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Examen scientifique aux fins de la désignation de l’habitat essentiel de la population boréale du caribou des bois (Rangifer tarandus caribou) au Canada

ANNEXE 6.6 (Continuer)

DISCUSSION

Nos modèles indiquent que les populations de caribous boréaux présentant de mauvaises caractéristiques démographiques (c.-à-d. taux de survie des faons faible et taux de survie des femelles adultes moyen) courent un risque élevé de quasi-extinction, et ce, peu importe la taille de la population. Lorsque les caractéristiques démographiques étaient moyennes (taux de survie des faons moyen et taux de survie des femelles adultes moyen), la taille de la population est un facteur important en ce qui a trait à la réduction du risque de quasi-extinction. En outre, lorsque les caractéristiques démographiques sont bonnes (c.-à-d. taux de survie relativement élevé des faons et des femelles adultes ou taux de survie des femelles adultes élevé et taux de survie des faons moyen) et en absence de tout autre facteur pouvant augmenter le risque d’extinction, la pérennité des petites populations de 50 individus était assurée pour de plus longues périodes. Sur les 57 populations locales de caribous boréaux au Canada qui sont considérées comme menacées, 46 % sont des petites populations (moins de 300 animaux), 28 % sont considérées comme en déclin et 19 % sont des petites populations et considérées comme en déclin. Nos modèles indiquaient que les petites populations boréales de caribous en déclin doivent faire l’objet d’une gestion accrue immédiate afin d’augmenter leurs chances de persistance.

Nos résultats ont indiqué que la survie des femelles adultes a une influence marquée sur la trajectoire des populations de caribous boréaux et qu’un taux de survie élevé des femelles adultes peut compenser les effets d’un faible recrutement de faons. Cette conclusion est appuyée par des études sur le terrain qui ont démontré la forte influence de la survie des femelles adultes sur la démographie des ongulés (Nelson et Peek, 1984; Eberhardt, 1985, Hern et coll., 1990. Walsh et coll., 1995; Crête et coll., 1995, Arthur et coll., 2003, Wittmer et coll., 2005). Nos résultats ont également démontré l’influence de la survie des faons sur la trajectoire des populations de caribous boréaux, résultats qui sont semblables à ceux de Bergerud (1971), qui ont montré une forte corrélation entre la survie des faons et la croissance des populations. Raithel et coll. (2007) ont montré que, malgré l’élasticité relativement faible de la survie des faons, la variation de la survie des faons permettait d’expliquer une grande partie de la variation du lambda dans une population de wapitis donnée.

Nos modèles ont indiqué que, selon les caractéristiques démographiques mentionnées dans les publications pour quatre populations de caribous boréaux, trois de ces populations courent un risque élevé de disparition. Lorsque les caractéristiques démographiques sont relativement mauvaises (c.-à-d. taux de survie des femelles adultes et des faons relativement faible), la taille de la population ne peut éliminer le risque d’extinction, bien que l’extinction serait retardée dans le cas des populations plus importantes. La population qui présente de bonnes caractéristiques démographiques vit sur l’île de Terre-Neuve (Mahoney et Virgl, 2003) en absence de loups, un prédateur dont les réponses numérique et fonctionnelle augmentent avec la perturbation des habitats (Seip, 1991). Il est irréaliste de s’attendre à ce que les indices vitaux du caribou boréal demeurent les mêmes sur une période de 100 ans. Par exemple, la survie des femelles adultes de la population de Red Wine Mountains a augmenté d’environ 0,70 entre 1993 et 1997 et a atteint 0,90 au cours de la période de 2000 à 2005 (données non publiées, Wildlife Division du gouvernement de Terre-Neuveet-Labrador). La prévision d’extinction de l’analyse de viabilité des populations (AVP) a donc été infirmée pour cette population vu l’augmentation du taux de survie des femelles adultes. Nos résultats ont toutefois indiqué que des taux de survie des femelles adultes et des faons de faibles à moyens accroissent le risque d’extinction et que les populations ayant de mauvaises caractéristiques démographiques déclinent rapidement, peu importe la taille de la population. Cependant, une modification positive des indices vitaux, particulièrement de la survie des femelles adultes, peut changer les résultats des prévisions de l’AVP de façon significative. Par conséquent, il faudra réévaluer les modèles à mesure que des nouvelles connaissances et données deviennent disponibles.

Nos résultats ont démontré que la probabilité d’extinction chez les populations de caribous boréaux diminue avec l’augmentation du taux de recrutement. Selon Bergerud (1992), le rapport de 27,7 faons/100 femelles adultes produisait une valeur de 1 pour le taux de croissance de la population ( λ), taux calculé à partir de 32 années d’études de populations de caribous des bois et de caribous des toundras. Nos résultats ont indiqué que ce seuil peut varier, en fonction de la survie des femelles adultes.

Dans notre modèle, la dépendance de la densité est incorporée comme une équation de Ricker logistique (compétition par exploitation), en supposant un taux de croissance de la population maximum (lambda) de Rmax = 1,3. L’abondance a un effet sur la croissance de la population lorsqu’elle atteint la capacité de charge K; lorsque l’abondance est inférieure à la valeur K, les indices vitaux de la matrice demeurent inchangés (c.-à-d. dépendance de la densité nulle). Bien que cela semble indiquer qu’il y aurait un certain plafond pour la dépendance de la densité, toute forme de dépendance de la densité sous la valeur K augmenterait le risque d’extinction et un risque d’extinction trop élevé pour être réaliste.

L’établissement d’un lien entre la capacité de charge et la taille de la population (c. à-d. K = 3Ai) biaisait vraisemblablement la dépendance de la densité, particulièrement dans le cas des populations importantes, ce qui pourrait produire une surestimation des taux de croissance des populations importantes. Le CV de survie devient plus important lorsque l’abondance de la population se rapproche de la valeur K, car un CV élevé fait fluctuer davantage l’abondance, de sorte que la population se rapproche de la valeur K ou la dépasse plus rapidement lorsque des effets de la dépendance de la densité se produisent.

Les principales limites de notre modèle étaient l’absence d’un âge maximum et d’un âge minimum de reproduction. Ces limites ont entraîné des prévisions optimistes du risque d’extinction et ont vraisemblablement amplifié l’importance de la survie des femelles adultes par rapport au risque d’extinction, en plus de sous estimer les tailles de population critiques. L’ajout d’un modèle de matrice à plusieurs âges, incorporant un âge maximum et des composantes de sénescence, réglerait ces problèmes et produirait des estimations plus réalistes du risque d’extinction en fonction de la taille de la population.

Les modélisations futures devraient évaluer le lien entre la structure d’âge de la population initiale et la taille de population ainsi que sa tendance au fi l du temps. Des données sur le degré de dominance des femelles permettraient de modérer le déclin lié à une plus grande proportion d’individus reproducteurs et le fait de savoir comment le rapport entre les jeunes d’un an et les adultes peut influer sur les tendances aiderait à planifier la gestion de la conservation de la population boréale du caribou des bois. Une étude sur la corrélation entre la survie des faons et des adultes permettrait d’élucider l’importance relative de ces facteurs et de contribuer à l’élaboration de stratégies de gestion ayant une influence sur ces indices vitaux.

D’après le programme de rétablissement de la population boréale de caribous, le besoin de grandes étendues de forêt boréale ayant une quantité suffi sante d’habitats adéquats et de faibles taux de prédation est une exigence nécessaire à la conservation de la population boréale du caribou des bois au Canada (Environnement Canada, 2007). Étant donné que les indices vitaux des populations sont influencés par la perturbation de l’habitat qui favorise les autres proies et leurs prédateurs, l’AVP non spatiale a fourni des données relatives aux effets d’un éventail de caractéristiques démographiques sur la persistance des populations et aux objectifs de rétablissement des populations boréales du caribou autosuffisantes.

 

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