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Mise à jour - Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Bar rayé (Morone saxatilis) au Canada

Taille et tendances des populations

Pour les besoins de cette section, on traite distinctement des cinq populations reproductrices connues. Seules deux de ces populations, celles des rivières Miramichi et Shubénacadie, ont fait l’objet d’évaluations d’effectifs par marquage-recapture, et ces travaux ont été réalisés au cours de la dernière décennie seulement. Pour les populations ou les périodes qui ne sont pas couvertes par ces estimations, on dispose seulement d’indices d’abondance indirects, par exemple l’enregistrement des captures commerciales ou sportives, des enquêtes effectuées sporadiquement ou des pêches expérimentales.

L'utilisation des captures sportives ou commerciales pour décrire les tendances dans l'abondance des poissons exploités est sujette à plusieurs réserves, qui tiennent, entre autres, aux faits que ces données ne sont pas toujours recueillies et regroupées de façon uniforme, que les mesures d'effort de pêche manquent souvent et que seul le segment exploité des populations est considéré. Malgré des contraintes qui limitent la portée de leur interprétation, ces statistiques de captures constituent souvent les seuls indices disponibles pour décrire les grandes tendances au sein de certaines populations. 

Sud du golfe du Saint-Laurent (rivière Miramichi)

Une compilation des prises commerciales de bar rayé dans le sud du golfe montre que le maximum historique (61 t) a été rapporté en 1917 (LeBlanc et Chaput, 1991) et qu’il a été suivi d’une baisse marquée jusqu’en 1934. Aucune capture commerciale n’a été enregistrée au cours des 33 années suivantes (de 1935 à 1968), phénomène que l’on attribue à la très faible abondance du bar pendant cette période (Douglas et al., 2003). Les prises commerciales reprennent en 1969, pour atteindre un sommet de 48 t en 1981, puis retomber de nouveau à moins de 1 t au début de la décennie des années 1990. La pêche commerciale du bar rayé dans le sud du golfe a été fermée en 1996.

Les débarquements commerciaux entre 1969 et 1996 étaient estimés à partir de bordereaux d’achats et de rapports d’agents des pêches, deux sources que l’on sait incomplètes et imparfaites (Douglas et al., 2003). Les travaux menés par le ministère des Pêches et des Océans sur la rivière Miramichi ont permis de constater que les captures commerciales de bar rayé étaient en réalité supérieures, à cet endroit, aux quantités rapportées dans les statistiques de pêche (Douglas et al., 2003).

Les prises commerciales provenaient surtout d’engins destinés à la capture du gaspareau ou, pendant l’hiver, d’une pêche spécifiquement dirigée vers le bar (Douglas et al., 2003). Elles se concentraient surtout le long des côtes du comté de Kent, au sud de Miramichi (régions de Kouchibouguac, Richibucto et Bouctouche). Des captures commerciales ont aussi été rapportées dans d’autres comtés du Nouveau-Brunswick, dans les eaux de Nouvelle-Écosse bordant le golfe ou à l’Île-du-Prince-Édouard, mais elles étaient beaucoup moins abondantes que dans le voisinage de la baie Miramichi (LeBlanc et Chaput, 1991).

Depuis 1993, on procède à une évaluation des effectifs de reproducteurs de la rivière Miramichi (Bradford et al., 1995; Bradford et al., 2001; Douglas et al., 2001). Les estimations obtenues présentent de grandes variations (figure 3). Le nombre de reproducteurs serait passé de 50 000 en 1995 à environ 8 000 en 1996 et 1997, puis à moins de 4 000 entre 1998 et 2000, pour remonter à 24 000 en 2001 et à 29 000 en 2002 (Douglas et al., 2003). On pense que le fléchissement marqué de 1996 aurait été causé par la pêche commerciale, que l’on a fermée par la suite. Le rétablissement récent se serait amorcé grâce à une survie élevée de la classe d’âge de 1998.

Figure 3.  Nombres de bars rayés reproducteurs estimés par marquage-recapture sur le site de fraye de la rivière Miramichi nord-ouest depuis 1993 (Douglas et al., 2003).

Figure 3.  Nombres de bars rayés reproducteurs estimés par marquage-recapture sur le site de fraye de la rivière Miramichi nord-ouest depuis 1993 (Douglas et al., 2003).

Tributaires de la baie de Fundy

Les populations de bar qui se reproduisent dans des tributaires de la baie de Fundy peuvent être pendant l’été en contact avec des bars migrateurs provenant de cours d’eau américains, ce qui impose certaines précautions lors de l’évaluation des effectifs de ces populations ou de la détermination de l’aire qu’elles fréquentent. 

Rivière Shubénacadie

Pour les années antérieures à 1999, on ne dispose que d’indices indirects de l’abondance du bar rayé dans cette rivière. Les données de pêche sportive suggèrent qu’il s’est produit une diminution de l’abondance du bar dans la rivière Shubénacadie entre 1950 et 1975, mais que les effectifs sont demeurés plutôt stables par la suite (Jessop, 1991).

Les bars immatures et adultes de cette population remontent la rivière Shubénacadie, tributaire du bassin des Mines, pour aller hiverner dans les lacs Shubénacadie et Grand. Ils effectuent au printemps le déplacement inverse. Les bars reproducteurs frayent dans la rivière Stewiacke, un affluent de la Shubénacadie. Depuis 1999, on a mis au point un dispositif de marquage-recapture pour estimer les effectifs de cette population lors de sa descente, d’une part pour éviter qu’ils ne soient mélangés avec des bars américains, ce qui fausserait les estimations, et d’autre part pour des raisons pratiques d’efficacité. Il est plus facile de capturer ces bars dans la rivière même que dans l’estuaire.

En raison de problèmes méthodologiques et logistiques survenus au cours des trois premières années de marquage-recapture (de 1999 à 2001), on considère que la première estimation fiable des effectifs est celle de 2002. Selon celle-ci, la population de la rivière Shubénacadie comptait alors entre 18 000 et 27 000 bars, dont au moins 15 000 poissons ayant l’âge minimum de reproduction (3 ans ou plus) et au moins 7 000 bars de 4 ans ou plus. Les recaptures de bars étiquetés, tout comme l’échantillonnage à la senne de rivage des juvéniles de l’année, semblent indiquer que cette population utilise comme aire de croissance l’intérieur du bassin des Mines (Douglas et al., 2003).

Cette population de bar est la seule du groupement de la baie de Fundy dans laquelle, au cours des dernières années, on a pu échantillonner des jeunes de l'année (Rulifson et al., 1987; Douglas et al., 2003). Elle ne présente pas de signes de déclin. Cependant, on ne dispose pas encore d'une série d'estimations d'effectifs assez longue pour confirmer formellement que son abondance est stable. 

Rivière Annapolis

Selon les enquêtes menées auprès de pêcheurs sportifs de bar dans la rivière Annapolis, il semble que les effectifs de cette population aient surtout diminué pendant la période de 1971 à 1978 (Jessop et Doubleday, 1976; Dadswell et al., 1984). Les données recueillies montrent des variations importantes du nombre de captures, mais surtout des changements dans les caractéristiques des poissons pêchés, qui indiquaient un recrutement très faible et un vieillissement de cette population à partir de 1971 : une augmentation de la longueur, du poids et de l'âge moyens, combinée à une baisse abrupte du pourcentage de jeunes (Jessop et Vithayasai, 1979; Williams et al., 1984; Parker et Doe, 1981; Jessop, 1980, 1990, 1991,1995). À partir de 1975, la majorité des bars récoltés étaient matures, et les juvéniles sont devenus rares (Dadswell et al., 1984; Jessop et Vithayasai, 1979; Jessop, 1980; Parker et Doe, 1981). Rien n’indique que des nouveaux individus auraient été produits après 1976.

Des œufs semblent avoir été pondus en rivière périodiquement, mais leur survie aurait été presque nulle. En 1994, quelques œufs (400) ont été trouvés, mais on n'a pu prendre aucun juvénile pendant l'été et l'automne (Jessop, 1995). Il semble survenir une forte mortalité pendant les tout premiers stades de développement (œuf ou larve). Des échantillonnages à la senne de rivage dans l’estuaire de l’Annapolis en 2001 et en 2002 n’ont permis aucune capture de jeunes de l’année (Douglas et al., 2003).

Compte tenu de la longévité de l’espèce, il est en principe possible que des bars de cette population vivent encore. Mais ils ne peuvent plus se reproduire en raison, croit-on, d’un problème de qualité des eaux ou de changement de la circulation des masses d’eau qui entraîneraient la mortalité des œufs (voir la section Facteurs limitatifs et menaces).

Rivière Saint-Jean

La pêche au bar a été pratiquée depuis le début de la colonisation dans l'estuaire de la rivière Saint-Jean. On a rapporté la fraye du bar dans la rivière Saint-Jean, entre Fredericton et Mactaquac, dès la fin du 19e siècle (Cox, 1893).

La pêche sportive au bar dans la rivière Saint-Jean était pratiquée surtout l’été dans le secteur des chutes Réversibles, seuil rocheux de l'estuaire. Il semble que les poissons pris à cet endroit proviennent surtout des cours d’eau américains. Les captures sportives montraient en effet d'importantes fluctuations annuelles, en phase avec les indices d’abondance des populations américaines migratrices (Dadswell et al., 1984; Douglas et al., 2003).

Par contre, la pêche commerciale, pratiquée surtout l'hiver, exploitait principalement la population résidente de bar (Dadswell, 1976). À l’origine, le bar constituait une prise secondaire des pêcheries d’esturgeon noir (Acipenser oxyrhynchus). Les captures de bar variaient alors selon l’effort de pêche consacré à l’esturgeon. Une pêcherie hivernale au bar a débuté dans la baie de BelleIsle en 1930 (Dadswell et al., 1984). Les statistiques sur les débarquements, recueillies depuis 1875, montrent des fluctuations marquées, les pics étant en général séparés par des intervalles de 9 à 11 ans (Dadswell et al., 1984). Pendant la décennie de 1970, les prises commerciales ont baissé rapidement. L'analyse de la composition des captures a démontré l'absence de recrutement et confirmé que la population était en déclin (Dadswell, 1983). La pêche commerciale au bar dans la baie de BelleIsle a été interdite en 1978 (Hooper, 1991).

La dernière capture d’œufs et d'un jeune individu (1+) dans cette rivière date de 1979 (M.J. Dadswell, note du 2 février 1982, citée par Douglas et al., 2003). En 1992 et en 1994, on a procédé, en vain, à une recherche systématique d’œufs en juin, puis de juvéniles en août (Jessop, 1995). D’autres échantillonnages à la senne de rivage en 2000 et en 2001 n’ont permis de faire aucune capture (Douglas et al., 2003). Devant l’absence prolongée d’indices de reproduction dans cette rivière, on doit conclure que cette population a disparu. 

Estuaire du Saint-Laurent

Selon certaines sources, le bar était déjà pêché par les riverains sous le régime français. Ses os ont été retrouvés, par exemple, sur le site d’une auberge de Québec (Trépanier et Robitaille, 1995). La distribution du bar dans l’estuaire du Saint-Laurent, ses déplacements saisonniers et sa pêche ont été décrits de façon détaillée à la fin du 19e siècle (Montpetit, 1897). Cependant, c’est entre 1944 et 1962 qu’une collecte systématique de données biologiques sur cette espèce a été réalisée par l’équipe du Dr V.D. Vladykov, dans le cadre d’un programme d’étude et d’étiquetage des poissons exploités commercialement (Brousseau, 1955; Vladykov et Brousseau, 1957; Beaulieu, 1962; Magnin et Beaulieu, 1967; Robitaille, 2001).

Le bar du Saint-Laurent était soumis à une exploitation très forte. La pêche sportive était surtout intense autour de l’île d’Orléans et dans l’archipel de Montmagny pendant les vacances d’été, en juillet et en août. Le bar était aussi capturé par des pêcheurs commerciaux dans des engins de pêche fixes, disséminés le long des rives. Enfin, des senneurs allaient capturer ce poisson aux abords de plusieurs îles du Saint-Laurent, entre l’île Madame et l’île aux Oies. Les prises commerciales de bar rayé, rapportées à partir de 1920, montrent des fluctuations de grande amplitude (de 5 à 50 t), dont les maxima sont séparés d’une dizaine d’années environ.

La population de bar du Saint-Laurent semble avoir décliné de façon marquée à partir du milieu des années 1950, si l’on se fie aux prises commerciales rapportées. À partir de 1957, les débarquements, qui avaient toujours fluctué entre 5 et 50 t annuellement, sont tombés sous les 3 t et y sont demeurés jusqu’en 1965, dernière année où des prises commerciales de cette espèce ont été déclarées. Les captures sportives semblent avoir suivi la même tendance. Les dernières prises de bar au tournoi de pêche de Montmagny ont eu lieu en 1963. Quelques captures occasionnelles ont cependant été faites par des pêcheurs à la ligne jusqu’en 1968 (Robitaille et Girard, 2002). On a cru brièvement au rétablissement de cette population vers le début des années 1980, alors qu’une centaine de bars ont été capturés au Québec, surtout autour de la péninsule gaspésienne et dans l'estuaire maritime. Cependant, divers indices, notamment les étiquettes trouvées sur certains spécimens, permettent de penser qu’il s’agissait plutôt de bars provenant de la rivière Miramichi (R. Bradford, comm. pers.).

Lorsque le bar était présent, il était courant de capturer des jeunes de l’année par centaines dans certains engins de pêche fixes, en périphérie de l’île d’Orléans. Cela ne s’est plus produit depuis le milieu des années 1960. On n’a observé aucun autre signe de reproduction par la suite.

On dispose d’une seule estimation d’effectifs pour cette population. À l’automne 1957, il y aurait eu entre 600 et 1 300 bars de deux ans dans un segment côtier d’une soixantaine de kilomètres, le long de la rive sud (Robitaille, 2001). Cette estimation a un intérêt limité parce qu’elle a été faite alors que la population de bars avait déjà beaucoup décliné. De plus, elle s’applique essentiellement au groupe d’âge de deux ans et ne peut être étendue ni aux autres années, ni à l’ensemble de la population.