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Caribou des bois (Rangifer tarandus caribou)

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COSEPAC
Résumé

Caribou des bois
Rangifer tarandus caribou

Information sur l’espèce

Le caribou des bois (Rangifer tarandus caribou) (figure 1) est un cervidé de taille moyenne (de 100 à 250 kg). La taxinomie (classification) et la systématique (histoire évolutionnaire) du caribou au Canada sont entachées d’incertitude. D’après l’analyse de l’ADN mitochondrial, le caribou a évolué en Amérique du Nord à partir de deux groupes fondateurs (clades) qui se sont différenciés isolément pendant la dernière glaciation (Wisconsinien). Le clade du sud est censé avoir évolué au sud de l’inlandsis, et celui du nord dans un refuge glaciaire situé en Alaska et dans l’Arctique canadien adjacent. Les populations ne présentant que les types de gènes du clade du sud étaient la population locale de Pukaskwa, en Ontario, et deux populations de Terre-Neuve (figure 2). Par contraste, on a trouvé des types de gènes exclusivement nordiques dans quatre populations du Yukon et dans certains écotypes toundra-forêt et toundra du caribou de la toundra (R. t. groenlandicus), dans le Nord du Canada. Dans la plupart des cas, les populations de caribou des bois des montagnes du Sud de la Colombie-Britannique et de l’Alberta, et celles de la forêt boréale et de la taïga canadiennes, présentent des mélanges des deux types (figure 2). Certaines populations « mixtes » de la taïga montrent les deux phénotypes et se comportent comme l’écotype forêt-toundra du caribou de la toundra.

Malgré les récentes découvertes en génétique, aucun changement officiel n’a été apporté à la taxinomie du caribou. Par exemple, tous les caribous du Québec, du Labrador et des plaines hudsonniennes sont encore considérés comme des caribous des bois. Une stratégie d’échelle nationale consiste à protéger des populations géographiques de caribou dans des aires écologiques nationales (AEN), créées en 1994 par le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC). Ces aires étaient destinées à toutes les espèces et ne correspondent pas exactement aux écotypes du caribou au Canada. Il s’impose donc d’exclure l’écotype toundrique (migrateur) du caribou des populations locales de caribou forestier (sédentaire) au sein de l’AEN boréale, en raison de différences quant à la génétique, l’écologie, la démographie et le degré d’altération de l’habitat due aux activités humaines.

Répartition

Dans le présent rapport, nous décrivons la répartition des populations actuelles de caribou des bois forestier pour quatre des aires écologiques nationales (AEN) adoptées par le COSEPAC en 1994 (figure 3), soit les populations des montagnes du Nord, des montagnes du Sud, boréale et atlantique. Quatre populations COSEPAC de caribou forestier sont nommées en fonction des AEN qu’elles habitent. La population de l’île de Terre-Neuve est dissociée de celle de l’AEN boréale et traitée à part.

L’aire de répartition actuelle du caribou des bois, au Canada et dans les régions adjacentes du Sud de l’Alaska et du Nord de l’Idaho, est beaucoup plus petite que celle qu’on a pu établir à partir des mentions historiques (figure 4). La zone d’occurrence en Colombie-Britannique et en Ontario a perdu jusqu’à 40 p. 100 de sa superficie aux XIXe et XXe siècles; on en prévoit d’autres rétrécissements partout au Canada, surtout sur la bordure sud. Sur la zone d’occurrence générale, on a maintenant cartographié plus de 164 zones d’occupation (figure 5), dont beaucoup sont considérées comme des populations locales distinctes, puisque des individus marqués ou porteurs de colliers radio sont restés dans les limites cartographiées. Certaines populations locales sont regroupées en métapopulations, parce qu’on suppose qu’il existe entre elles un certain degré d’émigration/immigration.

Le présent rapport ne concerne que le caribou des bois relativement sédentaire présent dans les montagnes et les forêts boréales du Canada, dit caribou forestier. On en a exclu les écotypes toundriques migrateurs comme les populations des rivières George et Leaf au Québec-Labrador et plusieurs populations locales des plaines hudsonniennes au Manitoba et en Ontario; ce sont en effet des populations écologiquement distinctes. On a également exclu le caribou de Dawson (R. t. dawsoni), sous-espèce forestière disparue aux alentours de 1935 de Haida Gwaii (îles de la Reine-Charlotte).

Habitat

Le caribou des bois forestier exploite des types de couvert qui vont de la forêt de conifères à la toundra alpine. En été, il fréquente des habitats ouverts ou semi-ouverts tels que la toundra alpine, la zone subalpine supérieure, les tourbières, les îles et les rivages où poussent des plantes nutritives telles que les dicotylédones herbacées et les carex. L’épinette (Picea spp.) et le pin (Pinus spp.) sont généralement les essences dominantes des habitats forestiers; le sapin baumier (Abies balsamea) est présent dans les forêts matures et anciennes; le mélèze laricin (Larix laricina) se rencontre souvent dans les tourbières minérotrophes. La niche du caribou forestier est une forêt de conifères mature ou ancienne, riche en lichens, dans une matrice d’une ou plusieurs des zones suivantes : alpine/subalpine, subarctique (taïga), tourbières ou rives de lacs. Le territoire du caribou présente peu de chevauchements avec les habitats habituels des autres grands ongulés. Les espèces de lichens préférées par le caribou sont un élément constant des aires d’hivernage et d’estivage. Lorsque la neige est relativement peu épaisse, le caribou la gratte pour faire apparaître les lichens terrestres; lorsqu’elle est épaisse et tassée, comme dans les montagnes du Sud de la Cordillère, il se nourrit de lichens arboricoles. Les lichens sont généralement plus abondants dans les forêts matures et anciennes; c’est pourquoi le feu et l’exploitation forestière peuvent, en les détruisant, déplacer le caribou pendant des décennies. Le caribou des bois forestier a une faible densité de population, et a donc besoin de grands territoires où il trouve des habitats spécifiques pour paître et mettre bas, ainsi que pour éviter les prédateurs. Des montagnes de la Cordillère jusqu’au Labrador, les densités sont souvent de l’ordre d’un à quatre caribous/100 km2.

Biologie

Le caribou des bois s’accouple à la fin de septembre et en octobre. La plupart des femelles adultes (>1 an) ont un faon unique en mai ou au début de juin. Les femelles se dispersent pour mettre bas individuellement dans les forêts, dans les tourbières, sur les îles, sur les rives des lacs et dans la toundra, ce qui réduit la prédation. Généralement, beaucoup de faons meurent avant l’âge d’un mois, et la mortalité dans la première année est habituellement de 50 à 80 p. 100. Certains caribous forestiers migrent sur de courtes distances (<100 km) entre les territoires d’hiver et d’été; d’autres sont relativement sédentaires ou, avec les saisons, passent de l’aire d’hivernage à l’aire d’estivage, et changent périodiquement d’aire d’hivernage, à cause soit de conditions de neige défavorables soit d’une perturbation de l’habitat.

Taille et tendances des populations

On estime à 184 000 individus (tableau 1) la population canadienne de caribou des bois forestier en 2000/2002. On exclut jusqu’à 1,1 million de caribous de l’écotype toundrique, dont la plupart vivent au Québec et au Labrador. Environ 78 p. 100 des caribous forestiers se trouvent sur l’île de Terre-Neuve et dans l’AEN des montagnes du Nord. Une fois ces populations exclues, il ne reste qu’environ 40 000 caribous répartis sur un immense territoire s’étendant sur le Sud des montagnes de la Cordillère, ainsi que sur les plaines boréales et le bouclier boréal; ces caribous sont très menacés par l’accélération de l’exploitation et l’augmentation connexe de l’abondance des autres ongulés et des prédateurs.

Les effectifs du caribou forestier semblent avoir augmenté dans la plupart des AEN du COSEPAC depuis le dernier rapport, en 1984 (tableau 2). Exception faite de l’île de Terre-Neuve, cette augmentation est en fait due à une amélioration des recensements. Un bon indice de l’état des connaissances sur le caribou forestier est le nombre de populations locales identifiées – environ 55 en 1984, 98 en 1991, et plus de 164 en 2001 (figure 5, annexes 1a-d). Les effectifs ont connu une hausse marquée dans l’île de Terre-Neuve, mais il y a eu des déclins dans nombre des populations locales du Sud de l’aire de répartition, et ce dans tout le Canada (tableau 3). Une grande partie des préoccupations quant aux populations boréale et des montagnes du Sud (tableau 10) découle des effets directs et indirects d’un développement accéléré, qui se traduit par des effectifs faibles (tableau 4), des territoires de petite taille (montagnes du Sud) (tableau 5), et une fragmentation et un isolement accrus. Les densités moyennes (par 100 km2) vont de 150 sur l’île de Terre-Neuve à 20 dans le parc de la Gaspésie, 11 pour la population des montagnes du Sud, cinq pour la population des montagnes du Nord, et environ deux pour la population boréale (tableau 6). Il est peu probable que le caribou puisse se maintenir dans des forêts gérées surtout pour la production de fibre.

Facteurs limitatifs et menaces

Le résumé des menaces pesant sur quatre des populations COSEPAC (tableau 7) montre que la prédation et les effets de l’exploitation viennent en première place pour la population boréale et celle des montagnes du Sud. La prédation et la chasse sont les principales causes immédiates de mortalité chez le caribou forestier. Cependant, les changements de l’habitat et des conditions météorologiques induisent généralement une augmentation de la mortalité. Le taux de prédation est souvent lié à des facteurs tels que les conditions météorologiques, la perturbation de l’habitat, la présence d’autres proies, ainsi que les pistes et routes qui ouvrent aux prédateurs un accès à l’habitat du caribou. Les populations de caribou qui ont augmenté dans les années 1990 sont celles dont les habitats sont restés relativement vierges, les loups étant absents du territoire (île de Terre-Neuve) ou présents à de faibles densités (certaines parties du territoire de taïga).

Si les changements de l’habitat sont favorables à l’augmentation des populations de cerfs (Odocoileus spp.), d’orignaux (Alces alces) et de wapitis (élans) (Cervus elaphus), il peut s’ensuivre un accroissement de la pression de prédation sur le caribou forestier. La perte et la dégradation des habitats dues aux feux, à l’exploitation forestière et à d’autres formes d’exploitation ont une incidence sur les populations de caribou toundrique dans tout le Canada. Ce sont les populations locales fréquentant la zone alpine, la taïga et les grands complexes de tourbières qui ont les meilleures perspectives de survie; celles qui sont situées sur les marges sud de l’aire de répartition sont vulnérables aux effets potentiels du changement climatique, comme une augmentation de l’épaisseur de neige avec une croûte de glace plus importante, un accroissement de la superficie brûlée dans l’Ouest, et la présence de prédateurs, insectes et maladies plus nombreux et différents. Le caribou peut s’accommoder d’une exploitation limitée si un habitat adéquat est maintenu, que les prédateurs sont gérés, soit directement soit par gestion des autres espèces proies, et que la chasse est réduite grâce à une coopération avec les groupes autochtones. La conservation des populations déclinantes de caribou forestier exigera la gestion soigneuse d’un tissu de facteurs en interaction. Il faudra mener de nouvelles activités de surveillance et de recherche sur les populations de caribou (tableau 8) pour élucider les relations écologiques et les réponses à l’exploitation. Il faudra également raffiner les indicateurs de populations et en élaborer de nouveaux (annexe 4).

Importance de l’espèce

La sous-espèce caribou est à peu près endémique au Canada. Pour maintenir la biodiversité dans les forêts de conifères de tout le pays ainsi que dans les écorégions subalpine et alpine des montagnes de la Cordillère, il est indispensable de conserver les populations de caribou. La perte de populations locales appauvrirait en effet la diversité biologique dans tous les paysages occupés par le caribou. Le caribou a une valeur symbolique pour les Canadiennes et les Canadiens, surtout pour les groupes autochtones qui co-existent avec lui depuis des siècles; c’est un symbole des espaces sauvages et un animal presque mythique, parce que la majorité des Canadiennes et des Canadiens n’en ont jamais rencontré.

Protection actuelle ou autres désignations

Parmi les mesures de protection figurent les aires protégées; les lois visant les espèces en péril, l’exploitation et la chasse; les lignes directrices pour la protection du caribou dans le cas d’exploitation menée sur le territoire du caribou; les ententes conclues avec les peuples autochtones concernant la chasse au caribou; les attitudes et l’éthique sociétales. De nombreuses populations locales sont situées en partie dans des zones protégées telles que des parcs ou des aires de nature sauvage (annexes 2a-c). La chasse sportive est interdite ou ne constitue pas un facteur (tableau 9). Les désignations (tableau 10) mettent en lumière les préoccupations pour le caribou dans les diverses régions du Canada. Le caribou des bois de l’Ouest était désigné rare par le COSEPAC en 1984 et vulnérable en 1995 (tableau 11).

Résumé du rapport de situation

L’exploitation forestière et d’autres exploitations dans l’AEN des montagnes du Nord commencent à affecter quelques populations locales de caribou. Cependant, l’habitat n’est presque pas touché dans les zones d’occupation éloignées. Les changements des conditions météorologiques et des relations de prédation, ainsi que l’accès accru des chasseurs non réglementés, influent sur les effectifs des populations locales (tableau 7).

Dans la population des montagnes du Sud, les populations locales sont généralement petites, de plus en plus isolées, et exposées aux effets d’une multiplicité d’aménagements. Le territoire a rétréci de 40 p. 100 par endroits (figure 4) et, pour près de la moitié des populations locales (12-14/30), les effectifs sont en baisse. Les populations locales situées sur les marges sud de l’aire de répartition (Selkirk, Purcell Sud et Banff) et d’autres petites populations isolées (Barkerville, mont George et Telkwa) vont probablement disparaître. En ce qui concerne la quantité et la qualité de l’habitat et la gestion des prédateurs, les perspectives ne sont pas favorables.

Pour ce qui est de la population boréale, on a noté au cours d’études récentes une baisse des effectifs dans une majorité des populations locales pour lesquelles on disposait de données sur les tendances (12/1 – tableau 3). Il pourrait aussi y avoir des déclins dans les 65 p. 100 du territoire pour lesquels on n’a pas de telles données. Il existe une forte proportion de petites populations locales occupant de petits territoires à de faibles densités (tableaux 4 à 6). La zone d’occupation a rétréci de 40 p. 100 par endroits en Alberta et en Ontario (figure 4). Plusieurs petites sous-populations sur la lisière sud de la zone d’occurrence ont disparu dans les 20 dernières années. Ce sont les populations de caribou vivant dans les forêts commerciales qui risquent le plus de subir une perte et une dégradation de leur habitat, une accélération de sa fragmentation et une augmentation de la prédation causée indirectement par la présence accrue des cerfs, des orignaux et des wapitis. L’aire de répartition est située en grande partie dans la forêt commerciale et, dans une certaine mesure, dans des régions de grande activité pétrolière et gazière. Les territoires de certaines populations locales situés dans la forêt commerciale vont subir des déclins rapides en quantité et en qualité, à mesure que l’exploitation forestière et les autres exploitations prendront de l’expansion.

La population de la Gaspésie-Atlantique est une relique isolée des caribous qui exploitaient autrefois les provinces Maritimes et le Nord-Est des États-Unis. Bien que l’effectif soit passé de 150 à 250 individus dans les 20 dernières années, cette population est exposée à la dérive génétique, à la dépression de consanguinité et aux phénomènes catastrophiques aléatoires.