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Mise à jour - Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur le Bar rayé (Morone saxatilis) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

Aux États-Unis, où les populations de bars rayés sont plus nombreuses, on estime que la surpêche, l’altération des habitats de fraye par des modifications des conditions d’écoulement et la pollution peuvent contribuer, à divers degrés, à des baisses d’abondance. Il semble que les populations canadiennes de bars subissent les mêmes menaces; elles pourraient, de surcroît, être exposées à des facteurs limitatifs supplémentaires parce qu’elles se trouvent à la limite nord de l’aire de répartition de l’espèce. Par exemple, le fait d’hiverner en eau douce pourrait imposer des risques en concentrant pendant plusieurs mois les bars dans des refuges de petite dimension, les rendant vulnérables au braconnage et à divers autres facteurs de mortalité. 

Contraintes climatiques

Les populations de bars sont souvent soumises à des fluctuations naturelles d'abondance en raison des caractéristiques de la dynamique de cette espèce : la production, par un nombre donné de géniteurs, de nouveaux individus en abondance dépend étroitement de l’occurrence de conditions climatiques et environnementales favorables (Ulanowicz et Polgar, 1980; Rutherford et Houde, 1995; Rutherford et al., 1997; Bulak et al., 1997), qui ne se présentent pas à chaque année. Cependant, les bars peuvent se reproduire à plusieurs reprises, une fois qu’ils ont atteint la maturité. Cela permet d’atténuer l’effet de la variabilité du recrutement (voir la section Survie).

La première période critique pour la production d’une forte cohorte de bars semble se situer au moment où les alevins ont épuisé leurs réserves vitellines et commencent à s’alimenter : ils doivent alors trouver du zooplancton en abondance (Cooper et Polgar, 1981). Une seconde condition importante, du moins pour les populations les plus septentrionales, serait la croissance réalisée au cours du premier été. Dans le sud du golfe, on estime que les juvéniles qui ont atteint au moins 100 mm de longueur à la fin de leur première saison de croissance ont de meilleures chances que les individus plus petits de survivre au jeûne prolongé du premier hiver sous la glace (Bernier, 1996; Bradford et Chaput, 1998; Hurst et Conover, 1998).

Pêche

La pêche, selon son intensité, peut limiter le nombre d’individus qui parviennent à la maturité ou encore, pour ceux qui l’atteignent, réduire les probabilités de participer plusieurs fois à la reproduction (Williamson, 1974; Jessop et Doubleday, 1976; Hogans et Melvin, 1984; Secor, 2000); la capacité de la population d’amortir les effets d’un recrutement irrégulier se trouve alors réduite.

L’effet de la pêche sur l’abondance du bar a longtemps été sous-estimé. Par exemple, les populations migratrices de la baie de Chesapeake ont été décimées pendant deux décennies complètes (1970 et 1980). De nombreuses études ont tenté d’identifier les causes de ce déclin pour y remédier, mais sans succès. Finalement, comme la baisse d’abondance se poursuivait et que certains États côtiers se montraient peu enclins à limiter leur pêche, le gouvernement fédéral américain intervint pour imposer un moratoire sur toutes les formes d’exploitation. Le rétablissement rapide des populations qui s’ensuivit confirma que le problème était dû à la surpêche (Field, 1997). On a constaté, en rétrospective, que la reconstruction de ces populations s’est amorçée à partir de la ponte de gros bars, dont certains avaient plus de 30 ans, qui étaient protégés par le règlement de pêche (Secor, 2000). La situation du bar dans le sud du golfe pourrait présenter des similitudes. On ne connaît qu’une seule population, qui fraye dans la rivière Miramichi. En dehors de la saison de reproduction, les individus de cette population se dispersent le long des côtes et sont exposés à la capture dans des engins de pêche. Ils hivernent dans plusieurs rivières et sont alors exposés à des prélèvements illégaux (Douglas et al., 2003).

La faible abondance du bar dans le sud du golfe a entraîné la fermeture de la pêche commerciale en 1996, puis des autres types de prélèvement par la suite. Le nombre de reproducteurs entrant dans la Miramichi se serait accru de façon notable lorsqu’une première forte cohorte, produite en 1998, a atteint la maturité (Douglas et al., 2003).

La mortalité reliée à la pêche subsiste néanmoins : il y a encore des prises abondantes de jeunes bars de l’année dans des pêcheries d’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax), l’automne et l’hiver, et dans des trappes à anguille (Anguilla rostrata) (Bradford et al., 1995, 1997). Une situation semblable a été observée dans le Saint‑Laurent : des fretins de bars périssaient en grand nombre dans des trappes à anguille (Trépanier et Robitaille, 1995; A. Michaud, comm. pers.).

Enfin, la pêche illégale pourrait être aussi une cause de mortalité importante, qu’il n’est toutefois pas possible d’évaluer (S. Douglas, A. Michaud, comm. pers.; Trépanier et Robitaille, 1995; Douglas et al., 2003). Diverses anecdotes sont rapportées par des résidents de la côte est du Nouveau-Brunswick sur les activités illégales de pêche sous la glace. Dans certaines localités, des bars seraient encore offerts par des vendeurs ambulants (Douglas et al., 2003).

Le même problème a existé dans l’estuaire du Saint‑Laurent. Lorsqu’une baisse marquée de l’abondance est survenue, au milieu des années 1950, les gestionnaires ont resserré la réglementation pour limiter les prises de bar. Mais cela a suscité un tollé parmi les pêcheurs qui, pour plusieurs, ont défié ouvertement la loi (A. Michaud, comm. pers.). Il était courant de trouver en vente, au marché de Québec, des bars de taille inférieure à la limite légale. Lorsque la pêche du bar sous les glaces du lac Saint-Pierre a été interdite, en 1951, plusieurs pêcheurs auraient poursuivi quand même leurs activités illégalement (A. Michaud, comm. pers.). 

Modifications de l’habitat

Plusieurs modifications du milieu aquatique par les activités humaines peuvent faire augmenter la mortalité au sein des populations, particulièrement aux premiers stades (œuf, alevin). On estime que certaines modifications de l'habitat ont des effets négatifs sur la survie des œufs et des larves. Les contaminants, tels que les biphényles polychlorés (BPC), les hydrocarbures aromatiques, les pesticides, les métaux lourds et plusieurs autres produits chimiques réduiraient la survie des œufs et des larves en laboratoire (Korn et Earnest, 1974; Bonn et al., 1976; Benville et Korn, 1977; Durham, 1980; Cooper et Polgar, 1981; Hall, 1991), mais leur effet sur le recrutement n’a pas été démontré in situ de façon claire.

Par exemple, la section dans laquelle ont lieu la fraye et le début du développement du bar dans la Miramichi se trouve exposée à l’effluent d’une usine de pâtes et papiers et à des rejets d’eaux usées municipales. Mais on ne possède aucun indice que ces effluents aient eu un impact sur la reproduction du bar, du moins dans un passé récent (Douglas et al., 2003).

On a évoqué la possibilité que l’arrêt de la reproduction dans les rivières Saint-Jean et Annapolis soit attribuable à une altération de la qualité des eaux, qui affecterait la survie des œufs et des larves : pollution diffuse d’origine agricole, pesticides ou baisse du pH (Douglas et al., 2003). On a aussi avancé que la construction des barrages Royal Annapolis en 1960 et Mactaquac en 1967, sur ces deux rivières, pourrait avoir modifié les habitats de fraye, d’incubation ou de vie larvaire. Cependant, il n’y a pas de consensus sur la façon dont ces changements auraient touché la reproduction du bar (Dadswell, 1976; Jessop et Doubleday, 1976; Williams, 1978; Jessop et Vithayasai, 1979; Jessop, 1980; Parker et Doe, 1981; Dadswell et al., 1984; Williams et al., 1984; Douglas et al., 2003). Un échantillonnage des œufs de bar réalisé en 1975 sur la rivière Saint-Jean a permis d'observer que la membrane de 96 p. 100 d'entre eux était brisée, phénomène qui pourrait être dû à la présence de contaminants ou à un brusque changement des conditions osmotiques. De même, dans l’Annapolis, des œufs ont été pondus à quelques reprises au cours des années 1980, mais leur survie dans la rivière même était nulle, alors que, transférés en pisciculture, ils se développaient normalement et produisaient des poissons juvéniles (Jessop, 1991).

Les effets des modifications d’écoulement dans les aires de reproduction ont été observés aussi aux États-Unis. La population de bar rayé de la Savannah, entre la Caroline du Sud et la Géorgie, se reproduisait de février à mai dans des chenaux du cours d’eau distants de 16 à 50 km de la mer (Van den Avyle et Maynard, 1994). Le dragage d’un chenal de navigation pour desservir le port industriel de Savannah et la construction d’une écluse entre une île et la rive ont eu pour conséquence de faire pénétrer plus loin en amont le front salin et de le rapprocher des aires de fraye du bar (Van den Avyle et Maynard, 1994). Depuis ces changements, les œufs de bars ne sont plus retenus, comme autrefois, dans le secteur d'eau douce, mais entraînés rapidement vers l'eau salée, ce qui cause leur mortalité (Winger et Lasier, 1994).

On a avancé que des modifications semblables touchant les aires d’incubation ou de vie larvaire pourraient avoir causé l’arrêt de la reproduction du bar dans l’estuaire du Saint‑Laurent (Robitaille et Ouellette, 1991). Cependant, la collection récemment retrouvée de spécimens recueillis par les biologistes jusqu'en 1962 montre que des poissons juvéniles de l'année ont été produits dans le Saint‑Laurent tant que des bars reproducteurs y ont été présents. L'analyse des données de marquage-recapture montre plutôt que l'éradication de cette population résulte de la réduction de l'aire qu'elle occupait, en raison des empiétements sur l'habitat; les endroits où les bars se sont concentrés sont vite devenus des lieux de pêche très fréquentés (Robitaille, 2001). La population est demeurée en faible abondance pendant douze années, jusqu'à ce que les captures cessent complètement en 1968 (Robitaille et Girard, 2002).