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Évaluation et Rapport de situation du COSEPAC sur de l'épilobe densifore (Epilobium densiflorum) au Canada

Facteurs limitatifs et menaces

Facteurs climatiques

Au Canada, l’aire de répartition de l’Epilobium densiflorum est restreinte à une petite région du sud-est de l’île de Vancouver. Cette région, qui recoupe fortement la répartition du chêne de Garry, jouit d’hivers doux et d’étés secs et frais. Les quatre populations existantes et la plupart des populations historiques se trouvent près de l’océan Pacifique. Les températures hivernales sont adoucies par la proximité de la mer, qui est réchauffée toute l’année par les eaux du courant de Californie. En été, les températures sont plus basses près de l’océan, et les températures maximales, durant les journées chaudes, augmentent souvent de plusieurs degrés lorsqu’on s’éloigne de la côte.

Facteurs édaphiques

Certains facteurs édaphiques limitent fortement la répartition de l’Epilobium densiflorum dans le sud-est de l’île de Vancouver et les îles Gulf adjacentes. La bande de milieux côtiers de faible altitude est étroite et cède rapidement la place à des terrains élevés où les conditions mésoclimatiques ne sont plus propices à la croissance de l’espèce. De plus, les terrains accidentés occupant la plus grande partie de la bande côtière forment de nombreuses pentes orientées au nord ou à l’est qui favorisent les plantes forestières. Les sols de modérément drainés à bien drainés favorisent également les plantes forestières. Les affleurements rocheux sont fréquents dans la bande côtière, et leurs sols minces retiennent trop peu d’humidité pour la croissance de l’E. densiflorum.

Il semble qu’on ne trouve des sols convenant à l’espèce que dans une petite fraction du paysage, où le sol est trop humide en hiver pour les espèces ligneuses et trop sec en été pour les espèces des terres humides.

En bref, des facteurs édaphiques limitent l’Epilobium densiflorum à une petite portion d’une zone climatique qui elle-même se limite à une très petite partie du Canada.

Perte d’habitat

La perte d’habitat (décrite précédemment) est appelée à se poursuivre dans l’avenir. L’aire de répartition canadienne de l’Epilobium densiflorum est sise au cœur d’une des régions en plus forte croissance en Amérique du Nord. La région métropolitaine de Victoria abrite deux des quatre populations restantes d’Epilobium densiflorum et abritait de nombreuses populations apparemment disparues. La population humaine de la région est passée d’environ 180 000 habitants en 1966 à 318 000 habitants en 1996, et on prévoit qu’elle atteindra plus de 400 000 habitants d’ici 2026. Le Capital Regional Plan adopté en 1959 s’est soldé par une urbanisation des secteurs ruraux voisins au cours des 44 dernières années, et cette expansion risque de se poursuivre avec la croissance de la population (Capital Regional District Regional Growth Strategy, 2003a). Au cours des 18 dernières années, le prix moyen des résidences individuelles de la région a augmenté de 330 p. 100, passant de 94 000 dollars à 313 000 dollars, ce qui montre bien le caractère extrême de la demande foncière (Capital Regional District Regional Growth Strategy, 2003b).

Des projections similaires s’appliquent au District régional de Nanaimo, où on trouve également l’Epilobium densiflorum. La population humaine du district est passée de 77 624 habitants en 1981 à 127 016 en 2001, et on prévoit qu’elle devrait atteindre 219 321 habitants d’ici 2026, soit un taux de croissance moyen d’environ 2,9 p. 100 par année et une augmentation totale de 73 p. 100 entre 1981 et 2026 (British Columbia Statistics Population Section, 2003).

Le marché immobilier du District régional de Nanaimo a connu une croissance supérieure à la moyenne en 2002-2003, en raison des bas taux hypothécaires et de la confiance des consommateurs dans les perspectives économiques de la province. Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement (2003), les mises en chantier résidentielles ont augmenté de 57,7 p. 100 à Nanaimo au cours du premier trimestre de 2003 par comparaison au premier trimestre de 2002. On prévoit que le rythme des mises en chantier se maintiendra au cours de 2003, compte tenu du faible parc immobilier de la Colombie-Britannique et de la forte demande des consommateurs, qui favorise les ventes (Société canadienne d’hypothèques et de logement, 2003). Même s’il est rocheux, le terrain où se trouve la population 1 présente un fort intérêt pour la construction résidentielle, en raison des panoramas offerts par le paysage environnant.

La menace la plus immédiate pour les populations canadiennes d’Epilobium densiflorum est le risque d’aménagement résidentiel du terrain abritant la population 1, la plus grande du pays. Le 28 juillet 2004, aucun aménagement n’était encore en cours à cet endroit (Kevin Brydges, comm. pers., 2004). Cependant, on a tenté à deux reprises d’aménager le terrain pour la construction de résidences, et le terrain appartient toujours à un promoteur immobilier. Par conséquent, la menace d’aménagement plane toujours sur cette population.

Menaces découlant de la modification du régime des incendies

À l’époque précolombienne, dans la bande côtière aride du sud-est de l’île de Vancouver, le régime des incendies était probablement plus complexe qu’on ne le croit généralement. Il ne fait aucun doute que les Premières nations de la région brûlaient régulièrement certains secteurs pour y stimuler la croissance de plantes vivrières, en particulier les Camassia, dont les bulbes permettaient de constituer des réserves d’amidon (Turner et Bell, 1971). Ces peuples ont peut-être utilisé également le feu pour aider le gibier à se nourrir (wapiti et cerf).

Les incendies fréquents mais peu intenses tuaient les jeunes pousses d’aulne rouge et de douglas et freinaient la croissance du peuplier faux-tremble et de la plupart des arbustes, notamment le Symphoricarpos albus et le Rosa nutkana. Il en résultait un ensoleillement accru et une baisse de la compétition, qui favorisaient la croissance de plantes herbacées telles que l’Epilobium densiflorum. Ce régime modifiait même la composition de la strate herbacée, puisque la croissance de plusieurs espèces très compétitives est ralentie par une succession rapide d’incendies (Turner et Bell, 1971; Roemer, 1972; observations personnelles).

Le brûlage pratiqué par les Premières nations a également joué un rôle important dans le développement (et donc la fertilité) des sols. La quantité de matière organique présente dans l’horizon minéral supérieur n’est pas réduite de façon importante par un incendie de faible intensité; dans cet horizon, la matière organique s’accumule par décomposition in situ des racines. Par contre, la matière organique se trouvant à la surface du sol brûle complètement au lieu de s’accumuler et libère donc alors ses éléments nutritifs. Comme la principale source de matière organique est constituée par les plantes herbacées, et non par les conifères, l’horizon minéral supérieur demeure relativement neutre, par rapport à l’acidité élevée des sols des forêts de douglas. Enfin, la fréquence des incendies a pu assurer un apport continu de lieux exempts de litière organique et ainsi faciliter la germination des petites graines de l’Epilobium densiflorum.

Menaces découlant du pâturage du bétail

À certains égards, il se peut que le pâturage du bétail, au début du XXe siècle, ait atténué l’impact de la modification du régime des incendies. Le bétail transforme la litière de feuilles récalcitrante en déjections et autres matières instables dont les éléments nutritifs sont assimilables par les plantes (Stoddart et al., 1975). La persistance de l’Epilobium densiflorum jusqu’à la fin du XXe siècle dans bon nombre de localités (comme le parc Uplands) est peut-être en partie attribuable aux effets à long terme de l’élevage du bétail qui y était pratiqué au début du siècle. La création ou le maintien de milieux dégagés comme celui abritant la population 4 pourrait être l’œuvre d’éleveurs. Ces milieux sont en train de s’amenuiser, à mesure que le couvert forestier s’étend (observations personnelles).

Le pâturage du bétail a toutefois joué un rôle beaucoup plus important en favorisant l’établissement puis la dominance d’espèces fourragères exotiques, qui semblent avoir envahi des milieux où semblait autrefois prospérer l’E. densiflorum.

Menaces découlant des plantes exotiques envahissantes

Les plantes envahissantes constituent la menace la plus visible pour la plupart des milieux dégagés du sud-ouest de la Colombie-Britannique. Les populations actuelles d’Epilobium densiflorum ont été observées à l’intérieur d’une matrice dominée par des plantes exotiques envahissantes, qu’il s’agisse d’arbustes (Crataegus monogyna, Cytisus scoparius, Rubus armeniacus, R. laciniatus, etc.), de graminées (Agrostis gigantea, A. stolonifera, Aira caryophyllea, A. praecox, Anthoxanthum odoratum, Bromus hordeaceus, Cynosurus echinatus, Holcus lanatus, Phalaris arundinacea, Vulpia bromoides, etc.) ou d’herbacées (Barbarea vulgaris, Hypericum perforatum, Hypochaeris radicata, Leucanthemum vulgare, Lythrum salicaria, Plantago lanceolata, Ranunculus repens, Rumex acetosella, Vicia sativa, etc.).

Les espèces exotiques envahissantes menacent l’Epilobium densiflorum de nombreuses manières. Les espèces les plus hautes risquent de l’étouffer en le privant de soleil. Bon nombre d’espèces exotiques peuvent accaparer l’humidité (en particulier à la fin du printemps et au début de l’été) et les éléments nutritifs. Cependant, la menace la plus grave est la capacité des plantes envahissantes annuelles à coloniser des milieux que des perturbations récentes ont rendu par ailleurs propices à la germination des graines de l’E. densiflorum. Enfin, les espèces envahissantes vivaces semblent former un couvert permanent dans des milieux qui présentaient un sol minéral auparavant dénudé en permanence.

Possibilité limitée d’immigration de source externe

Aux États-Unis, les populations d’Epilobium densiflorum les plus proches se trouvent à l’île San Juan, mais l’espèce y est rare et n’y compte que quelques populations. Celles-ci se trouvent à environ 20 km de la population canadienne la plus proche, située à Victoria. On ne trouve l’espèce nulle part ailleurs dans les îles San Juan (Atkinson et Sharpe, 1993).

Il est improbable que des échanges entre les populations américaines et canadiennes surviennent, à cause de la faible capacité de dispersion des graines (elles n’ont pas d’aigrette facilitant leur dispersion par le vent, contrairement à celles de la plupart des autres espèces d’Epilobium). Par contre, les similitudes entre habitats semblent indiquer que les graines provenant de populations des États-Unis seraient relativement bien adaptées aux conditions des sites canadiens; il semblerait donc possible de réintroduire délibérément l’espèce si des populations canadiennes disparaissaient à cause de facteurs n’altérant pas leur habitat.