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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le saumon atlantique (populations de l’intérieur de la baie de Fundy) au Canada

Information sur l'espèce

Nom et classification
ClasseOstéichthyens/Actinoptérygiens
OrdreSalmoniformes
FamilleSalmonidés
Nom latinSalmo salar L.
Unité désignable Populations de l’intérieur de la baie de Fundy
Noms communs 
 français – saumon atlantique
 anglais – Atlantic salmon
 langues autochtones locales – polam (malécite, Francis et Leavitt, 2004); plamu (Mi’kmaq, National Recovery Team, 2002).
 Il existe d’autres noms communs désignant différentes formes et stades biologiques de l’espèce (voir, p. ex., Froese et Pauly, 2004).

 

Description morphologique

Jusqu’à maintenant, on n’a pas officiellement décrit les caractéristiques morphologiques propres aux saumons atlantiques de l’intérieur de la baie de Fundy (IBF). En tant qu’espèce, le saumon atlantique (figure 1) est un poisson de taille moyenne ressemblant à une truite. Il peut atteindre sa maturité en eau douce ou en mer. Dans toute l’aire de répartition de l’espèce, les femelles atteignent normalement leur maturité dans l’océan et reviennent frayer en eau douce (elles sont donc anadromes). Si les mâles sont eux aussi souvent anadromes, le taux de maturation en eau douce, en l’absence de migration vers la mer, dépasse 50 p. 100 au sein de nombreuses populations canadiennes (Myers et al., 1986). Les caractéristiques qui permettent de distinguer le saumon atlantique des autres salmonidés sont l’os maxillaire qui se termine sous le centre de l’œil, les 2 ou 3 grandes taches sur l’opercule et la nageoire dorsale à 11 rayons (Scott et Crossman, 1998). Dans l’océan, ses flancs sont argentés, plus foncés dans la partie supérieure et plus pâles dans la partie inférieure; en eau douce, le saumon reproducteur est d’un brun foncé et bronzé, avec, normalement, des taches rougeâtres sur la tête et le corps. Les mâles ont un crochet prononcé sur la mâchoire inférieure. Après la fraye, la livrée devient foncée, et les saumons retournent en mer. En règle générale, les juvéniles ont entre 8 et 11 taches latérales, séparées par une seule tache rouge.

Figure 1.Dessin d’un saumon atlantique (Salmo salar).Tiré d’Amiro (2003)

Figure 1.Dessin d’un saumon atlantique (Salmo salar). Tiré d’Amiro (2003).

Description génétique

Le saumon atlantique se divise naturellement en populations génétiquement distinctes (Stahl, 1987; Verspoor, 1997; Nielsen, 1998; National Research Council, 2002). Cette différenciation est due à des barrières au flux génétique : retour des individus adultes dans leurs rivières natales, croissance des juvéniles dans ces rivières et isolement spatial des réseaux hydrographiques. Ces barrières favorisent l’isolement reproductif et la divergence par sélection naturelle et dérive génétique. Entre les populations, la divergence génétique est, en règle générale, hiérarchique, et les groupes de populations qui se ressemblent le plus sont imbriqués dans un gradient de différence augmentant normalement avec l’échelle géographique. Les groupes ont souvent des cycles biologiques et des caractères phénotypiques différents, comme la taille des œufs, la taille du corps et l’âge adulte, qui reflètent l’adaptation au milieu naturel local (p. ex. Taylor, 1991; Hutchings et Jones, 1998).

Le saumon atlantique est venu de l’Europe et a colonisé l’Amérique du Nord avant la dernière période de glaciation. On croit que les populations nord-américaines ont été poussées dans des refuges, à partir desquels elles ont ensuite recolonisé le continent pendant le retrait glaciaire (Bernatchez et Wilson, 1998). Verspoor (2005) fournit une analyse détaillée des différences génétiques entre les populations canadiennes (figure 2). En se basant principalement sur les variations aux loci d’allozymes, il divise ces populations en six groupes régionaux génétiquement distincts : 1) Labrador/Ungava; 2) golfe du Saint‑Laurent; 3) Terre‑Neuve (à l’exception des rivières du golfe); 4) côte de l’Atlantique/eaux intérieures du sud de la Nouvelle-Écosse; 5) extérieur de la baie de Fundy (EBF); 6) intérieur de la baie de Fundy (IBF). La divergence génétique moyenne est élevée : les valeurs de FST indiquent qu’environ 25 p. 100 de la variation totale est associée aux différences entre groupes régionaux. La figure 2 montre que les rivières de l’EBF chevauchent la zone où vit le groupe régional du golfe du Saint‑Laurent, mais des données supplémentaires sur l’ADNmt (Verspoor et al., 2002; Verspoor et al., 2004) et sur les microsatellites (McConnell et al., 1997) semblent indiquer qu’il faut considérer les saumons de ces rivières comme faisant partie d’un groupe distinct (Verspoor, 2004). Les populations du Maine forment probablement un autre groupe régional nord-américain encore existant (King et al., 2001; National Research Council, 2002; Spidle et al., 2003).

Figure 2. Variations des allozymes dans les populations canadiennes de saumons atlantiques.

Figure 2. Variations des allozymes dans les populations canadiennes de saumons atlantiques. (a) Emplacement des 53 rivières de l’Est canadien incluses dans une récente étude des allozymes sur plusieurs loci (Verspoor, 2005). (b) Représentation graphique d’une analyse multidimensionnelle des variations des allozymes dans 48 de ces 53 rivières (identifiées par les numéros). Quatre groupes régionaux, sans chevauchement important : Labrador/Ungava, Terre‑Neuve, golfe du Saint‑Laurent et Nouvelle-Écosse/baie de Fundy. L’exclusion de la rivière Hammond (numéro 50, un affluent de la rivière Saint‑Jean de l’extérieur de la baie de Fundy) permet de diviser la région Nouvelle-Écosse/baie de Fundy en 3 sous-groupes : intérieur de la baie de Fundy (numéros 48 et 49), extérieur de la baie de Fundy (numéros 50 à 53) et côte atlantique/eaux intérieures du sud de la Nouvelle-Écosse (numéros 45 à 47). Cette division est confirmée par l’analyse « neighbour-joining»(non montrée ici). Tiré de Verspoor (2005), avec de légères modifications.

Unité désignable : populations de l’intérieur de la baie de Fundy

L’IBF compte 48 rivières, dont 32 à 40 ont peut‑être abrité, dans le passé, des populations de saumons atlantiques (National Recovery Team, 2002) (figure 3). L’unité désignable (UD) comprend deux régions principales : la baie de Chignectou (BC), à l’ouest, et le bassin des Mines (BM), à l’est. Les meilleurs renseignements sur les saumons de l’IBF proviennent de deux rivières témoins : la rivière Big Salmon (BC) et la rivière Stewiacke (BM). La baie de Chignectou est adjacente à l’EBF, alors que le bassin des Mines est une région plus insulaire de l’UD.

Figure 3. Carte des 48 rivières de l’intérieur de la baie de Fundy (IBF).

Figure 3. Carte des 48 rivières de l’intérieur de la baie de Fundy (IBF). Les données sur la pêche récréative indiquent qu’au moins 32 rivières (identifiées par des astérisques) ont déjà abrité des populations de saumons atlantiques. Toutefois, au moins 8 autres rivières ont déjà probablement contenu des saumons. Carte tirée de Gibson et al. (2003a).

Nous examinons ci‑dessous les données qui permettent de conclure que les populations de saumons atlantiques de l’IBF sont distinctes des groupes régionaux qui les entourent, notamment ceux de l’EBF et de la côte de la Nouvelle-Écosse. Notre examen porte sur les caractéristiques génétiques, l’histoire phylogéographique, la sélection locale, le cycle vital, le comportement, la démographie et les ensemencements passés.

Information génétique

Les mesures de la divergence génétique entre les saumons de l’IBF et ceux des autres régions sont réalisées à partir des allozymes, à l’ADN microsatellite et à l’ADN mitochondrial (ADNmt). Chaque marqueur a ses avantages et ses limites comme indicateur de la structure des populations (p. ex. Frankhamet al., 2002; Avise, 2004). Notre interprétation se fondera donc sur une combinaison des résultats.

Allozymes. Des analyses récentes de 24 loci d’allozymes pour 53 populations de saumons indiquent que les saumons du bassin des Mines de l’IBF, représenté par les rivières Stewiacke et Gaspereau, sont génétiquement distincts des autres saumons canadiens (Verspoor, 2005). Toutefois, les données génétiques et les analyses statistiques ne sont pas catégoriques. L’analyse multidimensionnelle (figure 2) ne permet de regrouper les saumons des rivières Stewiacke et Gaspereau dans un groupe régional distinct qu’une fois exclue la rivière Hammond (un affluent de la rivière Saint‑Jean, située à l’EBF, qui semble abriter une population distincte). Les statistiques résultant des analyses « neighbour-joining » regroupent ensemble les populations des rivières Stewiacke et Gaspereau, mais ne permettent pas de faire des regroupements régionaux de façon aussi évidente. De plus, on doit encore évaluer les allozymes de la majorité des rivières de l’IBF, et il se peut que les rivières échantillonnées jusqu’à maintenant ne reflètent pas la situation de l’IBF dans son ensemble, surtout à cause de l’exclusion de la région de la baie de Chignectou. Les résultats des études sur les allozymes appuient donc partiellement le statut d’UD accordé aux populations de l’IBF, mais ne justifient pas à eux seuls cette désignation.

Microsatellites.

 

Les études des microsatellites montrent que les rivières de l’IBF contiennent des populations de saumons possédant des degrés élevés d’isolement reproductif et de structure génétique. Toutefois, aucune étude prise individuellement ne fournit de preuves évidentes que les populations de l’IBF forment, dans leur ensemble, un groupe distinct.

1.     McConnell et al. (1995) : La première étude des microsatellites, qui utilise 3 loci, met en évidence une forte division entre la population de la Stewiacke (IBF:BM;= 45) et 2 populations de la côte néo-écossaise, soit celles des rivières Salmon (= 20) et Gold (= 35) (figure 4).

2.     McConnell et al. (1997) : Cette étude de plus grande envergure utilise 8 loci et 16 populations (507 individus au total), dont 3 populations du bassin des Mines de l’IBF (rivières Sainte‑Croix Wells/Hants [= 34], Stewiacke [= 34] et Gaspereau [= 30]). L’analyse multidimensionnelle et un phénogramme UPGMA de la distance de Roger séparent les 3 populations du bassin des Mines d’un groupe constitué de 10 populations de la côte néo-écossaise, de 2 populations du golfe du Saint‑Laurent et de 1 population de Terre‑Neuve. Toutefois, les réseaux « neighbour-joining » (réseaux des plus proches voisins) obtenus à l’aide de plusieurs méthodes ne regroupent pas les populations selon une configuration régionale claire.

3.     Jones (2001) : Cette thèse de doctorat utilise moins de loci (5), mais étudie des populations de la baie de Chignectou (Point Wolfe [= 673], Upper Salmon [= 459], Big Salmon [= 450], Petitcodiac [= 56]) et du bassin des Mines (Stewiacke [= 226], Gaspereau [= 78]) ainsi qu’une population de l’EBF (Hammond [n = 113]) et une autre du golfe du Saint‑Laurent (Margaree [= 168]). Elle suggère que, plutôt que de former des regroupements régionaux distincts, les saumons de chacune des rivières possèdent un certain degré d’isolement reproductif en corrélation avec la distance.

Figure 4. Dendrogramme UPGMA de la distance génétique non biaisée de Nei fondée sur les variations des microsatellites à 3 loci chez 5 populations de saumons atlantiques. Reproduit à partir de McConnell et al.(1995)


Figure 4.   Dendrogramme UPGMA de la distance génétique non biaisée de Nei fondée sur les variations des microsatellites à 3 loci chez 5 populations de saumons atlantiques. Reproduit à partir de McConnell et al. (1995).

4.     King et al. (2001) : Cette vaste étude des microsatellites, qui utilise 12 loci et 27 populations de saumons atlantiques (1 682 individus au total) de toute l’aire de répartition, y compris la Stewiacke (IBF:BM; = 56) et la Saint‑Jean (EBF; = 66), conclut que la population de la Stewiacke se distingue clairement de toutes les autres populations nord-américaines, que ce soit d’après les résultats de l’analyse multidimensionnelle ou d’après le réseau « neighbour-joining» selon les distances génétiques. Comme dans l’étude de Jones (2001), la distance génétique est corrélée avec la distance géographique, mais la population de la Stewiacke constitue une exception unique. En effet, cette dernière se distingue fortement des populations de saumons des 2 régions les plus rapprochées : la rivière Saint‑Jean de l’EBF et la rivière Gold de la côte néo-écossaise.

5.     Spidle et al. (2003) : Cette étude utilise 11 loci et 23 populations (3 863 individus au total) et inclut les rivières Stewiacke (IBF:BM; = 56), Saint‑Jean (EBF; = 66), Sainte‑Croix (EBF, frontière entre le Nouveau-Brunswick et le Maine;= 63) et Gold (côte de la Nouvelle-Écosse;= 54). L’analyse multidimensionnelle et les statistiques issues de la méthodes du « neighbour-joining» permettent de séparer les 3 régions (BM, EBF, côte néo-écossaise) les unes des autres. De plus, il est possible, à l’aide des statistiques de la méthode du maximum de vraisemblance, d’assigner chaque poisson à sa rivière d’origine : succès d’assignation de 77 p. 100 pour la Stewiacke (population qui a obtenu le 4e meilleur résultat sur les 23 populations), de 73 p. 100 pour la Sainte‑Croix, de 37 p. 100 pour la Saint‑Jean et de 80 p. 100 pour la Gold (2e meilleur résultat sur les 23 populations). Pour les 23 rivières, le taux de succès moyen d’assignation est de 56 p. 100 (le taux de succès aléatoire d’assignation est de 4 p. 100).

6.     O’Reilly (en préparation) : Cette analyse microsatellite portant sur de multiples loci et utilisant des échantillons provenant de 24 rivières de l’IBF, de l’EBF et de la côte néo-écossaise est encore en cours de réalisation. Un arbre UPGMA des différences des valeurs de FST par paire permet de distinguer 2 grands groupes : le premier comprend les rivières de la baie de Fundy (BM : Stewiacke [= 822], Gaspereau [= 50], Economy [= 53], Great Village [= 47]; BC : Big Salmon [= 797], Upper Salmon [= 54], Point Wolfe [= 103]; EBF : Saint‑Jean [= 152]), et le deuxième, 8 rivières de la côte néo-écossaise. L’analyse ne permet pas d’établir de distinctions entre les 7 rivières de l’IBF et la rivière Saint‑Jean de l’EBF. Les données donnent à penser que la population de la rivière Big Salmon (IBF; BC) est plus étroitement apparentée à celle de la rivière Saint‑Jean (EBF) qu’à toute autre population des rivières de l’IBF.

ADN mitochondrial (ADNmt).

 

Des études récentes des variations aux loci de l’ADNmt fournissent une forte indication de la spécificité phylogénétique des saumons de l’IBF.

1.     Verspoor et al. (2002) : Une analyse des variations de séquences dans 2 régions du gène mitochondrial ND1 et portant sur 710 paires de base révèle qu’un variant d’haplotype unique (détectable par analyse RFLP à l’aide de l’enzyme Alu I) est présent à fréquence modérée (moyenne 0,35; intervalle de 0,17 à 0,75) dans 6 des 9 rivières de l’IBF, mais absent des rivières Saint‑Jean (EBF) et Narraguagus (Maine). La répartition de ce variant dans l’IBF est fortement structurée géographiquement, car on le retrouve dans les 6 sites du bassin des Mines, mais pas dans les 3 rivières de la baie de Chignectou (Big Salmon, Irish, Black).

2.     Verspoor et al. (2004) : Cette étude étend celle de Verspoor et al. (2002) à 94 rivières (20 dans l’IBF et 74 ailleurs) de la côte est de l’Amérique du Nord, du Maine à la baie d’Ungava. Le variant du gène ND1 mentionné plus haut était absent des 74 rivières ne faisant pas partie de l’IBF, mais il a été détecté à fréquence modérée dans 11 des 20 rivières de l’IBF, soit dans 10 des 11 rivières du bassin des Mines et dans 1 des 9 rivières de la baie de Chignectou (ruisseau Gardner) (figure 5). De plus, pour les 35 haplotypes étudiés, les analyses typologiques regroupent plusieurs rivières de la baie de Chignectou et du bassin des Mines. Si le bassin des Mines est le plus différencié de l’EBF, les fréquences des haplotypes indiquent également des différences régionales fortement significatives entre la baie de Chignectou (IBF) et l’EBF.

Figure 5.Répartition nord-américaine et fréquence de deux haplotypes de l’ADN mitochondrial uniques à deux régions.

 

Figure 5.    Répartition nord-américaine et fréquence de deux haplotypes de l’ADN mitochondrial uniques à deux régions.  Un des haplotypes est limité à l’IBF (coins noirs), et l’autre, au plateau néo-écossais (coins gris). Les nombres indiquent la taille de l’échantillon. Tiré de Verspooret al. (2004). Les astérisques correspondent à 3 rivières de la baie de Chignectou où le variant de l’IBF a depuis été identifié à fréquence faible (O’Reilly, en préparation).

3.     O’Reilly (en préparation) : Dans le cadre de cette étude, on effectue des analyses du polymorphisme d’un nucléotide simple (PNS) dans la même région du gène ND1 étudiée dans Verspoor et al. (2002, 2004). Ces analyses révèlent la présence du variant d’haplotype unique dans 3 autres rivières de la baie de Chignectou (Upper Salmon, Point Wolfe, Big Salmon). On a donc trouvé le variant dans 4 des 9 rivières échantillonnées dans la baie de Chignectou. Bien que la fréquence dans la baie de Chignectou soit plus faible que dans le bassin des Mines, la conclusion est claire : le variant est présent dans l’IBF et absent ailleurs.

Un problème associé aux études de l’ADNmt est dû au fait que celui-ci est hérité de façon matrilinéaire et qu’il permet donc d’évaluer la phylogénie des femelles et non des mâles. Les analyses des microsatellites de O’Reilly (en préparation) suggèrent qu’il existe un flux génétique entre les rivières Big Salmon (IBF: BC) et Saint‑Jean (EBF). Si les mâles ont plus tendance à se disperser ou à s’écarter que les femelles, il se peut que les populations de l’IBF et de l’EBF ne soient pas aussi différenciées dans leur ADN nucléaire que dans leur ADNmt.

Néanmoins, il semble, selon ces études de l’ADNmt, qu’il existe trois lignées évolutives distinctes dans la baie de Fundy : celle du bassin des Mines, celle de la baie de Chignectou et celle de l’EBF. La spécificité de la région de la baie de Chignectou est moins évidente, mais il semble qu’elle soit partiellement partagée avec celle du bassin des Mines et différente de celle de l’EBF.

Histoire phylogéographique

On peut aussi comprendre le caractère distinct des saumons de l’IBF en reconstruisant leur histoire phylogéographique (Bernatchez et Wilson, 1998; Avise, 2000). Au point culminant de la dernière glaciation, il y a 18 000 ans, la région de la baie de Fundy était couverte par les glaces (Pielou, 1991). On croit qu’il existait alors plusieurs refuges glaciaires, maintenant sous l’océan, sur les îles de l’est et sur les plateformes situées près de la baie de Fundy. On croit également que d’autres refuges se trouvaient dans les rivières situées au sud de ce qui est maintenant Long Island. Une reconstruction détaillée indique que des parties de l’IBF ont été les premières zones côtières libres de glace (Pielou, 1991; Shawet al., 2002) et ont donc été les premiers sites disponibles pour la colonisation par les saumons. Verspooret al. (2002) suggèrent que la colonisation par les saumons a commencé dans la baie de Chignectou de l’IBF et que les populations établies dans cette région ont ensuite colonisé le bassin des Mines à mesure que les glaces s’en retiraient. De plus, on croit que, pendant quelques milliers d’années par la suite, le bassin des Mines a constitué un bassin hydrologique unique, ce qui pourrait expliquer les fortes ressemblances génétiques entre ses populations actuelles. Les saumons de l’IBF pourraient donc avoir une histoire de colonisation différente de celle des saumons de l’EBF.

Sélection locale

L’écosystème de l’IBF est physiquement et hydrologiquement unique à cause de ses marées extrêmes (Greenberg, 1987). Les niveaux de marée augmentent à mesure que l’on pénètre dans l’IBF : dans le bassin des Mines, la différence moyenne entre basse et pleine mer est d’environ 12 mètres; le débit entrant dans le bassin des Mines est égal à environ 2 000 fois le débit sortant du fleuve Saint‑Laurent (Thurston, 1990). Ce mouvement extrême est la source d’une érosion généralisée des côtes et du substrat de sable et d’argile de l’IBF, et donc de la quantité importante de limon en suspension dans l’eau, limon qui est respiré par le saumon résidant et en migration. Les entrées des rivières sont dynamiques : les mascarets déferlent dans nombre de rivières et laissent, en quittant, des passages peu profonds. Ces conditions difficiles entraînent presque certainement des pressions sélectives différentes de celles rencontrées ailleurs par les saumons atlantiques et sont susceptibles de contribuer à l’isolement génétique en éliminant les saumons qui n’y sont pas adaptés. 

Caractéristiques du comportement, de la démographie et du cycle vital

Si les saumons de l’IBF forment un groupe différent de ceux de l’EBF et de la côte néo-écossaise, il est normal qu’il possède un cycle de vie, une démographie et un comportement différents. Ces aspects ont été peu étudiés. Les meilleures données sur le cycle vital portent sur l’âge et la distribution entre les sexes à la maturité dans les rivières Big Salmon (BC) et Stewiacke (BM) de l’IBF ainsi que dans la rivière Saint‑Jean de l’EBF. Une plus grande proportion des adultes des rivières Big Salmon et Stewiacke atteignent la maturité après un hiver en mer (HM) et une plus grande partie d’entre eux sont des femelles. Dans l’IBF, la proportion moyenne des retours après 1 HM est d’environ 93 p. 100, et environ 72 p. 100 de ces poissons sont des femelles (Stewiacke = 94,4 p. 100 après 1 HM, 72,2 p. 100 de femelles, n = 298; Big Salmon = 91,8 p. 100 après 1 HM, 70,8 p. 100 de femelles,n = 3 334) (Amiro et McNeill, 1986; Amiro, 2003). À l’EBF, environ 55 p. 100 des poissons retournent après 1 HM, et 14 p. 100 d’entre eux sont des femelles (Hutchings et Jones, 1998). Les populations de l’IBF tendent également à être itéropares (Amiro, 2003).

Il se peut aussi que le comportement migratoire des saumons de l’IBF diffère de ceux de l’EBF et des autres saumons des Maritimes si l’on se fie à l’hypothèse voulant que les smolts de l’IBF atteignent l’âge adulte dans les eaux locales, notamment celles de la baie de Fundy et du nord du golfe du Maine (Jessop, 1976; Ritter, 1989; Amiro, 2003), alors que les autres populations canadiennes migrent normalement vers le nord, au large du Labrador, de Terre‑Neuve et du Groenland (Hutchings et Jones, 1998). Aucun des quelque 30 000 smolts des rivières Big Salmon et Stewiacke marqués et élevés en écloserie, puis relâchés dans l’IBF entre 1985 et 1990 n’a été capturé par les pêcheurs de Terre-Neuve ou du Groenland (Amiro, 2003). On n’en a pas non plus capturé parmi les saumons qui retournaient dans les rivières. De plus, la maturité précoce et l’itéroparité des saumons de l’IBF soutiennent l’hypothèse d’une migration locale. Toutefois, des individus d’au moins une population de l’IBF (celle de la rivière Gaspereau) ont été pêchés à Terre‑Neuve et au Groenland. Il se peut donc que le comportement migratoire varie selon la rivière de l’IBF. Il se peut aussi que la migration varie à l’intérieur d’une même rivière : une récente étude de surveillance des post-smolts de la rivière Big Salmon a révélé que certains (environ 40 p. 100) sortaient rapidement de l’IBF pour n’y plus revenir, alors que la majorité d’entre eux (environ 60 p. 100) sortaient initialement de la baie, mais s’y établissaient par la suite pendant au moins 2 mois (Lacroix et al., 2005). La résidence dans des habitats près de la côte ne constitue pas nécessairement une anomalie ou une caractéristique unique aux populations de la baie de Fundy : on a détecté de tels post-smolts près des côtes à la fin de l’été dans le nord du golfe du Saint‑Laurent et dans la mer Baltique (Lacroix et al., 2005). Dans une méta-analyse récente et inédite des données de recapture, Dadswell (2004) a évalué que les comportements migratoires des poissons sortant des rivières Big Salmon (IBF) et Saint‑Jean (EBF) ne sont pas statistiquement différents. Le rédacteur note que l’absence d’une pêche historique dans la baie de Fundy ou le golfe du Maine, l’absence de retour des poissons marqués à partir de ces zones entre octobre et le début de mai (malgré la pêche commerciale aux autres espèces à l’aide d’engins qui permettraient aussi la capture des saumons) et la ressemblance entre la migration côtière des saumons de l’IBF et de l’EBF sont des facteurs qui contredisent l’hypothèse d’une migration locale. Dadswell (2004) émet l’hypothèse que le faible taux de recapture des poissons marqués est dû à la distance à parcourir à partir de la baie (jusqu’à 300 km), aux forts courants de marée, à la rétention possible causée par le tourbillon océanique au milieu de la baie et à l’organisation temporelle de la pêche. On ne s’entend donc pas sur le comportement migratoire des saumons de l’IBF.

Certains indices laissent croire que les populations de l’IBF sont séparées démographiquement des populations de la côte néo-écossaise (Amiro, 2003); toutefois, des études démographiques détaillées sont nécessaires. Les quelques données existantes sur le cycle vital, le comportement et la démographie appuient donc, jusqu’à un certain point, la désignation de l’IBF comme UD.

Historique de l’ensemencement

Les organismes de gestion et les groupes publics ont beaucoup ensemencé les rivières de l’IBF : plus de 40 millions de saumons y ont été relâchés depuis 1900 (Gibsonet al., 2003b). Comme la plupart de ces poissons proviennent de l’extérieur de l’IBF, on se demande si l’introgression de gènes externes aurait détruit toute la structure démographique locale et les adaptations des populations de l’IBF. Environ 80 p. 100 des ensemencements datent d’avant les années 1960 et ont été faits avec des alevins. Après 1960, les ensemencements ont été faits avec des tacons, puis avec des smolts. Des ensemencements à l’aide d’alevins ont aussi été réalisés dans toutes les Maritimes ainsi que dans le Maine, où plus de 96 millions d’individus ont été déversés depuis 1870 (Baum, 1997). Toutefois, ces ensemencements intensifs ne semblent pas avoir entraîné de perte significative de la structure génétique dans les Maritimes ou dans le Maine. Elson (1957, cité par Gibson et al., 2003b) a conclu que l’ensemencement à l’aide d’alevins a eu une influence négligeable sur le recrutement des adultes dans les Maritimes. Baum (1997), quant à lui, a conclu, à partir de données sur le marquage expérimental d’alevins et de tacons dans les années 1940 et 1950, que les retours d’adultes allaient « de négligeables à nuls ». Les études des microsatellites de Kinget al. (2001) et de O’Reilly (en préparation) révèlent qu’il existe, malgré l’ensemencement, une forte diversité génétique entre les populations, qu’elles soient de la même rivière ou de rivières différentes. Une évaluation détaillée des effets de l’ensemencement, effectuée récemment par le National Research Council (2002), a conclu que les populations sauvages de saumons atlantiques peuvent conserver leur spécificité génétique, malgré un ensemencement intensif. Par conséquent, même s’il est légitime de se préoccuper des questions liées à l’ensemencement, il se peut que l’intégrité de l’UD que forment les populations de l’IBF soit restée en grande partie intacte ou, du moins, qu’elle n’ait pas été sérieusement compromise.

Résumé de la désignation comme UD

Les observations tirées des études génétiques, phylogéographiques, comportementales et démographiques ainsi que de celles sur la sélection locale laissent croire à l’existence de plusieurs lignées de saumons dans la baie de Fundy. De nombreuses données sur l’ADNmt indiquent que l’IBF est une région unique, mais l’ADN microsatellite indique qu’il pourrait y avoir un flux génétique en provenance de l’EBF. Il est important de noter que la « frontière » actuelle entre l’IBF et l’EBF tient compte de la différence des caractéristiques biologiques des deux plus importantes rivières (la Big Salmon, dans la baie de Chignectou de l’IBF, et la Saint‑Jean de l’EBF), mais qu’elle ne repose pas sur des différences physiques. La reconstruction phylogéographique fournit une explication possible de la divergence biologique dans la baie de Fundy. La sélection locale et l’isolement spatial résultant des caractéristiques hydrodynamiques et géographiques extrêmes de la baie contribuent peut-être aussi à l’évolution des différences dans le cycle vital, le comportement et la démographie. En résumé, on peut dire qu’il existe des preuves convaincantes, quoique imparfaites, que l’IBF constitue vraiment une UD du COSEPAC pour le saumon atlantique.