dont la quantité pourrait fort bien ne pas être soutenable. Quant à la population de l’ouest de la Russie, l’information à son sujet est très incertaine (NAMMCO 2005).

 2.2 Disponibilité de l’habitat

Pour soutenir la reconstitution de la population de morses de l’Atlantique Nord-Ouest, il faudrait qu’un habitat suffisant soit disponible ou soit rendu disponible par des mesures de gestion ou de restauration. Il existe probablement des habitats convenables, combinant des eaux relativement peu profondes et des communautés productives d’invertébrés benthiques, dans la région de l’Atlantique Nord-Ouest autrefois habitée par le morse de l’Atlantique, puisqu’on y trouve des étendues relativement vastes d’habitats relativement intacts. Toutefois, les établissements humains et les activités humaines sont maintenant largement répandus dans cette région, autrefois inhabitée, et les perturbations en découlant représenteraient un important facteur limitatif de l’habitat possible.

Il faudrait choisir très soigneusement les endroits où réintroduire la population. Il devrait s’agir d’endroits comptant le moins possible d’établissements humains (pour réduire les perturbations), d’activités humaines (comme la pêche, la navigation maritime et les activités récréatives dans les zones côtières) ainsi que de pêches des invertébrés benthiques, et offrant des eaux relativement exemptes de pollution (pour réduire la contamination et la mortalité connexes chez les invertébrés benthiques). On pourrait envisager de choisir des endroits situés dans des zones côtières protégées et il conviendrait d’intégrer à toute initiative de réintroduction des mesures pour restreindre les interactions entre les humains et les morses.  

2.3 Potentiel d’atténuation des menaces pour les individus et l’habitat

L’évaluation de la faisabilité du rétablissement doit également tenir compte du potentiel d’atténuation ou d’élimination des menaces importantes pesant sur l’espèce ou sur son habitat. Les dispositions interdisant de nuire à une espèce disparue du pays inscrite sur la Liste établie en vertu de la Loi sur les espèces en péril peuvent représenter de bons moyens de réduire au minimum les menaces pouvant peser sur une population réintroduite.

Il est peu probable que la capture du morse représente une menace grave dans le sud du Canada, puisque seule la capture que pratiquent les Autochtones à des fins de subsistance est autorisée dans la population de morses encore existante dans l’Arctique. Bien qu’on ne puisse affirmer que les Autochtones n’y exerceraient pas leurs droits de capture à des fins de subsistance, rien ne semble dénoter l’existence d’une capture du morse par les Autochtones dans le sud. Les Cris de l’est de la baie James et de la baie d’Hudson capturent occasionnellement des morses pour nourrir leurs chiens (COSEPAC 2006) et il est possible que cette pratique ait eu cours également dans le sud du Canada à l’époque où on y trouvait des morses. Comme c’est le cas pour les phoques et les baleines, l’empêtrement dans les engins de pêche est une menace possible qu’il faudrait gérer dans toute zone où l’espèce serait réintroduite. On pourrait vraisemblablement réduire les perturbations humaines en choisissant pour la reconstitution de la population des endroits éloignés des établissements humains ou situés dans une zone protégée existante.

Les interactions avec d’autres espèces pourraient influer sur le rétablissement, mais il est impossible d’en évaluer les effets. La prédation ne poserait sans doute pas de problème, étant donné qu’elle est apparemment rare même dans le nord et que son incidence est réduite par le comportement des troupeaux. Une abondance et une productivité suffisantes des espèces-proies seraient des facteurs déterminants dans le choix d’un endroit pour la réintroduction.

2.4 Existence de techniques de rétablissement efficaces

Il faudrait disposer de techniques de rétablissement éprouvées pour réussir à reconstituer la population considérée. Le transport aérien de morses est faisable, comme on l’a vu lors d’expéditions individuelles de morses entre des zoos et des aquariums (Brookfield Zoo n.d.). Toutefois, il semble peu probable que le transport du grand nombre de morses qui serait nécessaire pour reconstituer une population viable soit possible à court terme, compte tenu de l’éloignement des régions sources, de la taille des animaux adultes, du nombre d’individus requis, des grandes distances à parcourir et de l’incertitude au sujet de la survie des animaux déplacés. Comme les morses ne sont présents que dans les régions nordiques éloignées des services de transport aérien normaux, le transport d’animaux vivants depuis ces régions poserait de très grands problèmes de logistique. Ces dernières années, les morses sont devenus moins abondants près des agglomérations et on les trouve surtout maintenant à une certaine distance des établissements humains (COSEPAC 2006), ce qui ajoute aux difficultés de transport à l’état vivant. De plus, puisqu’il faut que la réimplantation se fasse dans des endroits où il y a le moins possible de perturbations humaines, il serait nécessaire d’amener les morses vers les parties de leur aire de répartition qui sont les plus lointaines, ce qui accroîtrait encore la distance de transport et la complexité de celui-ci.

Tel qu’indiqué plus haut, il faudrait transporter chaque année, sur 5 ans ou plus, de 20 à 50 individus pour former la base d’une reconstitution de la population. Chaque opération de transport d’un individu nécessiterait : a) la capture d’un morse adulte vivant dans une région éloignée de l’Arctique; b) le maintien de cet individu en captivité en attendant son transport; c) le transport, probablement par la voie maritime, jusqu’à un aéroport local; d) le transport par un petit aéronef (Twin Otter) depuis l’aéroport local jusqu’à celui d’Iqaluit ou à un autre aéroport capable d’accueillir de grands aéronefs; e) le transport vers le sud par jet; f) le transport jusqu’à un grand aéroport situé dans la zone où l’animal serait lâché et g) le transport par petit aéronef, véhicule routier ou bateau jusqu’au lieu du lâcher. On pourrait réaliser un gain d’efficacité en capturant et transportant plusieurs animaux à la fois. Toutefois, compte tenu de la logistique complexe de ces opérations, on peut largement douter de la faisabilité d’une réintroduction à grande échelle.

Il est peu probable que la reproduction en captivité soit un moyen viable de contribuer à la reconstitution de la population. S’il est possible de garder des morses en captivité – on dénombre actuellement 25 individus dans 9 zoos d’Amérique du Nord – les naissances en captivité sont très rares (Indianapolis Zoo n.d.). Peu de jeunes ont été élevés par leur mère en captivité; en revanche, il est possible que des jeunes soient élevés par des humains, avec l’apport d’une alimentation composée (COSEPAC 2006). Le taux intrinsèque annuel d’accroissement des morses dans la nature serait d’environ 5 %, d’après des estimations du niveau soutenable de capture et des renseignements sur des espèces qui présentent des caractéristiques de reproduction similaires (grandes baleines). Un taux d’accroissement annuel de 5 % se traduit par un doublement de la population tous les 14,4 ans. Même en partant d’une population captive de 10 individus, il faudrait que cette population double 4 fois (ce qui prendrait 56 ans) pour produire un effectif de l’importance nécessaire à l’établissement d’une population viable (160 individus). Cette stratégie comporterait divers risques et incertitudes, par exemple en ce qui a trait à la capacité d’adaptation d’individus élevés en captivité aux conditions naturelles, à la nécessité de disposer d’installations vastes et d’un personnel nombreux pendant une longue période pour élever de grands nombres d’individus en captivité et en prendre soin, et aux chances de succès de la reproduction en captivité. Comme il est nécessaire de nourrir à la main les jeunes et de supprimer les défenses des animaux en captivité, la capacité d’adaptation au milieu naturel s’en trouverait réduite et le taux de croissance de la population en captivité serait probablement inférieur à celui sur lequel on peut tabler dans la nature, ce qui accroîtrait le temps nécessaire pour obtenir l’effectif requis.

2.5 Conclusion sur la faisabilité du rétablissement

Le rétablissement de la population de morses de l’Atlantique Nord-Ouest n’est pas jugé réalisable actuellement, que ce soit d’un point de vue biologique ou d’un point de vue technique. Il y a beaucoup d’incertitude quant à la probabilité qu’une population viable puisse être reconstituée même si i) on disposait d’un nombre suffisant d’individus aux fins de réintroduction et ii) on pouvait gérer les interactions entre les morses et les humains de manière à assurer un habitat propice à la réintroduction. En outre, on ne sait pas au juste dans quelle mesure les morses, habitués au milieu nordique où la glace est présente une bonne partie de l’année, seraient capables de bien s’adapter à une région où la glace n’est présente qu’en hiver, et cela, uniquement dans une partie de l’aire de répartition historique. Le choix des endroits où reconstituer la population serait crucial; bien qu’on connaisse certaines des caractéristiques de l’endroit idéal (endroit présentant le moins possible de perturbations humaines, une abondance de mollusques benthiques à de faibles profondeurs et un bon habitat côtier pouvant servir d’échoueries), on ne saurait garantir le succès de la réintroduction à quelque endroit que ce soit. On est parvenu à réintroduire des loutres de mer dans des régions d’où elles avaient disparu, mais, contrairement au morse, la loutre est une espèce qui a un fort taux d’accroissement intrinsèque. Compte tenu du faible taux d’accroissement des morses, il faudrait probablement poursuivre sur au moins dix ans les opérations de reconstitution d’une population de l’Atlantique Nord-Ouest et il pourrait falloir plusieurs décennies pour déterminer si elles ont réussi. 

La faisabilité biologique du rétablissement, lorsqu’on l’envisage sous l’angle de la disponibilité du nombre d’individus nécessaire pour reconstituer une population, est incertaine. L’effectif des populations qui existent encore est bas et les captures des Autochtones à des fins de subsistance sont un facteur hautement prioritaire dans la gestion de ces populations. Bien que la réintroduction puisse être considérée comme une mesure de conservation, il pourrait être difficile, en raison des risques et des incertitudes associés à la réussite possible d’une telle réintroduction dans le sud, de faire valoir que la capture aux fins de réintroduction a priorité sur la capture pratiquée par les Autochtones aux fins de subsistance. Sur le plan technique, on peut douter aussi de la faisabilité du transport du grand nombre de morses qui serait nécessaire pour reconstituer une population viable, compte tenu des nombreuses opérations que nécessiterait le transport entre les régions nordiques lointaines d’où proviendraient les animaux adultes vivants et les régions du sud éloignées où ils seraient réimplantés. Les coûts et la logistique associés à une vaste entreprise de rétablissement, combinés aux incertitudes au sujet de la survie des individus déplacés et de la réussite de la reconstitution, portent à conclure que le rétablissement est impossible pour le moment.