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Caribou des bois (Rangifer tarandus caribou)

Habitat

Besoins de l’espèce

Les feux de forêt et la succession végétale sont des processus naturels qui modifient profondément le domaine forestier du caribou; les feux de forêt sont cependant essentiels à la régénération de certains végétaux, dont le pin. La période de récurrence moyenne des incendies, ou cycle des feux, facteur statistique important pour le territoire des caribous, varie de 200 à 350 ans en moyenne sur les aires d’hivernage de Colombie-Britannique (B.C. Ministry of Forests, 1992) de 40 à 80 ans dans le sud de la forêt boréale en Alberta et en Saskatchewan. Le caribou choisit en hiver les forêts de conifères matures et anciennes, pour leur abondance de lichens terrestres et arboricoles. En été, il se nourrit parfois dans les jeunes peuplements qui se sont établis après un feu (Schaefer et Pruitt, 1991) ou une coupe (Thomas et Armbruster, 1996b). On voit donc que le caribou choisit ses aires d’hivernage en fonction des régimes successionnels. Cependant, ses habitats dans les forêts commerciales vont se détériorer gravement lorsque les actuelles forêts matures et anciennes seront coupées et qu’un système de coupe en rotation sera mis en place.

Population des montagnes du Nord (PMN)

Le caribou du Yukon exploite deux habitats d’hiver bien différents. Les populations locales de Chisana, Kluane, Aishihik et Klaza utilisent des domaines alpins, alors que sept populations à l’est broutent en forêt (Kuzyk et al., 1999). À noter que l’on a constaté une différence significative de la hauteur au garrot entre les individus de ces groupes.

Le caribou passe une grande partie de l’été dans des régions alpines et dans le haut de régions subalpines; en hiver, il descend dans la forêt de conifères du bas des régions subalpines ou, bien que rarement, dans la forêt subalpine sèche. Au Yukon et dans le Nord de la Colombie-Britannique, la plupart des caribous passent l’hiver dans des régions où la couche de neige est relativement mince (Bergerud, 1978; Heard et Vagt, 1998). Ils hivernent à basse altitude, dans des forêts matures soit de pin tordu (P. contorta), soit d’épinette, où ils se nourrissent surtout de lichens terrestres et, en second lieu, de lichens arboricoles. Certains caribous passent l’hiver sur des pentes en altitude, où l’érosion éolienne facilite l’accès aux lichens terrestres (Bergerud, 1978; Heard et Vagt, 1998; Kuzyk et al., 1999). Parmi les recommandations de gestion forestière en Colombie-Britannique figurent le maintien de quelques vieux peuplements, la gestion équienne et la création d’une mosaïque de grandes unités de coupe et de zones « réservées » (Seip, 1998). Celles-ci ne sont pas des réserves comme telles, mais des zones mises de côté en vue d’une coupe ultérieure. La période de récurrence moyenne des feux dans les forêts d’épinette-saule-bouleau du Nord de la Colombie-Britannique est de 200 à 350 ans (plage de 150 à 500 ans) (B.C. Ministry of Forests, 1992).

Population des montagnes du Sud (PMS)

La PMS de Colombie-Britannique fréquente surtout les zones biogéoclimatiques alpine et à épinette d’Engelmann et sapin subalpin (B.C. Ministry of Forests, 1992). La métapopulation du centre-ouest se situe dans une ombre pluviométrique, où l’on rencontre des forêts subboréales de pin et d’épinette aux basses altitudes (Cichowski, 1989). La métapopulation du Centre-Nord est dans un climat plus humide, où prédominent les forêts d’épinette-sapin et d’épinette. Les deux métapopulations du centre se nourrissent surtout de lichens terrestres. Par contraste, l’écotype « lichens arboricoles » dans la métapopulation du Sud de la Colombie-Britannique est limitée aux lichens arboricoles, la neige au sol étant épaisse (Heard et Vagt, 1998). C’est pourquoi les deux écotypes de caribou ne concordent pas avec l’AEN du COSEPAC. Deux métapopulations (soit 13 populations locales) en Colombie-Britannique et cinq (dont une figurant sur les listes des deux provinces) dans les montagnes et contreforts de l’Alberta appartiennent à l’écotype « lichens terrestres ». Dans la PMS, elles sont regroupées avec 13 populations locales des montagnes du Sud de la Colombie-Britannique qui sont de l’écotype « lichens arboricoles ».

L’exploitation du territoire par l’écotype « lichens arboricoles » (caribou « montagnard » de Colombie-Britannique) varie selon la saison (Stevenson, 1991; Simpson et al., 1997). Le caribou utilise le fond des vallées et le bas des pentes au début de l’hiver, puis gagne le haut des pentes et les crêtes au milieu et à la fin de l’hiver, quand la neige a épaissi et durci. Pendant six à huit mois, il survit en se nourrissant presque uniquement de lichens arboricoles. Ces lichens à long filaments sont surtout l’Alectoria sarmentosa et des Bryoria. Au printemps, le caribou descend se nourrir de jeune végétation. Les femelles gravides remontent en mai, et on les trouve généralement dans les forêts anciennes (Simpson et al., 1997). Parmi les recommandations de gestion forestière visant la biodiversité dans les montagnes du Sud de la Colombie-Britannique figurent le maintien d’un paysage à prédominance de forêts anciennes et matures, la gestion inéquienne, l’utilisation de petits blocs de coupe et la connectivité des forêts matures (Seip, 1998). Dans cette région, le feu n’est pas un important facteur de perturbation, la période moyenne de récurrence étant de 200 à 300 ans dans la forêt d’épinette-sapin (B.C. Ministry of Forests, 1992). Dans les Rocheuses à l’est de la ligne de partage des eaux, elle est plus courte, et varie avec l’altitude; c’est ainsi que des forêts anciennes persistent dans le haut de la région subalpine.

En hiver, dans l’habitat montagnard du Sud du parc national de Jasper, en Alberta, les caribous creusent dans la neige à la recherche de lichens terrestres; à mesure que la neige épaissit et durcit, ils descendent graduellement vers les écorégions alpine, subalpine supérieure, subalpine inférieure et, rarement, subalpine sèche (Thomas et Armbruster, 1996a). Au sein des sous-populations, certains individus passent une partie de l’hiver dans les régions alpines si la nourriture y est suffisamment accessible. Les quantités de lichens arboricoles consommées varient avec la disponibilité et l’enneigement. À cause peut-être de leur isolement (« effet d’îlot »), les caribous du Sud du parc national de Jasper sont plus petits que ceux de la population d’A la Pêche, qui estive dans le Nord du parc national de Jasper et dans le parc sauvage de Willmore (Brown et al., 1994; Thomas et Armbruster, 1996a).

Trois populations locales (Narraway, Redrock/ruisseau Prairie, et A la Pêche) quittent généralement les montagnes en octobre pour hiverner dans les contreforts, une zone abritée de la neige où abondent les lichens (Edmonds et Bloomfield, 1984). Le régime alimentaire se compose essentiellement de lichens terrestres, mais inclut aussi des formes basses de lichens arboricoles (Edmonds, 1991). Dans les Rocheuses albertaines, c’est seulement dans les forêts très anciennes, sur les pentes exposées au nord ou à l’est qu’on trouve une abondance de lichens arboricoles à longs filaments (Thomas et Armbruster, 1996a). Edmonds et Bloomfield (1984) ont réuni des informations détaillées sur la végétation sur pied, par types de territoires, dans l’aire d’estivage des contreforts de l’Alberta. Les zones préférées étaient les forêts vieilles de plus de 80 ans, et les caribous exploitaient les forêts anciennes à la fin de l’hiver lorsque les lichens arboricoles entraient dans leur alimentation (T. Szkorupa, comm. pers., 2001).

Population boréale (PB)

Il semblerait que le caribou des bois du Nord-Est de la Colombie-Britannique, à l’est de la Cordillère, vive toute l’année en petites hardes dispersées, plutôt qu’en populations discrètes (Edmonds, 1991; Heard et Vagt, 1998). Ce comportement pourrait aussi se manifester sur les plaines dans les Territoires du Nord-Ouest et sur le bouclier en Saskatchewan, en Ontario et au Québec. De nouvelles études pourraient cependant révéler l’existence de populations discrètes. Le caribou du Nord de l’Alberta a montré des préférences marquées pour les tourbières aussi bien ombrotrophes que minérotrophes, avec un couvert arboré bas à moyen, et il évitait les marais, les hautes terres, les terres humides très boisées, l’eau et les régions utilisées par l’homme (Brown et al., 2000a). Les populations de Bistcho et des monts Caribou (figure 1 in Dzus, 2001) sont associées à des terrains élevés classés subarctiques boréaux (taïga). On y trouve en effet des couverts lâches d’épinette noire (P. mariana) et d’épinette blanche (P. glauca) dans et autour des tourbières où abondent les lichens terrestres. Ailleurs, ce sont les tourbières que privilégient les caribous (Bradshaw et al., 1995; Stuart-Smith et al., 1997; Rettie et Messier, 1998; Anderson, 1999). Même si les tourbières sont aussi d’importantes sources de nourriture (Thomas et Armbruster, 1996b), abritent moins d’insectes parasites et assurent un certain éloignement des autres ongulés, cette utilisation du territoire est généralement vue comme un moyen d’éviter les prédateurs (Stuart-Smith et al., 1997; Rettie et Messier, 1998; James, 1999; James et Stuart-Smith, 2000). En effet, ceux-ci sont une cause directe de mortalité et peuvent transmettre des parasites dangereux. Certaines tourbières et les forêts d’épinette noire et de mélèze laricin adjacentes fournissent des lichens terrestres et arboricoles, et répondent toute l’année aux besoins en matière d’habitat. Dans le Nord-Est de l’Alberta, la survie des faons était liée à la taille des tourbières minérotrophes dans le domaine vital (Stuart-Smith et al., 1997). Les zones de brûlis sont de moindre importance dans les grandes tourbières au sud du bouclier, comme en témoigne l’abondance des vieux peuplements d’épinette noire sur leur pourtour et à l’intérieur, sur des îlots de terrain élevé.

Le domaine du caribou en Saskatchewan au sud du bouclier précambrien (Thomas et Armbruster, 1996b; Rettie et Messier, 1998) est semblable à celui du Nord-Est de l’Alberta, où les populations sont associées aux tourbières minérotrophes et aux forêts de conifères adjacentes (Stuart-Smith et al., 1997). Les données des colliers de suivi par satellite révèlent une préférence marquée pour les tourbières (99 p. 100 des endroits, Stuart-Smith et al., 1997) et les tourbières assorties de forêts d’épinette noire (Rettie et Messier, 2000). À l’inverse, on note un évitement relatif des jeunes forêts repoussant après un feu ou une coupe.

Sur le bouclier boréal en Saskatchewan, les tourbières sont généralement petites et associées aux rives de nombreux lacs et cours d’eau. Ce domaine est ravagé par de grands feux à intervalles de 50 à 100 ans, ce qui influe sur les effectifs et la répartition du caribou. Les animaux sont plus exposés à la prédation sur le bouclier, mais les densités d’orignaux et de loups résidents peuvent y être relativement basses (Darby et al., 1989). Au Québec et dans le Centre du Manitoba, le caribou se montrait fidèle aux endroits exploités pour la mise bas et l’estivage, mais pas aux zones d’hivernage (Paré et Huot, 1985; Brown et al., 2000b). La majorité des animaux observés pendant l’étude menée au Manitoba hivernaient près de leurs territoires d’été, mais on notait aussi de courts déplacements vers des aires d’hivernage. Le caribou fréquentait les complexes tourbiers et évitait en général les zones de coupe à blanc et les sites à prédominance de peupliers faux-trembles/peupliers.

L’aire d’hivernage du caribou dans le Nord-Ouest de l’Ontario inclut généralement des forêts de conifères ouvertes poussant sur un substrat sableux, dont le sol porte une abondante couverture de lichens du genre Cladina (Harris, 1999). En combinant les données de l’inventaire des ressources forestières et les images Landsat, on pouvait prévoir quels sites seraient exploités en hiver (Antoniak et Cumming, 1998). Une autre étude sur l’utilisation de l’habitat dans le Nord-Ouest de Ontario, reposant sur la télémétrie satellitaire, a révélé que les caribous choisissaient des habitats présentant un couvert de conifères et évitaient les zones perturbées et les habitats où abondaient les arbrisseaux (Hillis et al., 1998). Le territoire exploité dans le Nord-Est de l’Ontario est plus humide, comme le montre une carte écoclimatique (Groupe de travail sur les écorégions, 1989). Les caribous du lac Bienville, de Caniapiscau, du lac Joseph et des monts Red Wine occupaient des boisés ouverts à lichens (taïga), des terres humides (tourbières) et des zones de toundra (Brown et al., 1986). L’épinette noire et le mélèze laricin y étaient les essences dominantes.

Le feu est la principale perturbation naturelle agissant dans les forêts boréales. On a observé des périodes de récurrence moyennes de seulement 20 à 60 ans en Alberta, en Saskatchewan, au Manitoba et dans l’Ouest de l’Ontario, et de 100 à 500 ans dans le Nord du Québec et du Labrador (p. ex. tableau 5 in BQCMB, 1994). Seulement la moitié environ de la zone d’étude au Manitoba contenait des forêts de plus de 50 ans (Schaefer et Pruitt, 1991). Certains considèrent que la suppression des incendies a ralenti la succession naturelle des feux, mais les avis sont partagés. En 1995, dans le Nord-Est de l’Alberta et le Centre de la Saskatchewan, le feu a balayé tous les types de couvert végétal, dont des sites de coupe récente et des jeunes plantations.

Population de Terre-Neuve (PTN)

Le caribou exploite un mélange de forêt de conifères boréale et de taïga, avec un peu de zones arbustives, de tourbières et de landes. Les caribous du lac Corner Brook préféraient la lande et les forêts matures et surannées et évitaient les broussailles, les tourbières minérotrophes et les forêts immatures (Snow et Mahoney, 1996).

Population de la Gaspésie-Atlantique (PGA)

Les types de domaines utilisés par le caribou ont été catégorisés en alpin, forêt mature d’épinette, forêt mature de sapin, forêt immature et forêt de feuillus (Ouellet et al., 1996). On trouve de petites zones de sapins et d’épinettes blanches rabougris sur la toundra au-dessus de 915 m. Un couvert mature de sapins avec de l’épinette blanche dans la zone subalpine constituait une importante aire d’hivernage. L’habitat d’été critique inclut la toundra du mont Albert et des monts Jacques-Cartier (Crête et al., 1994). La coupe, qui a été pratiquée dans le parc jusqu’en 1977, a éliminé une partie de l’habitat forestier, dont les zones de lichens arboricoles.


Tendances

Il est important de surveiller les tendances de la qualité et de l’abondance de la nourriture dans l’habitat, mais c’est une tâche très difficile, qu’en général on laisse de côté en postulant que les populations de caribou sont loin d’atteindre la capacité de charge de la végétation. On entend généralement par « capacité de charge » les ressources alimentaires disponibles pour le caribou, mais il faudrait y inclure d’autres paramètres écologiques, comme l’accessibilité du fourrage, l’espace requis pour minimiser les contacts avec les prédateurs, et des besoins particuliers comme des aires de mise bas et de post-mise bas, ainsi que des zones assurant un certain refuge contre les prédateurs, les insectes et le stress thermique. Autrement dit, il faudrait faire une distinction entre la capacité de charge alimentaire, et la capacité de charge écologique. L’abondance relative de nourriture peut être beaucoup plus basse que l’abondance absolue, en raison de la présence de neige et de glace, de prédateurs, d’insectes ou d’activités humaines. Les caribous n’ont généralement pas besoin d’un très grand territoire pour se nourrir, mais il leur faut assez d’espace pour réduire les contacts avec les prédateurs, et certains types d’habitats pour atténuer d’autres facteurs limitatifs.

On utilise, pour estimer les limites concernant la nourriture, des critères indirects, dont les plus courants sont les taux de conception et de parturition. Le défaut en est cependant qu’une perte prématurée de faons et une bonne qualité de l’aire d’estivage peuvent autoriser des taux de conception élevés, alors que de mauvaises conditions nutritionnelles l’hiver suivant entraîneront la faiblesse des faons et un fort taux de mortalité due à la prédation ou à d’autres causes. Des carences nutritionnelles saisonnières peuvent alors être masquées. Les pauses de la reproduction à intervalles de quelques années observées chez certains caribous toundriques suggèrent un déclin graduel de l’état de santé de la femelle après un certain nombre de gestations consécutives (Dauphiné, 1976; Cameron, 1994). Il est difficile de déterminer si ces déclins sont liés à l’apport alimentaire et énergétique, sont dus à la prédation ou sont causés par une interaction de ces facteurs avec d’autres, tels que la chasse. De plus, il peut s’écouler un certain temps entre la détérioration de l’habitat et la baisse d’une population locale.

On ne dispose que d’informations incomplètes, même sur la zone d’occupation totale de la plupart des populations de caribou. On peut calculer l’habitat exploitable (utile) une fois qu’on connaît les effets des routes et des perturbations. Par exemple, une fraction de 28 à 70 p. 100 (moyenne = 48 p. 100) des zones d’étude peut être évitée par les caribous (Dyer, 1999), et ces pourcentages ne prennent pas en compte la perte et la dégradation de l’habitat dues à la coupe du bois et à d’autres activités.

Les résultats des études des perturbations doivent donc être interprétés avec réserves. Dans des conditions de faible densité de population et lorsque la capacité de charge du territoire est loin d’être atteinte, les caribous vont probablement s’écarter des zones d’activité industrielle. Il est difficile de dire s’ils doivent absolument s’éloigner et si leur état de santé est compromis. Il faudrait mesurer les réponses comportementales à divers degrés de perturbation, l’adaptation dans le temps et les effets sur la démographie. Si l’on parvient à gérer des causes de mortalité comme la chasse et la prédation par le loup, le caribou pourrait être en mesure de co-exister avec un développement bien mené.

Les cartes des baux forestiers au Canada (Equinox, 1991; Peterson et al., 1998), en particulier en relation avec la zone d’occurrence (répartition potentielle) et la zone d’occupation (domaine en utilisation) des populations forestières, montrent que l’habitat du caribou pourrait subir des changements. Il serait plus juste de nommer la zone d’occurrence aire d’occurrence potentielle et les sources de données devraient inclure une analyse du type de couvert forestier et des informations historiques.

L’exploitation forestière et le feu peuvent concentrer les populations de caribous (Smith et al., 2000). Après un « passage » de coupe à blanc, il reste jusqu’à 50 p. 100 de forêt mature et ancienne. Après le deuxième passage, il ne reste pratiquement plus de forêt ancienne, à moins que des zones n’aient été réservées pour le caribou ou à d’autres fins. Après une rotation complète dans un système à deux passages, il peut ne plus y avoir en tout temps que 10 à 20 p. 100 d’arbres matures, qui viennent juste de dépasser l’âge d’exploitabilité. Il ne reste plus de forêt ancienne, sauf autour de tourbières ou en des endroits sans valeur commerciale. En tant qu’habitat du caribou, une forêt mature peut avoir moins de valeur qu’une forêt ancienne, mais cela dépend beaucoup de l’essence présente, du sol, de l’humidité, de la vitesse de succession, de la pente et de l’aspect, et de la façon dont la surface a été traitée pendant et après la coupe (Thomas et Armbruster, 1996b). En Alberta, le second passage peut avoir lieu de 15 à 25 ans après le premier, laps de temps censé assurer un couvert suffisant pour les espèces sauvages dans le jeune peuplement, mais beaucoup trop court pour constituer un habitat de caribou convenable. Il faudrait pour cela respecter un intervalle de 30 à 60 ans, selon le type de couvert, les conditions locales et les prescriptions forestières.

Population des montagnes du Nord

Les préoccupations exprimée par les représentants des divers ordres de gouvernement quant à l’habitat arrivaient après celles concernant la chasse non réglementée (70 p. 100 des populations locales) et la prédation (62 p. 100 des populations). La plupart des populations locales vivent bien à l’écart des activités humaines, et l’exploitation forestière ne pose un problème que pour 35 p. 100 des populations, et la connectivité pour 37 p. 100 (tableau 7). La non-disponibilité d’habitat est une préoccupation élevée ou moyenne pour 32 p. 100 des populations locales, et les feux de friches pour 56 p. 100 de 37 populations (tableau 7). L’utilisation du domaine de basse altitude par le caribou en hiver entre en conflit avec l’exploitation forestière (Cichowski, 1989; Stevenson, 1991). En outre, on s’attend à une augmentation des activités pétrolières et gazières.

Population des montagnes du Sud

On estime que le caribou a disparu de 15 p. 100 (Seip et Cichowski, 1996), 20 p. 100 (Spalding, 2000) ou 40 p. 100 (MELP, 2000) de son aire de répartition historique en Colombie-Britannique, et c’est chez la population des montagnes du Sud que la réduction a été proportionnellement la plus marquée. Il a été avancé que la chasse en était la cause principale dans le Centre et le Sud de la province, mais la prédation et l’exploitation forestière sont maintenant la principale préoccupation (tableau 7). L’accès/les perturbations et l’exploitation forestière sont respectivement une préoccupation élevée ou modérée pour 94 et 90 p. 100 des 30 populations locales, et la perte de connectivité et la non-disponibilité d’habitats pour 73 à 74 p. 100 des populations. Il s’agit là de chiffres fort élevés, puisque trois des populations sont situées dans des parcs nationaux, et que le domaine de plusieurs inclut des aires protégées (annexe 2b). Les feux de forêt sont une préoccupation pour 47 p. 100 des populations.

L’utilisation du domaine de basse altitude par le caribou en hiver entre en conflit avec l’exploitation forestière (Stevenson, 1991). La coupe du bois gagne des altitudes plus élevées, à mesure que le premier passage est terminé dans le fond des vallées et au bas des pentes. La fragmentation du territoire est une grave conséquence de la foresterie et d’autres types d’exploitation. Dans la chaîne des Purcell, le caribou fréquentait des régions contenant au moins 40 p. 100 d’habitat adéquat aux échelles fine (250 ha) et grossière (5000 ha) (Apps et Kinley, 1998). Une hypothèse généralement acceptée est que l’augmentation sur le territoire du caribou du nombre d’orignaux, dont la coupe du bois a permis la recolonisation, y a attiré des loups, d’où un accroissement de la mortalité chez les caribous (Seip, 1992). C’est pourquoi la prédation est une préoccupation pour 94 p. 100 des populations locales (tableau 7).

Population boréale

Le secteur pétrolier et gazier connaît une hausse d’activité dans les Territoires du Nord-Ouest et dans le Nord-Est de la Colombie-Britannique, régions où les populations locales de caribous sont mal documentées. L’aire de répartition en Alberta était autrefois plus vaste que maintenant (Edmonds, 1991), mais sans aucun doute discontinue, puisque, à l’est des contreforts, le couvert se compose majoritairement de forêt caducifoliée et mixte. Le domaine du caribou a été envahi, détérioré et fragmenté par les activités pétrolières, l’exploitation forestière, l’exploitation minière, les aménagements hydroélectriques et les structures linéaires qui les accompagnent. En Saskatchewan, la construction de routes pour les industries minière et forestière a fragmenté l’habitat et entraîné une hausse de la mortalité par la chasse (Rock, 1991, 1992). Le territoire du caribou dans la forêt commerciale se modifie rapidement à mesure que les activités forestières se généralisent dans la plus grande partie de la forêt boréale (Peterson et al., 1998). Les inquiétudes pour le caribou tiennent à d’importantes réductions des proportions de forêts de conifères d’âge moyen et anciennes, à l’accroissement de l’accès et de la fragmentation, à une altération des relations de prédation, à la présence d’un parasite des méninges porté par le cerf de Virginie (O. virginianus) à l’est de la Saskatchewan et au changement climatique aux échelles régionale et locale.

Les lignes directrices de gestion des forêts au niveau du paysage en Colombie-Britannique (Seip, 1998) et en Ontario (Armstrong, 1998) tentent de reproduire, jusqu’à un certain point, les perturbations causées par le feu. En Ontario, la présence de grands blocs réservés devrait réduire les populations d’orignaux et de cerfs, et celles des loups qui les accompagnent, ainsi que l’accès des prédateurs et des chasseurs. Il n’est cependant pas certain que ces recommandations seront mises en œuvre à grande échelle, étant donné les oppositions manifestées. 

Population de Terre-Neuve (PTN)

L’exploitation forestière commerciale en été dérange les caribous (Chubbs et al., 1993), mais présente certains avantages, comme la création de clairières où les animaux peuvent se mettre un peu à l’abri des insectes.

Population de la Gaspésie-Atlantique

L’habitat dans le parc de la Gaspésie a été modifié par le feu, les infestations d’insectes et l’exploitation forestière. Les caribous utilisent peu les jeunes peuplements, et il a été recommandé de mettre fin à la coupe du bois dans le parc (Ouellet et al., 1996).


Protection et propriété des terres

Au Canada, les forêts couvrent 418 millions d’hectares, dont 235 millions (56 p. 100) sont considérés comme de la forêt commerciale (CCMF, 2000a). Le caribou forestier est présent surtout dans les forêts de conifères, qui représentent 67 p. 100 de la superficie boisée du pays. Les plus grands nombres de caribous forestiers se rencontrent à Terre-Neuve et au Yukon où, respectivement, 91 et 79 p. 100 des forêts sont classées « conifères ». En 2000, la tenure des terrains forestiers au Canada était à 71 p. 100 provinciale, à 23 p. 100 fédérale et à 6 p. 100 privée (CCMF, 2000a).

Le caribou des bois et son territoire sont protégés par la création de zones protégées, les lois et règlements visant les espèces sauvages, des politiques et accords, des réglementations et normes forestières et des lois sur les espèces en péril. La fraction protégée des forêts canadiennes était estimée à 7,6 p. 100 en 1995 et à 8,4 p. 100 en 1999 (CCMF, 2000b). Ces zones constituent aussi des témoins importants pour les études visant à évaluer les effets des aménagements dans les régions adjacentes.

Les diverses instances ont fourni de l’information sur la proportion des populations locales (effectif et territoire occupé) se trouvant dans des zones protégées comme des parcs et des aires de nature sauvage (annexe 2). En Colombie-Britannique, les aires de répartition des caribous chevauchaient une soixantaine d’aires protégées, mais les plans d’utilisation des terres dans les régions adjacentes étaient considérés comme d’une importance cruciale pour la conservation du caribou. En effet, les aires protégées peuvent sauvegarder les habitats, mais restreindre par ailleurs les options de gestion, par exemple en réduisant les espèces proies pour gérer l’effectif et la répartition des prédateurs.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs initiatives aux échelles internationale, nationale et provinciale/territoriale ont fixé des lignes directrices de pratiques forestières durables qui aideront à conserver le caribou. Ce sont entre autres le Processus de Montréal, les critères et indicateurs du Conseil canadien des ministres des forêts (CCMF), des politiques, critères et indicateurs provinciaux et la certification aux niveaux international et canadien. Le Groupe de travail du Processus de Montréal, regroupant 12 pays, a adopté sept critères et 67 indicateurs (CCMF, 2000a). En 2000, le CCMF a fait rapport sur les progrès concernant les six critères, 22 éléments et 83 indicateurs fixés en 1997 (CCMF, 2000b). Plusieurs provinces, dont le Québec, l’Ontario, la Saskatchewan et Terre-Neuve-et-Labrador, ont élaboré leurs propres indicateurs. En 1999, le Sous-comité sénatorial de la forêt boréale a défini des lignes directrices de gestion, et recommandé trois catégories de gestion : intensive pour l’exploitation du bois (20 p. 100), multi-usages (60 p. 100) et protégée (20 p. 100).

Des normes pour l’industrie forestière ont été élaborées par le Forest Stewardship Council (FSC) international, l’Organisation internationale de normalisation (ISO) et l’Association canadienne de normalisation (CSA). Les normes canadiennes visant la gestion durable des forêts ont été élaborées en 1996, le public s’opposant de plus en plus aux coupes à blanc. La CSA exige la prise en compte de six critères, dont la conservation de la diversité biologique, disposition qui devrait faciliter la conservation du caribou dans les zones de gestion forestière. La CSA stipule aussi le respect de 21 éléments « critiques » du cadre de critères et indicateurs du CCMF (CCMF, 2000b), tels que la diversité des écosystèmes, la diversité des espèces et la diversité génétique.

La certification n’est pas requise des compagnies par la loi, mais est régie par le marché. En 2003, un détaillant ne vendra plus de bois provenant de « régions où les forêts sont menacées » et donnera la préférence aux produits du bois certifiés. Un autre ne vendra plus de produits du bois provenant de « forêts anciennes » ou d’autres forêts à valeur de conservation élevée, à moins que la zone forestière en cause ne soit certifiée (CCMF, 2000a). Au 31 mai 2000, la certification (essentiellement ISO) a été accordée pour 16 millions d’hectares (13 p. 100) sur 120 millions d’hectares faisant l’objet d’une gestion active (CCMF, 2000a). On estime qu’en 2004, 72 millions d’hectares (60 p. 100) de forêts gérées seront certifiés.

Tous les niveaux de gouvernement ont adopté des lois et réglementations sur les espèces sauvages qui permettent de fermer la chasse, en général ou sur certains corridors routiers (p. ex. l’Alberta et la Saskatchewan), de fixer des conditions de chasse à accès limité pour les animaux d’un sexe ou d’un âge donnés, d’interdire la chasse de nuit, etc. Au Yukon, il existe des possibilités de chasse sportive limitée dans les grandes populations locales de caribou forestier. En Colombie-Britannique, il s’agit de chasse à accès limité et à saison limitée pour les mâles adultes (minimum de cinq andouillers). Les mêmes restrictions visent six populations locales dans les métapopulations du centre de la population COSEPAC des montagnes du Sud. Au Québec, on autorise la chasse limitée (tableau 9) dans les régions de chevauchement des répartitions hivernales des écotypes forestier et toundrique.

Les deux approches consistant à accorder une attention particulière à une espèce donnée et à s’intéresser à l’écosystème en ciblant la préservation de la biodiversité se portent mutuellement avantage, et les deux sont nécessaires. On ne peut pas assurer la protection de toutes les espèces, d’où l’approche écosystémique. Cependant, certaines exigent une gestion spécifique qui, si elles ont un vaste territoire et sont représentatives d’un type d’écosystème, peut fournir un habitat pour d’autres espèces. C’est dans ce contexte que le caribou constitue une espèce indicatrice (indicator species) en Saskatchewan et caractéristique (feature species) en Ontario.

Il sera difficile de montrer que les conditions d’habitat peuvent en elles-mêmes limiter une population locale de caribou tant qu’on ne s’entendra pas sur la taille minimale de population viable et sur la superficie minimale requise par individu. La capacité de charge écologique devrait être estimée et projetée sur plusieurs décennies, à la lumière des plans d’utilisation des terres. En général, les effets indirects des aménagements, comme une augmentation de la prédation et de la chasse, causent au départ une baisse de l’effectif des populations (p. ex. Bergerud, 2000).

Dans toutes les provinces (les Maritimes étant regroupées), il existe des centres de données sur la conservation qui, tous, utilisent les critères communs formulés par The Nature Conservancy, un organisme international, pour évaluer les espèces en péril (tableau 10). La métapopulation du Sud en Colombie-Britannique figure sur la « liste rouge » du centre de données sur la conservation de cette province (Hatter, 2000). Bien que le Manitoba, l’Ontario et le Québec aient adopté des lois sur les espèces en péril, leurs listes n’incluent pas le caribou. D’autres provinces et territoires dressent une liste des espèces en péril et menacées dans leurs lois ou réglementations visant les espèces sauvages. En Ontario, un comité de détermination du statut des espèces en péril a fixé des critères pour le choix des populations et la désignation des espèces (Harris, 1999).

Les lois, codes, plans, règlements et lignes directrices des organismes forestiers gouvernementaux visant l’habitat du caribou assurent à celui-ci une certaine protection. D’autres ministères et organismes interviennent aussi. Par exemple, en 1991, 1994 et 1996, Alberta Energy a fixé pour les activités pétrolières et gazières des lignes directrices concernant le territoire du caribou (Dzus, 2001). Les lignes directrices de 1991 indiquent en substance qu’on peut mener des activités d’exploration et de mise en valeur du pétrole et du gaz naturel sur l’aire de répartition du caribou dans la mesure où l’on maintient l’intégrité de l’habitat pour que le caribou puisse l’exploiter. La plupart des activités forestières se déroulent sur des terres domaniales où les gouvernements peuvent apporter des changements par le biais de baux à long terme (p. ex. 20 ans) avec les compagnies forestières.

La conservation du caribou est aussi tributaire des lois, des réglementations et des politiques fédérales, provinciales et territoriales qui concernent les peuples autochtones et les droits issus de traités. En tout, 286 plans de gestion des forêts visent 726 518 ha sur certaines des 2 394 réserves indiennes du Canada (CCMF, 2000a). Il sera essentiel de tenir des consultations avec les Premières nations pour recueillir leurs connaissances locales et réduire la chasse aux caribous qu’a rendue possible l’ouverture de routes, de lignes sismiques et autres aménagements linéaires. La présence de nombres accrus d’autres grands ongulés après la coupe devrait leur assurer un accès à d’autres gibiers.

De façon plus positive, on a acquis dans la dernière décennie des connaissances considérables sur la répartition et l’écologie des caribous. En nombre d’endroits, on en sait suffisamment pour à la fois conserver les caribous et assurer un développement limité. Il ne reste plus qu’à mettre en pratique les résultats des recherches scientifiques et d’autres formes de connaissances; ces résultats devraient être présentés sous une forme utilisable par les compagnies forestières et les autres organismes qui ont le pouvoir d’effectuer des changements. Il faut donc faire avancer la mise en application des connaissances actuelles.