Sauter l'index du livret et aller au contenu de la page

Programme de rétablissement du loup à tête large et du loup tacheté et plan de gestion du loup atlantique au Canada [finale] 2008


12. Point de vue sur l'évaluation et la désignation des espèces de loup de mer

Le mandat de l’équipe de rétablissement du loup de mer est d’élaborer et de recommander un programme et des mesures qui assureront la conservation et le rétablissement de A. denticulatus et de A. minor, deux espèces « menacées », ainsi que de A. lupus, une espèce « préoccupante ». Les désignations d’espèces menacées et préoccupante sont fondées sur des ébauches de rapports de situation du COSEPAC; le contenu de ces rapports constitue donc le fondement des mesures mises de l’avant dans le présent document. La section qui suit expose le point de vue de l’équipe de rétablissement sur divers aspects des ébauches de rapports de situation qui ont influé sur la nature et le contenu de certaines recommandations du présent programme de rétablissement et du plan de gestion.

  • Pour établir la désignation d’espèces « menacées », le COSEPAC s’est appuyé sur les tendances négatives observées dans les valeurs sur la biomasse et l’abondance dérivées de séries chronologiques de relevés d’automne couvrant le secteur allant du plateau continental du Labrador/nord-est de Terre-Neuve jusqu’aux Grands Bancs. La période d’observation du déclin s’étend de 1978 à 1994, à savoir du début de la série de relevés d’automne (les données disponibles sur les tendances relatives à l’abondance) jusqu’à la dernière année d’utilisation du chalut Engel pour les relevés. Selon les ébauches de rapports de situation, 1978 est l’année représentative de la taille de la population de référence, point à partir duquel on peut mesurer l’importance du déclin pour les trois espèces, et que les 17 années suivantes (jusqu’en 1994) représentent trois générations, période utilisée selon les critères du COSEPAC pour déterminer le taux de déclin. Or, l’information fournie est insuffisante pour soutenir l’utilisation de la taille de la population de 1978 en tant que valeur de référence ou 17 ans comme équivalent à trois générations. Le cycle biologique des espèces de loup de mer rencontrées dans l’Atlantique Nord-Ouest est inconnu et les données disponibles présentent des lacunes.
  • L’utilisation d’un seul point issu des relevés des pêches comme point de référence pour la taille de la population, comme cela a été fait dans le cas des ébauches de rapports de situation, risque d’induire des erreurs en raison des incertitudes liées à presque tous les résultats des relevés des pêches. L’utilisation de plusieurs moyennes pluriannuelles, l’établissement de la taille « normale » des populations en fonction des profils cycliques de la taille des populations et l’emploi de durées de génération fondées sur les attributs du cycle biologique constituent une approche plus robuste.
  • Les rapports de situation du COSEPAC non publiés pour chacune des trois espèces de loup de mer indiquent que le déclin général se poursuit. Cependant, les données des relevés d’automne illustrées dans les rapports de situation indiquent des tendances à la stabilité ou à la hausse et non à la baisse depuis le milieu des années 1990 (voir également la figure 4).
  • D’après les données des relevés d’automne, on a utilisé la différence affichée par l’indice entre 1978 et 1994 pour définir le déclin des populations. Les fluctuations naturelles de la taille des populations n’ont pas été prises en considération dans les ébauches de rapports de situation. Cependant, les données des relevés de printemps pour une partie de l’aire de répartition prouvent que les populations de loup de mer étaient moins abondantes avant 1978. Selon ces données, les espèces de loup de mer, comme la plupart des autres espèces de poissons, subissent des fluctuations de leurs effectifs, et 1978 peut représenter une année où la taille de population a culminé.
  • La question de l’hétérogénéité de la structure des populations de loup de mer n’est pas examinée dans les ébauches de rapports de situation. Ces rapports supposent l’existence d’une seule population (UD) pour chaque espèce dans l’Atlantique et avancent que les tendances observées dans les relevés d’automne au large de Terre-Neuve et du Labrador représentent les tendances démographiques pour l’Atlantique. Cependant, l’existence d’une importante variation spatiale au chapitre des tendances relatives à l’abondance dans différents secteurs (voir les parties 3 et 6) de l’Atlantique laisse entrevoir la possibilité d’UD multiples pour chaque espèce. Dans les ébauches des rapports de situation, on n’a pas examiné les tendances dans les relevés disponibles pour le golfe du Saint-Laurent ou le plateau néo-écossais, où les tendances sont à la stabilité ou à la hausse.
  • Les ébauches des rapports de situation utilisent des nombres/traits moyens non pondérés comme indice de l’abondance, mais ne tiennent pas compte du concept stratifié sur lequel les relevés canadiens, y compris le relevé d’automne de T.-N.-L., sont fondés. Il faut démontrer que la variance inhérente au traitement de chaque trait comme étant un événement aléatoire n’est pas sensiblement différent de la variance aléatoire stratifiée si des nombres/traits moyens pondérés sont utilisés.
  • Selon les ébauches des rapports de situation, la dégradation de l’habitat résultant du chalutage de fond peut être l’une des causes proximales du déclin du loup de mer, mais peu de preuves ont été présentées à l’appui de cette hypothèse. Selon l’examen des données mené par l’équipe de rétablissement et Kulkaet al. (2004), les secteurs les plus fortement exploités avec des chaluts de fond continuent d’afficher la plus forte abondance de loup de mer; les secteurs non exploités avec des chaluts de fond sur le plateau continental intérieur ont pour leur part connu les plus grands déclins. Sur le plateau continental du Labrador, où le déclin de l’abondance du loup de mer a été le plus grand, seulement 20 % de la région a été fortement exploitée dans les années 1980, et seulement 5 % dans les années 1990. Pourtant, le déclin semble être présent dans toute la région du Labrador. En conséquence, les données demeurent insuffisantes pour que l’on puisse conclure que les dommages causés à l’habitat par le chalutage de fond sont le seul ou le principal facteur ayant mené au déclin des espèces de loup de mer.
Tableau 20. Prises, biomasse relative et indice de l'exploitation pour les espèces de loup de mer dans la division 2J3KL pendant deux périodes
 PériodeTête largeTachetéAtlantique
Prises(t) 2J3KL1985-1989
1,499
950
131
1997-2001
353
96
42
Indice de la biomasse (t) dans 2J3KL1985-1989
30,568
9,351
6,268
1997-2001
5,652
4,300
4,302
Indice de l'exploitation (t) dans 2J3KL1980-1985
4.9%
10.2%
2.1%
1995-2002
6.3%
2.2%
1.0%
  • Les ébauches des rapports de situation laissent sous-entendre que la mortalité due à la pêche a pu être une cause proximale des déclins. Même s’il n’y a aucune mesure directe de la mortalité par la pêche chez le loup de mer, l’indice de l’exploitation (prises/biomasse relative), qui représente une estimation maximale de la proportion du stock qui a été prélevée dans la population (étant donné que l’indice de la biomasse est une valeur minimale), est très faible (tableau 20). En outre, pratiquement tous les spécimens de A. denticulatus et environ 50 % des spécimens des deux autres espèces ont été rejetés au fil des ans. La survie de ces poissons rejetés pourrait être supérieure à celle d’autres espèces étant donné l’information anecdotique (des observateurs et des techniciens affectés aux relevés) voulant que les loups de mer soient beaucoup plus vigoureux que les individus d’autres espèces une fois capturés et puisse ainsi avoir de meilleures chances de survie. Si tel est le cas, la mortalité réelle pour toutes les espèces pourrait être inférieure aux statistiques sur les prises présentées au tableau 20. Cependant, la survie des individus rejetés demeure une lacune dans les données qu’il faut quantifier. En outre, rien n’indique que les indices de l’exploitation ont augmenté pendant le déclin, comme on aurait pu s’y attendre si la mortalité par la pêche était une cause proximale du déclin. Dans l’ensemble, les preuves sont insuffisantes pour que l’on puisse conclure que la pêche est le seul ou le principal facteur ayant mené au déclin des espèces de loup de mer.
  • Même si les espèces de loup de mer ont connu des déclins marqués au niveau de leur abondance depuis la fin des années 1970, il reste des millions d’individus de chaque espèce capables de survivre et de se reproduire. En outre, ces loups de mer sont toujours répandus dans un secteur limité quoiqu’important.
  • Les rapports de situation ne traitent pas des enjeux liés au chevauchement des populations ou à la propagation des populations dans des territoires adjacents (p. ex., aires de répartition transfrontalières). Ainsi, les aires de répartition des espèces de loup de mer semblent être contiguës dans le nord, avec des individus dans les eaux du Groenland, des individus dans les zones de réglementation de l’OPANO et, au sud, des individus dans les eaux américaines.

L’équipe de rétablissement est profondément préoccupée par les déclins qui touchent les populations de loup de mer depuis la fin des années 1970. Cependant, compte tenu de l’information disponible, l’équipe estime que la ou les causes proximales de ces déclins demeurent incertaines. Une espèce « menacée » se définit comme étant une espèce susceptible de devenir en voie de disparition si les facteurs limitants auxquels elle est exposée ne sont pas inversés. En proposant des mesures d’atténuation pour le rétablissement de ces espèces, l’équipe a supposé que la pêche était un facteur important (malgré des preuves incertaines), mais également que d’autres facteurs non identifiés pouvaient limiter le rétablissement du loup de mer.